Démocraties sous pression. Autoritarisme, répression, luttes

Les articles

Identités politiques et modes d’action : une invitation à réinventer nos communautés de lutte

, par ROUSSEAU Juliette

Le 12 août 2017 à Charlottesville, Heather Meyer, contre-manifestante au rassemblement d’extrême droite « Unite the right », était écrasée lors d’une attaque à la voiture bélier, commise par des suprémacistes blancs. Avec son air le plus solennel, Donald Trump avait alors condamné la violence « de plusieurs bords », puis, baissant la tête d’un air affligé, il avait insisté : « de plusieurs bords ». Une personne était morte, dix-neuf autres étaient blessées, toutes du côté des contre-manifestant·es mais, comme à son habitude, Trump choisissait de brouiller les frontières en renvoyant dos à dos la « violence » des deux camps. Le procédé est assez classique : alimenter l’idée que la contestation de gauche serait marquée du fer rouge de la « violence ». En France, il est d’usage, tant du côté du gouvernement et des élu·es, que de la police ou encore de certains médias de masse, de souligner la violence des manifestant·es pour mieux venir effacer celle, dramatique et parfois létale, des forces de l’ordre. Ce qui a deux mérites : le premier, et le plus évident, est de délégitimer l’action des manifestant·es en relégitimant au passage celle des forces de l’ordre ; le second, moins saillant, est de semer le trouble au sein des mouvements sociaux, en incitant plus ou moins explicitement ceux-ci à resserrer leurs rangs autour des modalités les moins offensives et à y faire régner l’ordre. À la clé, le droit ou non d’être tenu·e pour respectables par les tenants du pouvoir politique et médiatique, et donc celui de voir ses revendications entendues. Et sans doute également, l’idée qu’il s’agirait de jouer dans les règles de la démocratie : en respecter les codes et les limites pour y conquérir une forme d’influence.

L’histoire des mouvements nous montre cependant que ceux qui sont suivis d’effets réels sont rarement perçus comme respectables avant d’être victorieux. Le rapport de force a un coût, et il est cher. Un des problèmes tient sans doute au fait que, dans le cas des mouvements qui obtiennent des victoires, l’histoire qui s’écrit ensuite à la faveur des récits dominants finit toujours par ne conserver de nos luttes que les aspects les plus inoffensifs, voire attribue à l’État ou aux législateur·rices le mérite du changement social. Qui sait aujourd’hui qu’avant la loi Veil, dépénalisant l’IVG, des avortements clandestins étaient organisés un peu partout en France, sous l’impulsion du MLAC et d’autres collectifs revendiquant l’autonomie des femmes sur leurs propres corps ? La massification de ce phénomène, dont certaines des actrices se sont tout de même retrouvées devant les tribunaux, a fini par encourager l’État à légiférer, pressé d’encadrer légalement cette pratique qui commençait à lui échapper. [1] Mais aujourd’hui, lorsqu’il s’agit d’aborder cette époque, c’est la figure de Simone Veil qui est systématiquement mise en avant, et non pas les années de militantisme féministe pro-avortement, avec leur lot d’actions illégales, de répression devant la justice et de discrédit devant les médias, l’opinion publique, ainsi qu’une partie conséquente du mouvement social de l’époque.

Lors de la manifestation féministe du 8 mars 2020 à Paris, une manifestante kurde brandit une pancarte qui dit : « Votre pacifisme est un privilège ». Crédit : Jeanne Menjoulet (CC BY 2.0)

Pourtant, et malgré ces histoires de lutte, l’injonction à la respectabilité, à une définition de nos stratégies à partir des critères binaires de non-violence/violence, légal/illégal continue de fonctionner : le débat autour de nos modes d’actions, qui est quasiment systématiquement initié du côté du gouvernement ou de ses relais médiatiques, n’en finit plus de gréver notre capacité collective d’agir. Et, dans la rue, la défiance entre les différentes tendances du mouvement social semble plus élevée qu’elle ne l’a jamais été ces dernières années. Conséquence la plus directe : l’horizon d’une capacité collective à faire front, et à en élaborer ensemble les modalités, n’en finit plus de s’éloigner.

