Démocraties sous pression. Autoritarisme, répression, luttes

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Endetté·es de tous les pays, unissez-vous

, par Debt Collective , TAYLOR Astra

En 2008, tandis que Lehman Brothers s’effondrait et que le marché hypothécaire entamait sa dégringolade, on m’a appelée pour m’informer que j’étais en situation de défaut de paiement sur mon prêt étudiant. Ce que me disait l’agent de recouvrement des dettes me paraissait illogique : je n’avais pas d’argent, donc l’établissement de crédit augmentait le montant principal de ma dette de 19 %. Le solde de mon crédit a explosé, et avec lui mes versements mensuels, si bien que j’étais encore plus fauchée qu’avant. Ma cote de crédit a chuté, aggravant un peu plus mes difficultés financières.

Quelques années plus tard, en participant à Occupy Wall Street, j’ai pu constater que mon cas était loin d’être isolé. La plupart des personnes présentes étaient aussi dans le rouge. Durant les premières semaines du mouvement, toutes les discussions avec les autres manifestant·es tournaient autour de prêts étudiants impossibles à rembourser, de frais médicaux qui s’accumulaient, de logements saisis par des banques que l’État avait renflouées, et de communautés entières en faillite et contraintes de subir des mesures d’austérité, les personnes racisées figurant parmi les plus touchées. Des millions d’États-unien·nes se sont retrouvé·es à la rue et sans emploi, dans l’impossibilité de fonder une famille ou perdant tout espoir de partir un jour à la retraite, tandis que les banquier·es engrangeaient des primes juteuses. Nous étions plusieurs à nous dire qu’il serait peut-être utile que nous nous organisions pour combattre ces dettes.

Nos efforts se sont concrétisés en avril 2012 lorsque l’Occupy Student Debt Campaign (OSDC) a organisé une manifestation pour commémorer le « 1T Day » (c’est-à-dire le jour où la dette étudiante a atteint le billion de dollars) et pour exiger l’annulation totale de la dette et la gratuité des frais d’inscription à l’université. Quelques mois plus tard, l’OSDC fusionnait avec Strike Debt, une initiative décentralisée visant essentiellement l’enseignement public. Strike Debt organisait des assemblées d’endetté·es, lors desquelles des gens qui ne se connaissaient pas se réunissaient et partageaient leur vécu. Ces personnes ont également participé à la rédaction d’un livret intitulé Debt Resisters’ Operations Manual (« Mode d’emploi à l’usage des résistant·es à la dette »), lequel associe des conseils financiers pratiques à une critique globale de notre système économique. Un peu plus d’un an après le lancement d’Occupy, nous lancions le Rolling Jubilee, un projet de financement participatif qui a permis d’effacer plus de 30 millions de dollars de dettes diverses (frais médicaux, frais d’inscription à l’université, prêts sur salaire et dettes liées à la justice pénale) pour plusieurs milliers d’anonymes. Nous avons imité les sociétés de recouvrement en achetant des portefeuilles de dette sur les marchés douteux de la dette secondaire à des prix dérisoires mais, au lieu de les recouvrer, nous les avons effacées, en informant les concerné·es par courrier qu’ils et elles étaient libéré·es de leurs obligations, sans conditions. En 2014, nous avons officiellement lancé le Debt Collective, un syndicat d’endetté·es .

Le 4 janvier 2021, des manifestant·es appellent à l’annulation des dettes étudiantes à Philadelphie, en Pennsylvanie. Crédit : © Josh Yoder. 

Au fil des ans, nous avons peu à peu développé une analyse commune de la façon dont la dette joue un rôle central dans notre économie, et en quoi elle peut être utilisée comme une forme de pouvoir. Nous avons réalisé que la dette fait le lien entre l’individuel et le structurel, entre le personnel et le politique, et qu’elle nous rattache toutes et tous à un vaste ensemble de circonstances financières et politiques, fruit de siècles d’exploitation capitaliste, colonialiste et raciste et d’accumulation de richesses. Nous avons alors cherché de nouvelles méthodes créatives d’organisation ; plus précisément, nous avons transformé nos endettements individuels en une force collective, afin de remodeler ce contexte politico-financier. Comme l’avait si bien dit Marx, il ne suffit pas d’interpréter le monde, il faut le transformer.

