Démocraties sous pression. Autoritarisme, répression, luttes

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Maintien de l’ordre en France : entre violence coloniale et restructuration néolibérale

, par RIGOUSTE Mathieu

Le travail de Mathieu Rigouste consiste à bien des égards à mettre en évidence la généalogie coloniale déterminante de la police française. La répression sanglante de l’État français au moment de la révolution algérienne est souvent évoquée en relation avec les violences commises en Algérie mais pas nécessairement en « métropole » ; c’est pourtant là que se détermine la police française d’aujourd’hui vis-à-vis de la partie de la population provenant d’anciennes colonies de « l’Empire », comme en témoigne le meurtre de 40 à 100 Algérien·nes à Paris le 17 octobre 1961.

Il y a plusieurs racines de l’ordre sécuritaire. L’axe de mes recherches est la restructuration sécuritaire qui accompagne la restructuration néolibérale du capitalisme à l’époque contemporaine : on y voit systématiquement comment la société impérialiste française importe dans son système de contrôle, de surveillance, de répression des dispositifs qui viennent des répertoires coloniaux et militaires. En Algérie, la colonie de peuplement et d’expérimentations d’une gestion militaire de la population colonisée la plus poussée, sont développés des répertoires d’encadrement qui influencent en permanence, depuis 1830, la restructuration du contrôle de la population « en métropole », notamment par l’application de ces dispositifs sur les populations directement désignées comme étant la continuité des indigènes en Algérie, c’est-à-dire principalement les Arabes à Paris. Certains répertoires particuliers, certains régimes policiers de violences sont appliqués aux colonisé·es « en métropole », qui font un usage régulier de pratiques de coercition, d’humiliation, de rafles, d’assassinats, de tortures longtemps avant la guerre d’Algérie et de manière continue. Dans les années 1930, la Brigade de surveillance des Nord-Africains (BNA) est une police opérant sous critères racistes, chargée par l’utilisation de la coercition d’encadrer les Français·es de souche nord-africaine. Ces répertoires vont se transmettre. La continuité de l’État signifie la continuité des personnels, des administrations, des bureaucraties. Et, à travers la restructuration des unités de police, se transmettent des systèmes de discours, d’imaginaires, d’idéologies et de pratiques.

La contre-insurrection : cibler les colonisé·es et les anti-capitalistes, d’hier à aujourd’hui

Au moment du 17 octobre 1961, tout le personnel de maintien de l’ordre (officiers de police, CRS, gendarmes mobiles) avait fait son séjour en Algérie en tant que policier en formation ou pour servir, puisque la plupart des effectifs militaires et policiers disponibles avaient été mobilisés à l’époque. Beaucoup de policiers et de gendarmes sont allés faire la guerre aux colonisé·es et se sont appropriés le modèle de contre-insurrection, le modèle de terreur d’État. Et puis, le contingent, les « appelés », toute une génération de jeunes mâles vont se construire – certains, en opposition, mais une minorité – dans cette guerre d’Algérie, et à travers toute l’économie psychique qu’elle suppose, les peurs et la férocité engendrées dans toute une génération qui prendra ensuite les manettes de la Cinquième République. Maurice Papon par exemple, un spécialiste des mécanismes de purges qui s’était illustré par la déportation des juif·ves de Bordeaux pendant l’occupation allemande, est donc logiquement nommé super préfet en Algérie pour organiser l’écrasement de la révolution algérienne. Il se forme ainsi à la contre-insurrection et expérimente une forme de remodelage d’une contre-insurrection militaire et coloniale en contre-insurrection militaro-policière et administrative. Il est fasciné par cette doctrine qui exhorte à se saisir de l’ennemi intérieur pour pacifier la population, une doctrine qui dit que le guérillero, le partisan, est comme un poisson dans l’eau, l’eau étant la population, et qu’il faut donc se saisir de la population. Ce système idéologique et technique va être élevé au rang de doctrine d’État et devenir hégémonique dans la pensée militaire française à partir de 1956. Dès lors, la doctrine « de la guerre (contre) révolutionnaire » alimente la restructuration des appareils de défense intérieure, c’est-à-dire les grands plans de militarisation du territoire en cas d’invasion soviétique. Bien entendu, tout cela va semer des graines dans toute la Cinquième République, qui est fondée sur le coup d’État militaire qui porte de Gaulle au pouvoir en 1958 et à travers toute cette grammaire idéologique qui considère les Arabes et les communistes comme un ennemi intérieur dont il faudrait se saisir pour protéger la France et « le monde libre ».

