Démocraties sous pression. Autoritarisme, répression, luttes

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Un autre monde est-il encore possible ?

, par HAERINGER Nicolas

Le Forum social mondial (FSM) vient de fêter son vingtième anniversaire. En effet, du 25 au 30 janvier 2001, près de 20 000 militant·es du monde entier prenaient part à la première édition de ce qui allait aussitôt s’imposer comme l’une des formes d’apparition et de sociabilité privilégiées de la dynamique altermondialiste.

Cette dernière est à peine plus ancienne : l’irruption médiatique des « alter » remonte à novembre 1999, à Seattle : des dizaines de milliers de manifestant·es, issu·es d’organisations aussi diverses que des ONG d’inspiration religieuse, des collectifs anarchistes rompus à la confrontation directe avec la police ou encore les « grands-mères en colère », parvenaient à bloquer le sommet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en occupant le centre de la ville de Microsoft et Boeing. Quelques années plus tôt, le 1er janvier 1994, l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) s’était soulevée pour protester contre l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), coupant court au mythe de la fin de l’histoire.

En quelques années, du Chiapas à Porto Alegre, en passant par Seattle, Florence, Cancun ou encore Gênes, la dynamique altermondialiste parvenait à gripper l’agenda néolibéral. Deux décennies ont passé depuis : un laps de temps au final très court, pour un mouvement qui s’est construit autour de l’affirmation que l’histoire n’était pas finie et que des alternatives (et un autre monde) étaient non seulement nécessaires mais possibles.

L’horizon apparaissait alors dégagé et l’espoir était indéniablement de notre côté. La multiplication des rassemblements de masse, couplée à des formes renouvelées de mobilisations (le fameux « carnaval des résistances »), entretenait la flamme.

Le succès de la gauche dans les urnes, en Amérique latine, dessinait une perspective alternative à la guerre contre la terreur, menée par les États-Unis et soutenue par la plupart des États occidentaux. Non sans un certain lyrisme, nous nous laissions gagner par la certitude que nous pouvions changer durablement le cours des choses – et chaque succès (certains non négligeables, aussi temporaires soient-ils) nous renforçait dans notre conviction.

Las, cet espoir a fait long feu. Quoique ravivée par les mobilisations de 2011 (« révolutions » dans les pays du Maghreb et du Machrek ; occupations des places par les Indignés puis par Occupy ; Y’En à Marre au Sénégal ; etc.), la flamme s’est peu à peu éteinte.

L’horizon s’est obscurci

20 ans plus tard, la donne a largement changé – la pandémie de Covid-19 n’en est que la manifestation la plus récente : l’édition des 20 ans du Forum social mondial (FSM) s’est tenue intégralement en ligne et a peiné à réunir plus de quelques dizaines de participant·es. Au-delà de l’incapacité de se réunir physiquement, de faire masse et d’incarner une pratique de la politique qui ne soit pas uniquement logocentrique, les discours ont eux-mêmes changé. L’horizon a basculé : nous ne nous organisons plus dans la perspective de l’émancipation, mais face à la catastrophe. La perte de biodiversité, l’augmentation constante des émissions de gaz à effet de serre, la multiplication des épisodes climatiques extrêmes, et les doutes de plus en plus fondés sur l’impossibilité de contenir le réchauffement climatique à un niveau vivable confortent celles et ceux qui prophétisent un effondrement inéluctable.

Surtout, l’effondrement n’est pas une certitude, mais une mise en récit, parmi de nombreuses autres possibles, de chiffres et de données catastrophiques. La question est de savoir ce que nous voulons faire collectivement de cette histoire-là et de notre capacité à porter notre attention sur des signaux et des dynamiques contradictoires. Au demeurant, ce panorama mériterait d’être nuancé car les mobilisations contemporaines sont nombreuses et massives : des grèves pour le climat (plus de 7 millions de personnes dans les rues du monde entier en septembre 2019, soit à peu près autant que lors des manifestations mondiales contre la guerre d’Irak en février 2003) aux mobilisations en Algérie, au Chili, au Liban, à Hong Kong, en Catalogne, en passant par les Gilets jaunes, l’année 2019 et le début de 2020, jusqu’au confinement, étaient marqués par un renouveau de la contestation.

Pour dégager quelques perspectives, à partir des deux dernières décennies de luttes – du début du cycle alter aux mobilisations construites autour de « l’extinction » possible du vivant, il importe d’analyser ce qui a expliqué le succès massif et rapide de l’altermondialisme, pour mieux identifier ce qui a changé depuis – afin de dégager les embryons d’une « feuille de route » stratégique.

