Démocraties sous pression. Autoritarisme, répression, luttes

Les articles

La décennie 2010 ou l’essor des gouvernements autoritaires et ultraconservateurs

, par WEILL Caroline

Le 22 octobre 2020, 35 pays du monde entier se retrouvaient virtuellement dans le cadre d’une cérémonie internationale afin de signer la « Déclaration du Consensus de Genève » (où devait avoir lieu la rencontre avant d’être suspendue à cause de la pandémie de Covid-19). Les quatre piliers de ce pacte étaient l’amélioration de la santé des femmes, la préservation de la vie humaine, la consolidation de la famille comme unité fondamentale de la société, et la protection de la souveraineté politique nationale, « notamment en termes de législation sur l’avortement ».

Aucune militante des droits des femmes n’est dupe : il s’agit là d’une internationale conservatrice, qui converge vers l’opposition au droit à l’avortement sûr et légal, et une conception des femmes considérées avant tout comme des mères et appartenant à l’espace domestique. Philosophe espagnol trans, Paul B. Preciado s’interroge dans un article sur Mediapart au sujet de ce pacte : « Comment expliquer que les États qui défendent la suprématie blanche signent une déclaration avec 15 États africains ? Ce n’est pas l’opposition islam/christianisme qui segmente les blocs de cette nouvelle guerre chaude. Bien au contraire les États théologico-politiques – tant catholiques [1] que musulmans – qui s’affrontent dans d’autres domaines trouvent dans l’expropriation du travail reproductif des femmes, dans la misogynie, l’homophobie et la transphobie un terrain d’entente ».

Sans grande surprise, les six pays co-organisateurs de l’événement ne sont autres que le Brésil de Bolsonaro, l’Égypte de Sissi, l’Indonésie de Duterte, la Hongrie d’Orbán, les États-Unis de Trump et l’Ouganda de Rugunda. Ces pays ont fait l’objet, ces dernières années, d’une grande attention internationale du fait d’un autoritarisme grandissant dans leur gestion de la contestation sociale. Également, un certain nombre de caractéristiques similaires ont été pointées : mise en œuvre de politiques ultra-libérales malgré un discours de défense des intérêts populaires ; exaltation et instrumentalisation politique de formes de religiosité ultra-conservatrices ; sexisme et LGBTphobie affichés, assumés et même revendiqués ; racisme structurant les priorités politiques, qu’elles soient explicites ou implicites. S’il faut s’interroger sur les conditions globales qui peuvent contribuer à expliquer l’essor d’autant de gouvernements ultralibéraux et ultraconservateurs, chacun a ses propres caractéristiques. Petit tour d’horizon des cas les plus représentatifs de ces nouveaux gouvernements autoritaires à la fin de l’année 2020.

En Turquie, le parti de Recep Tayyip Erdoğan (Parti de la justice et du développement [AKP]) est au pouvoir depuis 2002. Cependant, après une dizaine d’années de relative stabilité où ce dernier apparaît comme une forme de « réformateur éclairé », commence à partir de 2009-2010 une dérive autoritaire qui se matérialise par la personnalisation du pouvoir d’Erdoğan. Brutale répression des manifestations populaires (notamment place Taksim et parc Gezi en 2013) et arrestations de masse pour décourager l’opposition ; procès à répétition pour « purger » les institutions (magistrature, armée, fonctionnaires, médias) et s’assurer de leur loyauté ; régime de fer promouvant des mœurs ultraconservatrices ; intimidation et censure des journalistes et de la presse ; et multiplication des attaques contre les mouvements kurdes. Le 16 avril 2017, un référendum (remporté avec une courte marge) portant sur le renforcement des pouvoirs présidentiels autorise Erdoğan à devenir l’unique détenteur du pouvoir exécutif et à assurer sa mainmise sur les pouvoirs législatif et judiciaire. Face à cela, ce sont les féministes qui occupent le plus le terrain et restent en première ligne face au masculinisme d’État qu’Erdoğan incarne.

Une fresque murale à Dresden représente Erdogan, Trump et Putin. Crédit : Stoerer Dresden (CC BY 2.0)

Viktor Orbán est Premier ministre de la Hongrie depuis 2010. Proche de l’idéologue d’extrême droite états-unien Steve Bannon, surfant sur une rhétorique anti-européenne et raciste, il entérine le virage autoritaire avec la loi sur les médias en 2010 qui a pratiquement mis les médias audiovisuels sous tutelle de son parti ; puis, par l’entrée en vigueur de la Constitution le 1er janvier 2012, introduisant une réforme électorale qui assurera la victoire presque systématique à son parti. Dóra Papp, activiste à Budapest, explique que son gouvernement « utilise deux sujets pour faire campagne : ses positions anti-immigration et la famille », en particulier « qu’il faut protéger les familles chrétiennes contre le multiculturalisme » qui serait importé de l’étranger via l’« ingérence » de l’Union Européenne. En effet, la fervente défense de la chrétienté sert d’ombrelle à la fois au renvoi des femmes à l’espace domestique, limitant au passage leurs droits sexuels et reproductifs au nom de la natalité nationale, et au rejet des migrant·es, sujet sur lequel il alimente sans fin la polémique dans les arènes européennes. En outre, les organisations qui viennent en aide aux migrant·es se voient attaquées, diffamées, accusées d’être des « ennemies du pays », limitées dans leur capacité d’agir. [2] En 2018, les mobilisations contre le gouvernement d’Orbán ne manquaient pas de motifs : réforme du code du travail, mise au pas de la justice, attaques contre les universités progressistes, corruption rampante[Voir le travail de K – monitor, une organisation qui lutte contre la corruption en Hongrie. www.k-monitor.hu/]]… Celui qui revendique l’illibéralisme d’État fait encore l’objet de vives controverses en Europe.