À l’instar du mouvement ouvrier, nous estimons que les endetté·es, regroupé·es au sein d’un syndicat, peuvent influencer concrètement les circonstances qui les rassemblent. Ces deux formes d’organisation visent des objectifs différents mais complémentaires : tandis que les syndicats ouvriers ciblent les sites de production, les syndicats d’endetté·es se concentrent sur la circulation, autrement dit sur les flux d’argent et de capitaux et sur celles et ceux qui en bénéficient. Le syndicalisme cible l’employeur·se, en exigeant par exemple de meilleurs salaires et prestations. De leur côté, les organisations d’endetté·es ciblent les créancier·es (bien souvent l’État, à l’ère du néolibéralisme). Les organisations d’endetté·es combattent les contrats financiers abusifs et réclament l’universalisation de biens publics, tels que la santé, l’éducation, le logement et la retraite, afin que nul·le ne soit contraint·e de s’endetter pour en bénéficier. Ces biens publics et leur mise à disposition doivent être structurés de manière à briser les inégalités sociales de longue date qui perdurent jusqu’à aujourd’hui. Le Debt Collective estime que les biens publics et les services sociaux doivent non seulement être universels, mais aussi rectificateurs.

À l’inverse du syndicalisme ouvrier, les organisations d’endetté·es partent avec un avantage : elles n’ont pas eu à subir plusieurs décennies de guerre des classes visant à les saper. Ainsi, aux États-Unis, depuis l’adoption en 1947 de la Loi sur les relations entre patronat et syndicats (ou Loi Taft-Hartley), bon nombre de stratégies d’organisation syndicale en apparence sensées sont tout bonnement illégales. La guerre menée contre les syndicats contribue à expliquer le très faible pourcentage de syndicalisation (environ 6 % du secteur privé et 30 % du secteur public). Les activités principales des organisations d’endetté·es n’ont pas été réglementées ou restreintes aussi ouvertement, ce qui leur laisse une marge de manœuvre pour tenter des choses. Ces organisations pourraient aussi rassembler des millions de personnes qui n’avaient jamais eu la possibilité de rejoindre un syndicat traditionnel pour réclamer plus de justice économique.

Tout comme les créancier·es, les employeur·ses exercent un pouvoir énorme sur la vie des gens. Dans biens des pays, notamment ceux où les politiques néolibérales sont la norme depuis les années 1980, nous sommes contraint·es de financer par la dette notre santé, notre éducation, notre logement et même notre propre incarcération. Les endetté·es ne pouvant rembourser leur dette sont puni·es moyennant de lourdes amendes, des taux d’intérêt élevés, des refus de prêt et une baisse de leur cote de crédit ; certain·es sombrent dans la pauvreté, incapables de s’acquitter de leurs factures. La force publique est souvent employée pour faire exécuter les contrats financiers au moyen de décisions de justice, d’ordonnances de saisie-arrêt voire de peines d’emprisonnement. Nous ne conseillons pas le suicide financier, mais préconisons des campagnes de résistance coordonnées et stratégiques. Le défaut de paiement individuel n’équivaut pas à une grève de la dette. Comme pour toute campagne syndicale, le succès n’est pas garanti. Les patron·nes exercent des représailles contre les employé·es ; on peut s’attendre à ce que les créancier·res en fassent de même contre les endetté·es qui osent les défier. Mais le risque en vaut la peine, car la situation actuelle n’est pas supportable. Bien que de nombreuses personnes âgées soient elles aussi lourdement endettées, la nouvelle génération est la première en cent ans dont les perspectives économiques sont pires que pour leurs parents, en partie à cause du poids de la dette. Ainsi, aux États-Unis, la dette étudiante dépasse à présent 1,7 billion de dollars. Mais voyons le positif : 1,7 billion de dollars, c’est autant d’argent à mobiliser dans la lutte en faveur d’un nouveau système économique.