(Re)combinaisons

La dynamique altermondialiste a connu un essor rapide, quasi exponentiel, par la capacité de ses acteur·rices à combiner trois éléments différents : un cycle de mobilisations ; un travail théorique de profondeur ; des innovations formelles denses.

L’altermondialisme peut se définir, en première analyse, comme un cycle de mobilisations : des manifestations, des blocages, des occupations ou des grèves, construits autour de revendications souvent spécifiques, mais systématiquement connectés les uns aux autres. La sociabilité alter, autour des forums sociaux (mondiaux, bien sûr, mais aussi leur déclinaison régionale voire nationale, puis thématique) et des contre-sommets, permettait de créer du lien. Les déplacements massifs de militant·es, de Porto Alegre à Mumbai, de Nairobi à Manille, de Cancun à Gênes, ont été à l’époque critiqués, comme marquant l’émergence d’une « élite » de l’altermondialisme, qui parcourait le monde de forum social en contre-sommet, de contre-sommet en forum social. Mais ces déplacements permettaient de nourrir un sentiment d’appartenance, l’impression de faire partie d’un mouvement plus vaste, qui ne se limitait pas aux frontières nationales.

Ce cycle était adossé à des discours reconstituant les chaînes de causalité et de responsabilité, qui permettaient de dénoncer les injustices à l’heure de la mondialisation néolibérale : les Zapatistes faisaient la démonstration de l’impact d’un accord de libre échange sur la vie des communautés indiennes du Chiapas ; la Via Campesina montrait en quoi les subventions accordées à des grand·es agriculteur·rices de la Beauce dans le cadre de la politique agricole commune paupérisait une famille de paysan·nes au Mali ; Focus on the Global South prouvait que les accords commerciaux négociés dans le cadre de l’OMC affamaient les Philippines, malgré leur production vivrière abondante.

Tout cela était par ailleurs inséré dans un cycle dense d’innovations formelles – dont l’invention du FSM n’est que la manifestation la plus spectaculaire. Les alter ont expérimenté l’horizontalité et la prise de décision par consensus dans des cadres jusqu’alors inédits : des assemblées tenues en plusieurs langues, rassemblant des individus, des délégué·es d’organisation, des membres de collectifs refusant toute forme de délégation, etc. se réunissaient pendant de longues heures pour décider d’un calendrier des mobilisations à venir, s’accorder sur quelques mots d’ordre structurant, etc. Ces innovations n’étaient en outre pas limitées aux espaces logocentriques : la créativité était également tactique – notamment dans la manière dont des coalitions diverses pouvaient, suivant le principe de « diversité des tactiques », occuper la rue et pousser les dirigeant·es le plus puissant·es du monde à se réunir dans des lieux de plus en plus isolés et barricadés – incarnant ainsi le slogan « ils sont huit, nous sommes des milliards ».

Glissements

Les luttes et mobilisations alter étaient connectées les unes aux autres, au moyen d’un détour par des arènes internationales : la sociabilité et la solidarité altermondialistes étaient éminemment transnationales. L’altermondialisme produisait ainsi, malgré les intentions de ses acteur·rices, des formes déterritorialisées. De ce point de vue, les arènes alter n’étaient pas si différentes des arènes institutionnelles : il n’était pas rare que les militant·es, qui avaient l’opportunité de participer aux rassemblements internationaux, franchissent des océans pour participer à des discussions qui auraient été strictement identiques si elles s’étaient tenues ailleurs.

Les mobilisations plus récentes – qu’il s’agisse des « camps climats » (et de leurs suites, telles que les occupations de mines de charbon en Allemagne), les mobilisations de défense d’un territoire (à l’instar de la Zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes), mais aussi les mobilisations de 2011, procédaient d’une logique différente. L’ancrage territorial y était central et les discours abstraits, déterritorialisés, y portaient sans doute moins. La solidarité et la sociabilité qui se sont développées dans le cadre de ces luttes et à partir de ces territoires n’était pas tant transnationale que translocale.