Au-delà et avant la période coloniale, l’État lui-même se forge comme contre-révolution : c’est un appareil qui permet aux classes dominantes de refermer soit le mouvement révolutionnaire soit le temps et l’espace de la guerre pour asseoir leur domination. Tout État se forme donc sur des appareils de contre-insurrection. Mais avec l’avènement de l’État-nation moderne, du capitalisme et de sa version impérialiste, la contre-insurrection va elle-même prendre des formes modernes, industrielles, va se mondialiser, se techniciser, se rationaliser et évoluer en même temps que les systèmes technologiques.

Pendant les dernières décennies de sa vie, le Maréchal Bugeaud, gouverneur général d’Algérie entre 1841 et 1847, ne cesse d’insister sur le fait qu’il a constitué une doctrine de contre-insurrection applicable au mouvement ouvrier en métropole. Il passe également beaucoup de temps à démontrer les similarités qu’il y aurait entre le processus révolutionnaire – ce que lui appelle « les insurrections » – au XIXe siècle en métropole et les révoltes dans les colonies. À la fin de sa vie, il écrit même un livre (qui ne sera pas diffusé) qui s’appelle La guerre des rues et des maisons dans lequel il propose de transférer son répertoire de contre-insurrection à la guerre en ville, en métropole, contre le peuple et dans lequel il développe une théorie d’architecture qui se croise avec toute l’haussmannisation et qui correspond à l’application de la révolution industrielle à la ville capitaliste. On voit donc des doctrines militaires et coloniales passer dans le domaine policier en même temps que Haussmann trace les grandes avenues qui permettent à la police ou l’armée de charger les mouvements ouvriers.

Avec la restructuration impérialiste, les grandes puissances du monde occidental vont s’échanger en permanence leurs retours d’expériences. On en a des traces dès 1917 après la révolution russe, où les polices et les armées du monde occidental se font des comptes rendus, s’échangent des synthèses d’expérience et tout au long du XXe siècle. On a des traces du fait que des envoyés spéciaux de l’armée (et peut-être aussi de la police) israélienne ont été en contact et ont sans doute été également formés au Centre d’Instruction à la Pacification et à la contre-Guérilla (CIPCG) en Algérie. Les spécialistes de la contre-insurrection français et israéliens s’échangent donc, dès la guerre d’Algérie, des modèles d’écrasement de leurs ennemis intérieurs respectifs. On assiste à une sorte de circulation permanente des textes révolutionnaires et contre-révolutionnaires.

On sait par exemple que les zapatistes projettent de temps en temps le film « La Bataille d’Alger » et s’en servent, d’autant que l’armée mexicaine est une grande collaboratrice de l’armée française. La gendarmerie mexicaine, qui a tué des enseignants à Oaxaca en juin 2016, venait d’être formée par la gendarmerie française à ce modèle de gestion des foules, mais aussi au maniement des armes que la France lui vend.

Restructuration de l’appareil répressif : années 1970 et capitalisme sécuritaire

Aujourd’hui, les brigades anti-criminalité (BAC) représentent assez bien cette idée de capitalisme sécuritaire ; c’est la fusion des polices endo-coloniales et de la restructuration néolibérale de l’État. Formées au début des années 1970, ces polices puisent dans les personnels, dans les grilles idéologiques, dans les boîtes à outils pratiques des polices endo-coloniales (la Brigade de surveillance des Nord-Africains [BNA], par la suite les Brigades Agression et Violence [BAV], qui déploient les répertoires coloniaux sur des populations internes au pays selon des critères socio-racistes). Parce que la société impérialiste a besoin de maintenir la surexploitation et la surdomination d’une partie des classes populaires, la partie racisée, elle a recours à une police spécifique. C’est ainsi qu’après 1945 et le vrai-faux scandale de la collaboration de la police française à l’extermination des juif·ves d’Europe, la bourgeoisie gaullienne invente « la France résistante » et tente de faire croire que ce racisme a été renvoyé aux oubliettes. Mais on reproduit les mêmes types de dispositifs avec souvent les mêmes personnels sous une nouvelle dénomination, celle des Brigades Agression et Violence. Un appareil de gestion socio-raciste va ainsi être mystifié par cette dénomination, ce qu’on retrouve également avec la dénomination d’Anti-Criminalité aujourd’hui et la rhétorique de la « guerre à la délinquance » qui permet d’occulter les appareils de production du socio-apartheid derrière des mythes légalistes.

