Démocraties sous pression. Autoritarisme, répression, luttes

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Lettre ouverte de la Primera Línea chilienne

, par La Peste

Ce texte est une version réduite de la lettre (adaptée de la traduction de l’espagnol par le site CrimeThinc.) écrite par des militant·es de la Primera Línea, la « Première Ligne » des puissants mouvements sociaux qui ont éclaté au Chili en octobre 2019. Ils et elles racontent leur expérience personnelle à propos du soulèvement au Chili et discutent des défis auxquels sont confrontés les mouvements qui se battent de nos jours pour le changement social.

[…] La première nuit d’émeutes [le 18 octobre 2019] dans toute la ville a été suivie d’une semaine de manifestations pacifistes dans les mêmes rues que celles qui ont été témoins de barricades enflammées, de magasins pillés et de bandes de jeunes masqué·es lançant des pierres et des cocktails Molotov sur la police. En réponse aux troubles qui se sont répandus sur l’ensemble du territoire, le gouvernement a déclaré l’état d’urgence et a fait appel à l’armée pour patrouiller dans les rues. Les militaires ont rapidement mis en place un couvre-feu, suspendant par la même occasion la liberté de réunion pendant une durée de 90 jours.

Un·e encapuchadx, manifestant·e chilien·ne, devant les barricades dans les rues de Santiago du Chili à l’automne 2019. Crédit : © Felipe Barrientos (https://felipesur14.myportfolio.com/)

C’est la première fois depuis la fin de la dictature que des militaires ont été déployés dans les rues du pays. Les plus grandes manifestations de l’histoire du Chili « en démocratie » ont eu lieu en réponse à cette décision. Ironiquement, ses plus grandes manifestations ont eu lieu au moment même où elles étaient considérées illégales. Bien que des organisations appelaient à manifester, les protestations ont tout simplement éclaté de manière indépendante et les gens sont massivement sortis de chez eux pour rejoindre la foule. Au début, des manifestations pacifistes ont été organisées de partout : les gens se regroupaient, tapaient sur des casseroles et chantaient dans la rue. Cependant, ces protestations ont été inévitablement dispersées par la police à l’aide de canons à eau et de gaz lacrymogènes. C’est via les médias sociaux que se sont diffusés des vidéos de violences policières et de violations des droits humains : personnes frappées en pleine rue, témoignages accusant policiers et militaires de torturer et d’agresser sexuellement des manifestant·es arrêté·es. Des groupes de défense des droits humains ont organisé des rassemblements quotidiens pour dénoncer ces actes et les Nations unies ont même envoyé sur place une commission pour enquêter sur la police.

Au final, les plaintes officielles et les enquêtes sur les violations des droits humains ont traîné pendant des années. La seule réponse substantielle à ces exactions a été de maintenir le conflit direct avec les forces de l’ordre. Les seules manifestations qui ont pu durer plus de 30 minutes ont été celles qui ont impliqué des barricades et des personnes prêtes à empêcher la police d’écraser la foule, garantissant ainsi le droit de chacun·e à la liberté de réunion et d’expression. Estación Baquedano, la station de métro de la Plaza de la Dignidad où la police avait mis en place des opérations antiémeutes et avait torturé des manifestant·es, a été rendue inopérationnelle après que des manifestant·es aient barricadé l’entrée avec des pierres et des gravats. Le segment offensif des protestations s’est fait connaître sous le nom de la Primera Línea. « La Première Ligne » était généralement composée de jeunes lançant des pierres sur la police et portant des boucliers. Cette ligne était directement suivie d’une deuxième au sein de laquelle les gens utilisaient des lasers [pour aveugler les forces de l’ordre]. Une troisième ligne était constituée de manifestant·es transportant des vaporisateurs pour traiter les effets des gaz lacrymogènes et utilisant des bidons d’eau pour neutraliser les gaz lacrymogène. Enfin, une quatrième ligne était, quant à elle, composée de street medics qui emmenaient les manifestant·es blessé·es et prodiguaient les premiers soins.