Plus fortement ancrées, les mobilisations ont continué à s’accompagner d’un travail théorique de renouvellement des cadres d’énonciation et d’interprétation des injustices. Ainsi, les occupations des Indigné·es et d’Occupy ont-elles permis de mettre en évidence le rôle central de la dette dans la production des injustices. L’horizon altermondialiste était celui de la convergence des luttes : il s’agissait de construire une perspective commune avec toutes celles et ceux qui se réunissaient dans une même arène. Toutefois, partant de l’idée qu’il n’existe pas de hiérarchie entre les causes, cette approche n’était pas sans limite. Comme l’a pointé le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos, cette manière de procéder faisait peu de cas des « absences » : il s’agissait de construire du commun avec celles et ceux qui étaient présent·es. Un glissement s’est d’une certaine manière opéré, de la convergence des luttes vers l’intersectionnalité et la reconnaissance du rôle central des premier·es concerné·es. Bien sûr, l’altermondialisme avait mis au cœur de son projet les acteur·rices des pays du Sud et des groupes considérés longtemps comme secondaires dans la transformation sociale. Mais les mobilisations contemporaines procèdent à des allers-retours beaucoup plus constants entre des montées en généralité et des situations individuelles, qui doivent en théorie permettre d’éviter d’invisibiliser certaines luttes, certaines expériences et certains récits.

La dynamique alter était traversée par d’importantes tensions, notamment autour de la question de l’extractivisme (et plus généralement du productivisme). Certaines organisations, notamment syndicales, étaient convaincues qu’il fallait développer des industries, en particulier extractives, pour pouvoir financer des politiques de redistribution et parvenir au plein emploi, tandis que les mouvements paysans et autochtones étaient soucieux de promouvoir des alternatives au développement plutôt qu’un développement alternatif.

Les innovations formelles se sont poursuivies, en même temps qu’elles se sont approfondies. L’exploration du consensus était, par exemple, bien plus dense et plus intense sur les campements d’Occupy que dans les arènes altermondialistes. Surtout, la relocalisation des imaginaires et des luttes, en contre-point de la déterritorialisation altermondialiste, a permis de repositionner la préfiguration comme une des formes centrales de lutte. [1] Les Forums sociaux étaient des arènes presque toutes entières dédiées à la prise de parole : si les 2 300 activités (ateliers, séminaires, etc.) organisées au cours des 5 journées du FSM 2005 s’étaient tenues l’une après l’autre, le dernier orateur du FSM 2005 aurait pris la parole 120 jours après que le premier orateur n’ait ouvert les débats. On parle bien sûr beaucoup à Ende Gelände (occupations de mines de charbon en Allemagne) ou dans des territoires en lutte, mais la politique n’y est pour autant pas que discours et l’expérimentation y joue un rôle central.

À bien des égards, les mobilisations récentes sur le climat se font sans grands discours. Les jeunes grévistes du climat en appellent souvent à écouter ou lire ce que d’autres ont déjà dit ou écrit, quoique la préfiguration soit largement absente du mouvement des grèves pour le climat.

Perspectives

Les événements catastrophiques s’enchaînent, sans que ne se vérifie une bonne fois pour toutes l’hypothèse de celles et ceux qui prônent (ou prônaient) un « catastrophisme éclairé », l’idée que l’inéluctabilité de la catastrophe finirait bien par nous pousser à agir. Selon eux, la catastrophe de trop finirait bien par arriver, ce moment où nous cesserions de prolonger le cours habituel des choses, pour engager collectivement une grande bifurcation. Pour autant, à mesure que le climat se dérègle, nous devons envisager qu’il n’y aura pas d’événement unificateur, qui permettrait de transcender les clivages et de nous rassembler tou·tes autour d’un même impératif éthique : faire tout ce que nous sommes en mesure de faire (et même plus) pour prévenir la catastrophe qui vient (ou, à défaut, en atténuer la portée).

Deux options sont dès lors possibles. La première est une impasse stratégique : il s’agit de considérer qu’au fond la démocratie n’est pas compatible avec l’action pour le climat et la biodiversité car les décisions qui s’imposent seraient par nature impopulaires. Quoique cette approche séduise de plus en plus de climatologues, d’expert·es, voire de militant·es, elle reviendrait à renoncer au moins temporairement à toute perspective émancipatrice et signifierait que l’on pourrait sacrifier les exigences de justice, d’égalité et de libertés au nom de la lutte contre le dérèglement climatique.

La seconde approche, ancrée dans l’organisation collective, impliquerait de prolonger (et recomposer) ce qui a fait le succès de la dynamique altermondialiste, puis des mobilisations « translocales ». Elle reviendrait à articuler la construction d’un cycle de luttes, le renouvellement des cadres d’interprétation et les innovations formelles autour des deux pôles actuellement structurant dans les mobilisations pour la justice climatique : la résistance et la préfiguration.