Lors d’une manifestation, un policier cagoulé tient un LBD. Crédit : © Felipe Barrientos (https://felipesur14.myportfolio.com/)

Au tout début des années 1970, c’est-à-dire juste après 1968 – parce que dans tous ces ennemis intérieurs, se trouve aussi le gauchiste, la figure qui n’a jamais complètement disparu du révolutionnaire incarné par le fellagha – l’État considère qu’il faut des polices modernes dans les quartiers populaires pour installer la nouvelle société rationnelle, optimisée, néolibérale, etc. La première expérimentation se fait en Seine-Saint-Denis, ce n’est pas un hasard, et en 1973 un ancien de la BAV est chargé de policer les quartiers populaires de ce département : son unité prend le nom de Brigade Anti-Criminalité (BAC). Il va mettre à profit tout ce qu’on apprend à l’époque dans les grandes écoles de la nouvelle société, c’est-à-dire, ce qui s’appellera bientôt le néo-management : l’application aux appareils d’État de la restructuration néolibérale dans les entreprises. Une nouvelle logique comptable apparaît, qu’on appelle aujourd’hui « la politique du chiffre ». Cela consiste à optimiser le rendement, la productivité de la machine policière. Faire du chiffre, ça veut dire faire le plus possible de « bâtons », c’est-à-dire des « mises-à-disposition ». Les policiers appellent ça « faire une affaire » ; il s’agit de ramener quelqu’un, une histoire à traiter pour l’Officier de Police Judiciaire (OPJ) ; et si cette histoire est suffisamment solide pour devenir une affaire auprès du procureur, aller en justice et mettre cette personne en prison, ça fera un « bâton ». Ces bâtons gonflent une carrière et, par exemple, un commissaire qui veut « grimper » a tout intérêt à développer des unités de BAC dans son commissariat : celles-ci effectuent beaucoup de mises-à-disposition puisqu’elles fonctionnent sur le principe du flagrant délit. C’est un principe de pro-action : on va laisser faire l’acte illégal, on va l’encadrer, voire l’alimenter, voire même le suggérer ou le produire complètement pour pouvoir se saisir du « délinquant » au moment où il passe à l’action. La BAC est donc un appareil qui dépend beaucoup de la production de ses propres conditions d’extension. Le plus facile pour faire des mises-à-disposition et remplir ainsi cette mission néolibérale consiste à « faire » des infractions à la législation sur les stupéfiants (ILS) sur des personnes qui fument du cannabis et des infractions à la législation sur les étrangers (ILE) sur des personnes sans-papiers. Comment trouver des gens avec des stupéfiants et des gens sans papiers ? On arrête les Noir·es et les Arabes. Les BAC quadrillent donc les quartiers populaires pour faire des arrestations au faciès sur les personnes de couleur.

Après sa naissance dans les années 1970, la BAC s’est ensuite développée tout au long des années 1980, d’abord par l’intermédiaire des BAC de Surveillance de Nuit (BSN) et au début des années 1990. L’avènement de Charles Pasqua – le symbole le plus caricatural des logiques politiques, policières et militaires de la guerre d’Algérie et dont la carrière politique s’est structurée autour de la chasse à l’ennemi·e intérieur·e – au ministère de l’Intérieur intensifie cette utilisation des répertoires de contre-insurrection et du système sécuritaire français. C’est Charles Pasqua qui autorise le développement des BAC dans toutes les villes de France. Or les BAC sont des unités qui utilisent beaucoup de matériel et qui exigent d’être de plus en plus armées, ce qui est très intéressant pour les industriels de la sécurité. Par exemple, les BAC ont très vite demandé à être armées de flashballs, elles participent avec les industriels à créer de nouveaux modèles et, bien sûr, ce sont elles qui utilisent le plus de munitions : le flashball est utilisé tous les soirs dans les quartiers populaires de France. Même chose pour les grenades lacrymogènes : on en voit beaucoup pour le maintien de l’ordre des manifestations de mouvements sociaux dans les centre-villes mais les gaz sont utilisés quotidiennement dans les quartiers populaires.

Ainsi, la BAC semble vraiment caractéristique de ce capitalisme sécuritaire, par sa férocité mais aussi par son aspect ultralibéral, ultra-productif, ultra-optimisé, ultra-viril, ultra-médiatique : la BAC se met en scène, les agents s’inspirent énormément de ce qu’ils et elles voient à la télévision… Le système de domination et d’écrasement des quartiers populaires qu’elle a inventé est même redéployé vers la gestion des autres mouvements sociaux, comme des luttes contre la loi travail ou les Gilets Jaunes. Généralement, la BAC est utilisée comme dispositif de pénétration, de saisie, de capture et elle est de plus en plus combinée à des dispositifs d’encerclement, d’enfermement, d’étranglement dans lesquels on mobilise plutôt les CRS ou les gardes mobiles. La BAC rejoint ainsi la logique de restructuration actuelle de tous les appareils qui consiste à devenir rhéostatique : être capable de s’adapter comme le mode de production toyotiste, c’est-à-dire s’adapter le plus instantanément à la demande, avec le moins de stock et de dépenses possibles et de la manière la plus rationalisée qui soit.