La stratégie plutôt que l’homogénéité

« Avec le paradigme du gouvernement, être militant·e implique d’être toujours en colère contre ce qu’il se passe, parce que ce n’est pas ce qu’il devrait se passer, de toujours fustiger les autres, parce qu’ils et elles ne savent pas ce qu’ils et elles devraient savoir, d’être toujours frustré·e, parce que ce qui existe manque de ceci ou de cela, toujours anxieux·se parce que le réel va constamment dans la mauvaise direction et qu’il faut le dompter, le diriger, le redresser. Tout cela implique de ne pas savoir apprécier la situation, de ne jamais la laisser nous emporter, de ne pas faire confiance aux forces du monde. » Amador Fernández-Savater

Appeler de ses vœux un mouvement de masse tout en exigeant de lui qu’il se range derrière un mot d’ordre ou un autre sans élaboration collective, sans culture commune, est illusoire. Pourtant, c’est sur la base de cette illusion que certaines organisations politiques essaient encore de dicter leur ligne et les modes d’actions qu’elles considèrent être les seuls acceptables. Une dynamique similaire à celle des modes d’actions plus offensifs : les pratiques de dégradations ciblées du dit « cortège de tête », qui précipitent souvent (voire provoquent délibérément) un affrontement avec la police, partagent avec celles dites de « non-violence » ou légalistes (et leurs « leaders », leurs services d’ordre, leur lot d’injonctions et d’interdits), une certaine façon d’édicter leur mode d’action et de chercher à infléchir la forme de la manifestation. L’une comme l’autre, lorsqu’elles s’imposent sans élaboration collective préalable, sans forme de composition possible, restreignent la possibilité qu’existe, au-delà des divergences, un camp politique à même de dialoguer lorsque le contexte l’exige. Malheureusement, on trouve quantité de voix qui s’élèvent de part et d’autre et prétendent que le camp peut se restreindre, voire qu’il n’a pas à inclure celles et ceux dont on considère les modes d’action si problématiques. Comme si nous avions ce luxe, et comme si, au demeurant, cela traçait les lignes d’un horizon politique désirable. Là aussi, il y a convergence des perceptions entre plus « radicaux·les » et plus « modéré·es », car au-delà des mots d’ordres soi-disant unitaires (mais en réalité excluants), les logiques affinitaires radicales, qui tendent à restreindre les possibilités d’alliance et de soutien à celles et ceux qui partagent absolument nos codes, nos pratiques, et nos idées, et à condamner par avance l’enjeu de la composition, sont également des logiques affaiblissantes.

Une des raisons de notre incapacité à faire camp commun, à ne serait-ce que dialoguer au-delà de nos cadres habituels, renvoie à notre difficulté à identifier nos véritables ennemi·es. À une époque où le glissement autoritaire du pouvoir, et la répression qui l’accompagne, se font de plus en plus francs, cela ne fait qu’aggraver notre vulnérabilité. Tout se passe comme si nous négligions de comprendre la logique que suit la répression d’État : celle-ci s’attaque d’abord aux « marges », c’est-à-dire aux composantes du mouvement social perçues comme les plus radicales et/ou les plus isolées. De l’isolement de ces dernières dépend la réussite de l’entreprise répressive : car il est bien évident que la négligence du reste du mouvement social à faire corps avec celles et ceux que la répression vise garantit leur vulnérabilité. Mais la finalité de la dynamique répressive, ce n’est pas les cibles qu’elle vise, ce sont les possibles qu’elle ouvre se faisant. Une fois la première offensive répressive menée, et acceptée sans conteste, celle-ci pourra être étendue au reste du mouvement social. L’histoire récente de l’évolution des pratiques policières permet de s’en convaincre : c’est bien parce que le mouvement social dans son ensemble a failli à reconnaître ce que la police faisait dans les quartiers populaires pendant des décennies, le racisme systémique qui s’y jouait, ainsi qu’à se solidariser avec les collectifs qui s’y organisaient, que les pratiques répressives qui s’y sont développées ont pu acquérir une forme d’assentiment tacite leur permettant aujourd’hui de s’étendre à l’ensemble des manifestations de rue. Sans compter que chaque poussée répressive est aussi, pour les services de police, de renseignement, mais aussi dans l’appareil juridique et politique, un terrain d’expérimentation.