En Inde, le parti nationaliste hindou (Bharatiya Janata Party [BJP, Parti indien du peuple]) remporte la majorité aux législatives en 2014, portant Narendra Damodardas Modi au poste de Premier ministre. Il jouit de l’« image d’un dirigeant fort, guide et protecteur de la nation face à l’ennemi musulman extérieur » ; et de nombreux observateurs expliquent sa réélection en 2019 par la façon dont il a su alimenter les rancœurs, les accès de violence et les fake news. De fait, en Inde, on assiste à une manipulation croissante sur les réseaux sociaux, que ce soit en soutien au gouvernement, en attaquant l’opposition ou en provoquant des divisions. Alors que les promesses de lutte contre la corruption et en faveur du développement (son slogan était « Sabka saath, sabka vikas » [solidarité avec chacun, développement pour tous]) ne semblent pas avoir été tenues, Modi a, au contraire, lancé des campagnes de haine massives contre la minorité musulmane dans le pays, sur fond de xénophobie contre les migrant·es bangladais·es traité·es d’« infiltré·es » et de « termites ». En décembre 2019 est adopté un amendement de la loi de citoyenneté (Citizen Amendment Act, CAA), qui établit le critère de religion pour accéder à la citoyenneté indienne. Cette nouvelle poussée d’islamophobie d’État provoque un tollé, auquel le gouvernement n’a pas manqué de répondre par la violence : arrestations massives avec des dispositions pénales très dures contre des étudiant·es et des activistes, et des discours les associant au terrorisme – contribuant à les délégitimer aux yeux de l’opinion – menaces, intimidations, voire tortures et assassinats par la police… La répression est particulièrement féroce en Uttar Pradesh. Pendant ce temps, les promesses non tenues sur le plan économique et social continuent de secouer l’Inde, particulièrement impactée par la famine à la suite de l’épidémie de Covid-19.

Rodrigo Duterte, ancien chef d’un soulèvement populaire, est élu président des Philippines en juin 2016. Perçu comme un « outsider » et un « non-conformiste », il se présente comme le « nouvel homme fort des Philippines », exploitant une vague de colère et de mécontentement pour se hisser au sommet du pouvoir. Ses commentaires vulgaires, violents, sexistes, et son ton « homme du peuple » séduisent. Lorsqu’il était maire de la ville de Davao, déjà, il avait fait usage d’une milice soutenue par l’armée et les milieux d’affaires, qui a causé des centaines de morts. Dès son accession au pouvoir, Duterte a annoncé le lancement de la « guerre à la drogue ». En réalité, on a assisté à la multiplication des attaques contre journalistes, syndicalistes, activistes et autres défenseur·ses des droits humains, notamment les membres des communautés autochtones qui défendent leurs territoires. Par exemple, le 29 mai 2017, il dit à l’adresse des défenseur·ses des droits humains : « Je vais vous tuer avec les toxicomanes. Je vais vous décapiter ». Un rapport de la FIDH de février 2019 rapporte que « la rhétorique violente du président Duterte a créé un climat dans lequel les attaques contre les défenseurs des droits humains deviennent acceptables et les auteurs ne sont jamais punis ». Des milliers de personnes ont d’ores et déjà payé de leur vie cette rhétorique guerrière et toxique. La répression judiciaire également est féroce, avec des accusations criminelles (souvent fausses) contre des opposant·es politiques, notamment contre des femmes avec des appels ouverts à la violence sexuelle. Très lié aux milieux de l’oligarchie provinciale, le gouvernement Duterte n’a eu de cesse de renforcer le paradigme néolibéral : réduction des services publics ; érosion de la souveraineté alimentaire et de l’accès aux ressources naturelles pour les communautés paysannes, au profit d’entreprises extractives ; limitations des droits du travail pour assurer les profits de l’élite. Une conjugaison de politiques économiques ultralibérales, de l’usage d’une violence verbale et militaire indiscriminée, un contrôle accru sur les trois branches du pouvoir : Duterte semble être l’incarnation même de ces nouveaux gouvernements autoritaires qui fleurissent depuis quelques années.