Les mobilisations pour la justice climatique partent de la nécessité de bloquer la destruction du monde (ce que Naomi Klein appelle blockadia). L’Accord de Paris implique, pour peu qu’on le prenne au sérieux, de ne plus construire aucune infrastructure fossile et d’accélérer la fermeture des infrastructures existantes. Les mobilisations récentes ont la plupart pour cible un projet spécifique : l’extension d’un aéroport ou d’une mine de charbon, la construction d’un nouvel oléoduc, etc. que les militant·es vont bloquer, au moins temporairement, afin d’enrayer le cours habituel des choses. Mais le blocage que ces militant·es déploient ne se joue pas uniquement en faisant usage de leurs corps. Les campagnes de désinvestissement (appelant individus et institutions à cesser d’investir dans les combustibles fossiles) ont pour but d’organiser un vaste mouvement visant à cesser de coopérer à ses activités destructrices. En dehors de quelques campagnes de boycott, l’altermondialisme a eu peu recours à ces tactiques de non-coopération, préférant des formes plus classiques de confrontation et de contestation.

L’anthropologue David Graeber expliquait que le principe de l’action directe, c’est de « s’obstiner à agir, comme si nous étions déjà libres ». Il rappelle ainsi l’importance de la préfiguration comme forme de lutte et de résistance : s’organiser sans systématiquement se tourner vers l’État, comme l’institution devant mettre en œuvre le changement auquel on aspire (ce qui se passe inévitablement dès lors que l’on formule des revendications). Couplée à l’impératif du soin, la préfiguration dessine une alternative directe à l’imaginaire de l’effondrement : là où les discours sur le collapse s’inscrivent dans un imaginaire du futur proche, le soin et la préfiguration s’inscrivent dans l’urgence du présent – et s’ancrent dans le refus de sacrifier ce que Corinne Morel Darleux nomme la « dignité du présent » au nom de victoires de plus en plus incertaines.

C’est ici que les militant·es contemporain·es peuvent s’inspirer du souffle qui animait l’altermondialisme. Face à la catastrophe, la tentation est en effet grande de déprécier les alternatives ; les longues listes de pratiques de relocalisation, d’échange non-marchand, de reprise en main de la production et de la consommation, nous apparaissent alors trop souvent comme la marque de notre faiblesse. Des inventaires, des propositions et des expériences juxtaposées les unes aux autres comme autant de gouttes d’eau vaines face à un incendie gigantesque : nous ne serions pas à la hauteur de l’enjeu.

Nous pourrions pourtant nous départir de cette réaction, admettre que c’est l’imaginaire de l’effondrement qui produit ce genre de réactions. Il y a 20 ans, au faîte de la vague alter, ces « catalogues » étaient largement perçus comme le marqueur d’une dynamique contraire : les alternatives se multipliaient, foisonnaient et leur diversité était leur force, porteuse de l’espoir qu’elles ne pourraient être récupérées toutes, contrôlées, enrayées, mais qu’elles dessinaient les contours d’une politique d’égalité par le bas. Face à la catastrophe et à la multiplication des urgences, peut-être devrions-nous faire plus attention à ces signaux contraires, qui ne vont pas tous dans le sens de l’effondrement, mais sont autant de marqueurs de la vitalité des pratiques alternatives, de la multiplication des manières de faire communauté et de prendre soin de soi, des autres, des humain·es comme des non-humain·es ; d’autant plus que la stratégie à suivre pourrait bien être de relier et d’articuler différents fronts, plutôt que de se centrer sur un combat précis.

Notes

[1La préfiguration, terme forgé notamment par l’historienne féministe Sheila Rowbotham, désigne les pratiques visant à expérimenter sans attendre ce à quoi ressemblerait la société que l’on appelle de ses vœux – non par souci d’exemplarité, mais comme stratégie de construction du changement. Comme l’explique David Graeber, il s’agit de « créer un ordre social qui pourrait exister en dehors des structures coercitives ou oppressives », permettant à chacun·e « de faire l’expérience immédiate de la liberté ».

Commentaires

Nicolas Haeringer est porte-parole de l’ONG 350.org France et auteur de « Zéro Fossile : désinvestir du charbon, du gaz et du pétrole pour sauver le climat. »