Le mode de gouvernement actuel nous contraint à être dans une perpétuelle forme de réaction. Nous enchaînons les coups en tâchant d’y répondre un par un, chaque coup nous affaiblit, et quand bien même un mouvement de masse naît en réaction, il apporte son lot toujours plus grand de répression, de mutilé·es, d’emprisonné·es, de fiché·es. En parallèle, l’arsenal légal à disposition de la répression des mouvements se fait toujours plus offensif. Dans ce contexte, notre capacité à élaborer sur le long terme se trouve systématiquement reléguée à un futur hypothétique. Nous nous avérons pour la plupart incapables de penser ensemble ce qui nous est fait, et les façons de nous en défendre depuis nos positions diverses. Il nous manque toujours de savoir avancer avec nos conflits, nos désaccords, sans les nier, mais sans que ceux-ci nous mettent immédiatement à l’arrêt. Dans leur ouvrage « Joie militante, construire des luttes en prise avec leurs mondes », les auteur·rices carla bergman et Nick Montgomery parlent à ce titre du « perfectionnement infini d’une idéologie militante qui abreuve en certitudes celles et ceux qui y adhèrent, se renforçant perpétuellement des erreurs désignées de celles et ceux qui font les choses différemment ».

Qu’est-ce qui conduit si souvent une grande partie de la gauche radicale, du mouvement social, à considérer que ses désaccords avec d’autres tendances de ces mêmes dynamiques justifie un investissement de temps et d’énergie supérieur à la lutte contre celles et ceux qui attaquent nos libertés, organisent notre appauvrissement, donnent les ordres qui nous mutilent, nous tuent, nous jettent en prison, etc. ? Comment se fait-il que pointer cela du doigt puisse immédiatement passer pour naïf, utopique ou à côté de la plaque ? Pourtant, c’est bien de cela dont il s’agit aujourd’hui : il s’agit de construire des relations de lutte durables, au sein de nos communautés, de nos collectifs, de nos organisations et entre celles et ceux-ci. Comment accroître des liens de confiance et de complicité qui transcendent nos espaces affinitaires ou organisationnels sans pour autant taire les désaccords ? Comment cesser de nous réduire mutuellement à des identités politiques figées ? Comment laisser la place à la transformation ? Et comment massifier nos espaces ?

Nourrir nos espaces – pour une perspective féministe de l’action politique

« Le langage donne corps et donne forme à nos modes de pensée culturels » écrit Starhawk. La binarité violence/non-violence est un mythe trompeur et dangereux. Plus que des conflits nourriciers, elle engendre des divisions qui nous paralysent, nous caricaturent et figent nos modes de pensée et d’action. Elle est de ces catégories qui, prétendant nous purifier, conforter notre place et notre vérité, nous insufflent des certitudes tout en nous retirant de tout pouvoir. Mais elle ne peut exister et alimenter nos divisions que dans un contexte militant marqué par toutes les formes de domination structurelle. Ce que vient dire, entre autres choses, la répétition inlassable du débat sur les modes d’actions – posé sempiternellement dans les mêmes termes, c’est la prégnance d’un imaginaire viril et dominant qui place l’idéologie, le courage et la force au-devant de tout travail de construction, de résilience, et de composition. Ainsi, l’enjeu serait l’usage, ou non, de la force, et la capacité, ou non, à imposer à l’ensemble du mouvement un seul et même mode d’action à chaque fois que nous descendons dans la rue.