L’année 2016 a également été marquée par l’élection de Donald Trump aux États-Unis. L’homme n’est plus à présenter : il incarne tout le racisme, l’antisémitisme, la misogynie et la xénophobie qui n’en finissent pas de séduire une partie de son électorat. Très proche des églises évangéliques, il a fait campagne sur la limitation de l’accès à l’avortement, sur la construction d’un mur pour freiner la migration venue d’Amérique latine, mais aussi sur la lutte contre la « corruption rampante à Washington ». Cependant, il n’a eu de cesse de nommer au gouvernement ces mêmes figures représentatives de la corruption aux yeux d’une grande partie de la population (on pense notamment à Betsy DeVos, femme d’affaires milliardaire, nommée ministre de l’Éducation), et ses politiques publiques sont également caractérisées par le fait de continuer à favoriser l’élite économique. Par ailleurs, son exaltation de la violence de ses partisan·es, souvent armé·es jusqu’aux dents, contre les minorités du pays (afro-états-unien·nes, migrant·es latinoaméricain·es, autochtones, LGBTI, etc.) s’est faite particulièrement forte et dangereuse pendant les dernières années de son gouvernement. En 2017, il refuse de condamner l’assassinat d’une jeune femme s’opposant à un rassemblement du Ku Klux Klan et de groupes néonazis à Charlottesville, assurant une forme de légitimité et d’impunité à la violence de l’extrême droite. À partir de juin 2020, avec la multiplication des manifestations Black Lives Matter, des milices ont vu le jour, attaquant les manifestant·es sans être trop inquiétées. Au niveau international, on se souviendra de Trump pour la guerre commerciale contre la Chine, les tensions nucléaires avec l’Iran, le retrait de l’Accord de Paris sur le climat, le déplacement de l’ambassade états-unienne de Tel Aviv à Jérusalem en mai 2019 (ce qui n’a pas aidé au processus de paix dans la région) ; ainsi que le retrait de ses troupes du Nord de la Syrie, laissant la voie libre à Erdoğan pour réprimer les milices kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) et autres opposant·es kurdes en octobre 2019.

Lors d’une manifestation contre la candidature présidentielle de Jair Bolsonaro, une banderole dit : « Les femmes brésiliennes contre le fascisme. #EleNao ». Crédit : R4vi (CC BY-SA 2.0)

Jair Bolsonaro au Brésil est un autre exemple flagrant de la convergence de l’ultraconservatisme, de la violence et des intérêts capitalistes. Élu en 2018 en surfant sur une vague d’infox (« fake news ») sur les réseaux sociaux, un discours anti-corruption et un ressentiment fort contre le Parti des Travailleurs de Lula et Roussef, il dirige l’union du « Bœuf, de la Bible et des Balles » (grands propriétaires terriens, évangéliques et militaires). Dès son arrivée au pouvoir, il commémore en grande pompe le coup d’État militaire de 1964 ; il appelle au « nettoyage » idéologique des administrations publiques (contre ce qu’il appelle le « marxisme culturel ») ; il met en danger la liberté d’expression, avec des attaques contre les journalistes et la mise sous tutelle gouvernementale des principaux médias ; il promeut les intérêts de l’agro-business et des industries extractives, en facilitant les expulsions des communautés autochtones, l’usage massif de pesticides et la limitation des droits des travailleur·ses du secteur public. L’emploi croissant des forces armées dans les opérations de sécurité publique dans le cadre légal de la Garantie de la Loi et de l’Ordre, tout comme la traduction de civil·es devant des tribunaux militaires, reflète la militarisation encore plus poussée des favelas et des secteurs populaires. Cela s’accompagne d’attaques, directes ou indirectes, sur les militant·es brésilien·nes, voire d’assassinats politiques comme celui de Marielle Franco en 2018 : si ses assassins directs ont été jugés, les enquêtes sur les commanditaires montrent de nombreux liens suspects avec la famille Bolsonaro. Gilmar Mendes, juge du Tribunal suprême fédéral, a qualifié de « génocide » contre les communautés autochtones et afro-brésiliennes la réponse du gouvernement de Jair Bolsonaro à la crise du Covid-19 en 2020, qui venait s’ajouter à son inaction face aux incendies de l’Amazonie en 2019. De nombreux·ses juristes considèrent que tous les éléments nécessaires à la qualification de crime contre l’humanité seraient rassemblés : intention, plan et attaque systématique.

Xénophobie, racisme, sexisme, violence, impunité, lien avec le militarisme et connivence avec les milieux d’affaires, ces gouvernements semblent surfer sur la colère populaire et une rhétorique anti-corruption, et parviennent à se maintenir au pouvoir par l’exaltation des ressentiments, de la polarisation politique et de la violence contre les minorités de tout genre. L’essor de ces gouvernements néolibéraux, alliés des grands groupes économiques, ultraconservateurs et souvent liés à des groupes religieux intégristes, s’explique sans doute par la convergence de facteurs propres à chaque société et à leur contexte socio-historique et politique : la corruption et les erreurs politiques du Parti des Travailleurs de Lula et Rousseff au Brésil ; une forme d’aveuglement d’une partie du secteur progressiste états-unien au sujet du racisme structurel, notamment suite aux avancées et limites des mouvements pour les droits civiques ; les difficultés liées à la période post-URSS en Hongrie… Cependant, il ne faut pas sous-estimer les facteurs globaux, notamment la crise du capitalisme mondialisé et la précarisation de larges pans des sociétés dans le monde entier.