Cette répartition des rôles a permis l’émergence d’une grande variété de formes de protestation au cours des mois suivants – danses de Pikachus, spectacles de rue, nouveaux chants et fanfares – actions qui se déroulaient tous les vendredis sur la Plaza de la Dignidad. Celles et ceux qui n’avaient jamais imaginé pouvoir affronter un jour la police pouvaient à présent rejoindre la Première Ligne et essayer d’atteindre un policier avec une pierre ou jouer au pompier en éteignant les gaz lacrymogènes. Il y a quelques années, il était inimaginable que les encapuchadxs – que l’on pensait être des policiers en civil ou des jeunes délinquant·es imprudent·es – puissent un jour devenir les héros et héroïnes d’un mouvement social. Pourtant, après le 18 octobre 2019, d’innombrables organisations ont mis en place des collectes de fonds pour payer les frais juridiques et médicaux des personnes de la Première Ligne. De plus, un groupe de la Première Ligne a été invité à faire une présentation sur les violences policières lors d’une conférence latino-américaine sur les droits humains. Celles et ceux qui venaient sur la place pour vendre des empanadas [NDT : en-cas traditionnel d’Amérique latine], de l’eau ou de la bière offraient régulièrement de la nourriture et des boissons aux personnes équipées et prêtes à participer aux actions de la Première Ligne.

Au début, nous étions un peu effrayé·es et inquiet·es de voir se généraliser les actions de pillage et les incendies au cours desquels des stations de métro et des immeubles de bureaux ont été dévorés par les flammes. Des rumeurs ont circulé comme quoi c’était la police, qui tentait de ternir l’image des manifestant·es afin de justifier une prise de contrôle du pays par l’armée ; ou alors que c’étaient des bandes organisées criminelles qui profitaient des manifestations pour voler des distributeurs automatiques, des pharmacies et des épiceries. Bien que des mois se soient écoulés depuis ces événements, nous ne savons toujours pas qui a été responsable de quoi. Mais les manifestations n’ont pas faibli face à la peur d’un coup d’état militaire ou l’expansion de la délinquance organisée, ni face à la réponse militaire musclée à la destruction des biens. Après la crise, faire appel aux militaires et demande aux gens de rester chez soi n’a pas eu l’effet escompté. La répression militaire des manifestations pacifistes n’a fait qu’encourager davantage l’autodéfense collective, en érigeant des barricades pour bloquer les véhicules militaires et en utilisant des pierres et des briques pour les tenir à distance. De plus en plus de magasins étaient pillés, non pas pour leurs marchandises mais pour récupérer du matériel afin de construire des barricades. Mais toutes les personnes de bonne foi présentes aux manifestations peuvent attester que ces formes communes de destruction de biens ne sont pas égales à de la délinquance effrénée.

En ces temps incertains et effrayants, nombreux·ses sont celles et ceux qui, de toutes parts, espéraient que les troubles au Chili aboutiraient rapidement à une conclusion : soit que le président démissionnerait, soit qu’une assemblée constitutionnelle serait formée et que nous pourrions ainsi tou·tes créer une nouvelle « normalité » dans laquelle nous pourrions vivre dans la dignité. Cependant, en ces temps, il n’y a pas de nouvelle normalité. […] Entre les moments d’urgence et de normalité, la crise persiste – mais ce n’est que dans les moments d’urgence que les gens n’ont plus peur d’exprimer leur indignation partagée et de déterminer collectivement comment ils et elles veulent réellement vivre.


Version originale en espagnol, parue le 3 juin 2020 sur le site de La Peste.org : https://lapeste.org/2020/06/de-chile-a-minneapolis-una-carta-abierta-solidaridad-global-con-la-rebelion-contra-la-policia-y-el-racismo/
Version complète en français, parue le 6 août 2020 sur le site de CrimeThinc. : https://fr.crimethinc.com/2020/06/08/du-chili-a-minneapolis-une-lettre-ouverte-solidarite-internationale-avec-la-rebellion-contre-la-police-et-la-suprematie-blanche-1