« Le grand Homme reçoit la vérité et la transmet à quelques élus. […] La connaissance est donnée à un Grand Homme et transmise par lui à un groupe sélectionné […] Ce récit légitime l’autorité des quelques élus qui ont reçu la vérité unique. Il conforte l’idée que la vérité est trouvée au-dehors et non au milieu, et nie l’autorité de l’expérience, la vérité du corps et des sens, la vérité qui appartient à chacun et qui diffère de chacun ». Notre camp politique continue de croire au texte magique, à la parole du grand Homme, au sujet de laquelle Starhawk écrivait ceci. UNE analyse, UN mode d’action, UNE théorie, et l’idée qu’une fois partagée par un suffisamment grand nombre, celle-ci engendrera – pouf ! – le changement social tant attendu. Ce qui passe à la trappe avec cette logique : le travail au long cours, émotionnel, de soin, inhérent à la construction de communautés politiques résilientes, en capacité d’avancer en questionnant, par l’engagement, l’attachement, les liens. Non pas au-delà ou à l’exclusion des désaccords, des conflits, des différences de vécus et de perception mais à l’inclusion de ceux-ci. La masculinité patriarcale blanche, forgée par des siècles de domination violente, imprègne nos logiques et dicte nos conduites, y compris dans les espaces politiques et militants, et prescrit un rapport au monde qui continue de faire norme. C’est un rapport au monde distancié, ancré dans la théorie et la prescription, qui ne se préoccupe pas du travail nécessaire à l’établissement et au maintien des relations de lutte au-delà du débat d’idées ou stratégique.

Dans un article intitulé « The opposite of rape culture is nurturance culture » (l’inverse de la culture du viol est la culture du soin), la théoricienne féministe Nora Samaran définit la violence comme « l’envers du fait de prendre soin ». D’après elle, le soin – entendu ici comme capacité à nourrir, alimenter et faire grandir, et la violence, sont les deux faces d’une même pièce. S’inspirant de la théorie de l’attachement, Samaran défend l’idée qu’il faut soutenir l’émergence d’une culture masculine du soin, centrée sur le développement, pour les hommes cisgenres, de relations ancrées dans la confiance et la réparation avec les femmes et les personnes non-binaires, ainsi que de cultiver leur amour propre ainsi que l’amour partagé entre eux. Plus que d’appeler à l’évolution de la masculinité patriarcale, Samaran propose, comme elle dit « de retourner ce monde inside out », autrement dit de l’intérieur vers l’extérieur. « Pour transformer complètement cette culture misogyne », écrit-elle, « les hommes doivent aller plus loin que simplement « ne pas agresser ». Nous devons attendre de la masculinité qu’elle soit entière et nourricière pour soi et les autres, de reconnaître que les besoins d’attachement sont sains et normaux et pas « féminins », et donc attendre des hommes (cis) qu’ils se soignent eux-mêmes et les autres de la même façon que l’on attend des femmes qu’elles soient des « soignantes ». Il est temps que les hommes reconnaissent et encouragent leurs propres dons de soin. »

Si nous prêtions attention aux multiples facettes et définition de la violence, nous cesserions de nous en servir pour catégoriser ce qui se passe aujourd’hui dans la rue, de la même façon que nous cesserions d’avoir la prétention de nous dire « non-violent·es ». Si nous étions attentif·ves à construire une culture commune de long terme, qui repose sur des liens durables et de confiance et non sur des formes d’autorité hiérarchique ou symbolique, nous penserions nos modes d’action pour ce qu’ils sont : des choix contextuels, plus ou moins stratégiques, qui en disent long sur notre capacité (ou non) à faire mouvement de façon massive, à prendre en considération collectivement les multiples modalités d’occupation politique de la rue et leurs conséquences. Que peut vouloir dire prendre soin de nos mouvements ? Il nous faut apprendre à nourrir nos espaces : renforcer nos cultures communes par la formation et l’élaboration collective, mettre au travail nos conflits de façon à en faire des sources fécondes plutôt que des vulnérabilités. Transmettre nos histoires, former celles et ceux qui viennent à nous pour leur éviter le piège trop commun du dogmatisme, de la recherche de radicalité « pure de tout compromis ». Plus nos milieux de luttes seront nourris de relations fortes, plus nos communautés seront habitées, plus nos modes d’action seront à même de faire sens. Et plus nous serons en capacité de nous risquer au-delà des limites de nos structures, ou de nos affinités électives. L’enjeu, c’est autant le choix stratégique immédiat que la construction d’une aptitude solide, de long terme, à le faire émerger collectivement. Plus nos collectifs sont nourris : de partage, de confiance, de capacité à rendre des comptes, d’expérimentation, plus notre puissance grandit.