Ce qui naît dans les années 1970 également, c’est l’avancée de la ville capitaliste : l’urbanisme tient un rôle fondamental dans la restructuration sécuritaire. Au gré des crises de suraccumulation du capital, la ville capitaliste se restructure pour continuer à concentrer des masses de travailleur·ses pauvres autour de ses centres d’accumulation du capital. Et dans ces quartiers populaires ou ces campements, les dominé·es et les exploité·es inventent en permanence des formes d’auto-organisation et d’autonomisation, de contre-attaque, des cultures d’insoumission et des manières de se rendre ingouvernables. Pour le pouvoir, il faut donc en permanence, à la fois une police qui permette de détruire cette dynamique d’autonomisation récurrente et de survie – parce qu’au final, les gens n’ont pas le choix – et un réaménagement des territoires : il lui faut à la fois ségréguer et pénétrer ces territoires pour y détruire tout ce qui peut émerger de subversif. Mais à partir du moment où on met en place des polices féroces, comme la BAC, autour des quartiers populaires, celles-ci produisent de la violence policière et donc produisent de la colère. Au gré des révoltes, de leur répression et de leur gestion médiatique, des municipalités – en collaboration avec la police et les médias – sont capables de désigner un quartier populaire comme ingérable, irrécupérable. De cette façon, on va pouvoir activer un circuit de capitaux financiers d’abord, puis industriels, liés à « la rénovation urbaine », c’est-à-dire un protocole de restructuration de ce quartier qui peut aller jusqu’à sa destruction complète : éloigner les populations les plus pauvres ou les moins gouvernables, organiser l’évacuation totale de ces populations. Les autorités ont recours à la police et à la prison, mais aussi à la hausse des loyers provoquée par l’arrivée de nœuds de transports en commun qui permettent de faire venir des cadres à la place des quartiers populaires. Début des années 2000, l’État investit énormément pour appuyer les pouvoirs locaux dans leurs politiques de restructurations urbaines. Cet argent retombe immédiatement dans les poches des industriels du bâtiment et de la sécurité : une fois que la police, les médias, la prison et les autorités municipales ont réussi à « déblayer le terrain », le réaménagement des quartiers se fait en partenariat avec tous les industriels du bâtiment mais aussi des technologies de surveillance, de design – les cliques du néo-urbanisme – les publicitaires, les commerces, bref tout un système d’entreprises qui vivent autour de cette économie. La logique de fond est à la fois le renforcement du socio-apartheid, mais aussi une forme de colonisation interne à travers l’expansion de la ville capitaliste et l’invention de nouvelles formes d’encadrement de la vie sociale.

Socio-apartheid, violences et stigma

Le socio-apartheid consiste à séparer les vies pour qu’elles ne se croisent pas. Ainsi les mécanismes d’oppression contre les quartiers populaires peuvent rester complètement invisibles pour le reste de la population. L’angle d’attaque, c’est l’Islam et les violences, ce sont des perquisitions fracassantes : explosion de la porte, on met tout le monde a terre et en joue, parfois on gaze à l’intérieur des appartements, parfois on tabasse. Cela provoque des traumatismes très forts dans les familles ; on a des récits de perquisitions en pleine nuit et les enfants, la maman, la grand-mère, plusieurs mois après, cherchent à être suivis par des psychologues. À l’école, c’est dramatique, les enfants décrochent scolairement après que des unités militaro-policières soi-disant antiterroristes ont débarqué chez eux. Les violences, ce sont aussi des assignations à résidence ; on a du mal à le saisir lorsqu’on ne le vit pas, mais il s’agit d’un système d’encadrement très dur, car il faut aller pointer régulièrement. La plupart de ces histoires, c’est important à souligner, se dégonflent après instruction : on compte déjà des victoires dans les tribunaux parce que l’immense majorité de ces assignations à résidence sont totalement infondées : surtout, est invoqué le fait que la personne ait été dénoncée comme étant « très pratiquante », possiblement « radicalisée ». C’est de l’ordre de la délation. Ce sont donc des violences très fortes et très profondes dans les familles, principalement musulmanes, à travers ces perquisitions, ces assignations à résidence et ces procédures judiciaires qui durent et qui épuisent. Les noms des gens sont diffusés dans la presse, toute une ville peut d’un seul coup vous considérer comme un probable terroriste.

L’état d’urgence permet l’intensification du socio-apartheid, de l’islamophobie et des racismes d’État, ce qui se conjugue assez bien avec la gestion quotidienne des quartiers populaires dans la France impérialiste.