Démocraties sous pression. Autoritarisme, répression, luttes

Les articles

Introduction

, par Rédaction

Le constat paraît unanime : depuis plusieurs dizaines d’années, les luttes et les solidarités sont en position de résistance plus que de progression ou de conquête de nouveaux droits. Même dans des régions du monde qui semblaient être une source d’espoir pour les droits et les libertés, les reculs sont amers : après la « vague rose » des années 2000 en Amérique latine, le sous-continent connaît une vague contraire, conservatrice et d’(extrême) droite ; les printemps arabes n’ont pas apporté le progrès social espéré. Partout, la démocratie paraît reculer, être en danger, et ne pas tenir ses promesses d’égalité politique et de garantie des libertés. Au contraire, les gouvernements autoritaires, conservateurs, « populistes » ou d’extrême-droite se multiplient ; pendant ce temps, celles et ceux qui se battent pour un monde plus juste subissent de plus en plus la violence de l’appareil répressif des États. Indéniablement, au niveau mondial, les démocraties sont sous pression.

La notion de démocratie a fait couler beaucoup d’encre. Comment la définir ? Et sur quels critères définir qu’un régime est plus ou moins démocratique ? Sans rentrer dans des débats que les sciences politiques ont largement déblayés, les démocraties dites « libérales » que nous connaissons à l’heure actuelle se caractérisent par quelques éléments centraux : la garantie des droits humains et des libertés fondamentales, un état de droit qui limite les pouvoirs des décideur·ses politiques, la recherche de l’intérêt général dans le cadre d’une règle de la majorité, une alternance dans l’exercice du pouvoir avec des représentant·es élu·es sur la principe d’un·e citoyen·ne / une voix. Ceci étant posé, les contradictions sont multiples, au niveau conceptuel même : démocratie représentative vs. démocratie directe, démocratie politique vs. démocratie économique, démocratie formelle vs. pratiques démocratiques informelles… A fortiori, les contradictions dans la mise en œuvre de l’idée de démocratie sont diverses et nombreuses. Dans ce contexte de plus en plus difficile pour les mouvements sociaux et écologiques, de nouveaux concepts tentent d’émerger pour nommer des situations collectivement insatisfaisantes : démocratie en crise, démocrature (cette démocratie d’apparence, à mi-chemin entre démocratie et dictature), dictamolle (dictature molle), rétrécissement des espaces démocratiques…

Ce numéro de la collection Passerelle n’a pas vocation à entrer dans les débats théoriques sur ce qu’est, ou n’est pas, la démocratie. Plutôt, il part du constat de la multiplication des mobilisations sociales depuis plusieurs années, de l’expression globale d’un réel malaise face à l’organisation de nos sociétés, et de la répression accrue à laquelle elles font face. Les droits humains fondamentaux et les libertés (d’expression, d’association, de manifestation, de la presse) sont de plus en plus attaquées, et les expressions collectives de plus en plus entravées, étouffées. Une mise au point s’impose sur les obstacles et les limites auxquelles se heurtent les mouvements : il s’agit ici de mieux les analyser pour mieux les dépasser, et pour mieux rouvrir des espaces depuis lesquels construire un monde plus juste et plus durable.

Le champ est vaste : pour cette publication, il aura fallu faire des choix quant aux sujets à traiter. Commencer par la question économique, en relation avec les processus démocratiques, semblait inévitable, tant cela a été au cœur des contestations sociales des dix dernières années. Occupy Wall Street contre le sauvetage des banques, Gilets Jaunes pour la justice fiscale, révoltes chiliennes partant de l’augmentation des tarifs de transport urbain pour terminer par l’annonce de la mort du néolibéralisme [1]… La difficulté à influencer concrètement les politiques vers plus de redistribution et de justice sociale est palpable : ni les plaidoyers auprès des responsables politiques, ni les mobilisations de la société civile ne semblent à même d’influencer les décisions prises à la tête des États, comme si le pouvoir accru des multinationales avait supplanté le pouvoir politique, « dépossédé » de sa capacité de décision. Réfléchir à la démocratie en 2021 passe nécessairement par interroger le rapport entre intérêts privés et pouvoir politique : la caractéristique néolibérale, qui présente comme indépendante la dimension économique parce que « technique » et « non-politique », doit être fondamentalement remise en cause. Les diverses contributions à cette première partie de la publication tentent d’apporter quelques réponses à la question du rapport entre souveraineté politique et capitalisme globalisé.

Face à la contestation de plus en plus généralisée des orientations économiques qui ne répondent pas à l’intérêt général, on assiste à l’essor de la répression et de la surveillance afin de garantir le maintien de cet ordre de plus en plus injuste. L’autoritarisme prend de nombreux visages : criminalisation des mouvements sociaux et des activistes, voire des actes de solidarité, coups d’état constitutionnels, législation d’exception (antiterroriste ou sanitaire), expansion et diffusion des idées et méthodes d’extrême droite dans toutes les sociétés, surveillance et censure sur Internet, assassinats de défenseur·ses des droits humains… Si les capacités répressives de l’État ne datent pas d’aujourd’hui, elles sont de plus en plus largement déployées à mesure que l’agitation sociale grandit. Comment, par exemple, comprendre le recours accru à des technologies de surveillance dignes de la Stasi est-allemande dans des pays qui s’auto-définissent comme des démocraties ? Comment se fait-il que ce sont dans des pays officiellement démocratiques que le plus de défenseur·ses des droits humains sont assassiné·es ? De la Palestine à la Bolivie, du Canada au Brésil en passant par la France et la Tunisie, les auteur·rices des articles de cette deuxième partie offrent des éléments de compréhension pour mieux appréhender les mécanismes qui verrouillent les espaces démocratiques.

Mais face à la répression et à l’autoritarisme, les luttes ne faiblissent pas : elles se recomposent. La troisième partie de cette publication propose d’explorer les modes de résistance qui émergent dans ce contexte, asphyxiant à biens des égards. Quelles voies reste-t-il à construire pour inverser la tendance, se défendre face à la répression et riposter, s’organiser et progresser dans la conquête des droits, pour imposer le changement et la transformation sociale ? Encore une fois, sans prétention d’exhaustivité, des militant·es, universitaires, représentant·es d’organisations sociales apportent dans la troisième partie quelques pistes de réponse. Autodéfense physique, numérique ou juridique, perspective d’abolition de la police, syndicat d’endetté·es, municipalisme pour reconstruire la démocratie par le bas… Autant de pratiques, d’initiatives, d’horizons politiques, de revendications, d’expérimentations qui sont source d’espoir et d’inspiration. Pour rouvrir des espaces démocratiques, pour reprendre l’offensive, pour récupérer des marges de manœuvre et d’action dans la construction du monde auquel nous aspirons…

La coordination de ce numéro de la collection Passerelle a eu lieu dans un contexte difficile, celui de l’année 2020 marquée par la crise sanitaire du Covid-19, des restrictions importantes d’accès à l’espace public et à l’organisation collective en présentiel. La crise sociale et économique qui en découle risque d’aggraver encore les mécanismes de maintien d’un ordre injuste et violent envers la majorité des citoyen·nes. Il n’en est que plus urgent de mieux comprendre le monde dans lequel se développent les luttes, afin d’ajuster les stratégies individuelles et collectives pour gagner, à nouveau, des batailles.

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