Reconnaître notre propre camp et travailler à le renforcer

Réapprenons à être là où l’on ne nous attend pas. À nouer des liens proscrits. À développer des complicités à même de favoriser des déplacements, entre et au sein des espaces militants plus définis. Il faut flouter les frontières. Faire en sorte que lorsque la répression tape à un endroit, ce soit un autre, inattendu, qui réagisse. Être capables de faire corps non pas seulement parce que nous en voyons l’intérêt stratégique, mais aussi parce que nous apprenons à nous reconnaître, au-delà des divergences, comme appartenant au même camp politique, et partageant les mêmes ennemis. Essayons de laisser un moment de côté nos rigidités militantes, celles qui nous poussent à nous satisfaire de la pauvreté et de l’homogénéité de nos mondes militants. Apprenons à reconnaître les moments dans lesquels il ne s’agit pas tant de dire ou de faire absolument la même chose, que de parvenir à agir de concert. Dans certains espaces, des choses sont permises qui ne le sont pas dans d’autres. Et inversement. C’est là que peut commencer à s’élaborer la stratégie. Un syndicat peut déclarer une manifestation sensible pour le compte de collectifs informels. Une organisation peut servir de bouclier pour des individus face à la loi, mobiliser ses avocats. Certain·es peuvent participer à des actions, d’autres ont plus facilement la parole dans les médias. La direction des grosses organisations est inamovible ? Il s’y trouve toujours des individus avec qui il est possible de nouer des relations de confiance. L’enjeu n’est pas l’alignement total, c’est la formulation d’un écosystème. Ce n’est pas non plus d’arriver à un consensus absolu mais d’ouvrir des espaces d’élaboration collective. Nos luttes sont composées de relations. À ce titre, le travail de soin est crucial pour les rendre puissantes et durables. Nous devons apprendre à prendre soin de nos désaccords autant que de nos accords.

Entendons-nous, je ne cherche pas à dire qu’il suffirait de bien s’entendre, et que nos désaccords s’envoleraient. Je ne cherche pas non plus à diluer les responsabilités collectives qui, ici et là, sabordent délibérément toute tentative de composer. Les trahisons existent, et elles sont tragiques. Mais je crois que si l’on regarde l’histoire de nombreuses luttes victorieuses, ou qui durent encore, on y trouve une capacité largement supérieure que la nôtre à créer du commun. « Les luttes les plus étendues, celles qui durent le plus longtemps et les plus féroces sont aussi celles qui sont animées par de fortes relations d’amour, de soin et de confiance » écrivent bergman et Montgomery, « ces valeurs ne sont pas des droits fixes qui peuvent être imités, mais elles n’apparaissent pas non plus d’un coup de baguette magique. Elles naissent dans les luttes où les personnes gagnent en puissance collectivement. » Au-delà de nos désaccords théoriques, qui mobilisent une production incessante d’articles, de livres, laquelle continue de donner un pouvoir démesuré aux approches surplombantes et parfois assez déconnectées des réalités matérielles, physiques et émotionnelles de l’action politique, nous partageons un manque énorme de réflexion, d’expérimentation et de pratiques sur la construction de nos communautés politiques. Qu’est-ce qui nous rend puissant·es et, à l’inverse, qu’est-ce qui nous affaiblit ? Qu’est-ce qui nous engage, nous attache et nous fait tenir ensemble dans la durée ? Quelles alliances inattendues sont à l’origine de certaines victoires ? Qu’est-ce qui nous permet de survivre à la répression, comment prendre soin les un·es des autres dans un monde qui nous abîme autant ? Ces réflexions sont en cours, et des écrits existent, mais celles et ceux-ci sont encore trop visibles, et systématiquement perçus comme inférieurs à la production théorique, à l’analyse critique du système capitaliste, aux énonciations sans fin de la bonne manière d’appréhender le monde. Pourtant, ici et là, depuis peu, des déplacements s’organisent : des collectifs contre les violences policières se lient à des organisations de lutte pour la justice climatique, des collectifs féministes à des organisations de personnes exilées, et des organisations tentent d’ouvrir les cadres unitaires habituels au-delà de leurs membres habituel·les. Défendons et élargissons ces expériences, investissons-les et narrons leurs histoires, car elles portent certainement en elles les germes de ce qui peut collectivement nous arriver de mieux.