Si nous, endetté·es, ne nous organisons pas, nous sombrerons inéluctablement dans un gouffre financier. En pleine pandémie, certaines sociétés de prêt sur salaire facturent des taux d’intérêt de près de 800 % sur les emprunts à court terme, et s’enrichissent ainsi sur le dos de celles et ceux dont l’emprunt est le seul moyen de financer leur logement ou leur subsistance. En l’absence d’un filet de sécurité fonctionnel, le chômage de masse accentue l’endettement de masse, et accroît ainsi un peu plus la répartition déjà fortement inégale des richesses en touchant particulièrement, on s’en serait douté, les minorités racisées. De leur côté, les créancier·res exercent une influence grandissante. Lorsque la Bourse vacillait, l’administration Trump a chargé Black Rock, le plus gros gestionnaire d’actifs au monde, de piloter un fonds fédéral de plusieurs billions de dollars destiné à racheter la dette des entreprises. Or, dans le même temps, les dizaines de millions de personnes ayant perdu leur emploi étaient sommées de continuer, mois après mois, à rembourser les banques et à payer leurs factures.

Nous sommes face à une situation inédite, mais nous ne sommes pas impuissant·es. Ces dix dernières années, des idées de gauche jadis marginales se sont normalisées. La gratuité de l’enseignement supérieur, l’accès à la santé pour tou·tes, un New Deal vert, la cessation du financement de la police et son abolition ou encore l’annulation de la dette sont désormais en vogue, grâce à la pression exercée par la base. Jamais je n’oublierai combien, en 2012, la presse généraliste se moquait des organisateur·rices du 1T Day qui réclamaient l’annulation de la dette des étudiant·es et la gratuité des frais d’université. « Ils et elles veulent que toute la dette étudiante du pays soit effacée. Qu’on efface 1 billion de dollars. Et tant qu’à faire, si le gouvernement veut bien se donner la peine, ils et elles aimeraient bien que dorénavant, il leur paye aussi leurs études » déclarait sur un ton méprisant Chadwick Matlin, de l’agence Reuters. « Qu’est-il advenu de cette proposition ? Presque tout le monde s’en moque. » L’émission All Things Considered sur la station de radio NPR a également couvert le mouvement, en affirmant que « la plupart des expert·es s’accordent à dire qu’il est peu probable que le gouvernement efface un jour la dette des étudiant·es. » Eh bien, ces pseudo-expert·es avaient tort. Ces cinq dernières années, les membres du Debt Collective sont parvenu·es à obliger le gouvernement à annuler plus d’un milliard de dollars de prêts étudiants et ont propulsé la dette étudiante au cœur de l’élection présidentielle de 2020.

La morale de cette histoire, c’est que nous devons continuer de nous organiser, car si nous ne faisons rien, la crise de la dette continuera de s’aggraver dans les années à venir. L’endettement personnel s’élève désormais à 14 billions de dollars : du jamais vu. Les enjeux sont d’autant plus grands que le taux de chômage est élevé et que le filet de sécurité sociale a été réduit à néant. L’un des slogans du mouvement Occupy était « Banks got bailed out, we got sold out » : on a renfloué les banques, on nous a liquidé·es. Ce slogan est toujours d’actualité en 2020, à ceci près que, cette fois, les banques ne sont pas les seules à avoir été renflouées quand le Covid-19 a ravagé l’économie. Les croisiéristes, l’hôtellerie, le secteur des énergies fossiles, les abattoirs, les sociétés d’investissement privé et d’autres encore ont fait la queue pour réclamer de l’argent public, tandis que les gens ordinaires ont été laissés pour compte.

Plus que jamais, un mouvement organisé rassemblant des endetté·es militant·es est nécessaire. Le capitalisme a tendance à nous isoler et à nous diviser, c’est pourquoi il nous a fallu du temps pour trouver la meilleure manière de nous organiser par-delà les barrières physiques et sociales. Cette idée d’un syndicat des endetté·es est pleine de promesses. Il est rare que des endetté·es devant de l’argent aux mêmes personnes vivent au même endroit. Contrairement aux travailleur·ses, les endetté·es ne travaillent pas dans une même usine ou un même bureau, mais ils et elles n’en sont pas moins connecté·es, contraint·es par les mêmes créancier·es et par un système économique qui les oblige à s’endetter pour subvenir à leurs besoins fondamentaux. Une campagne coordonnée de renégociation et de refus de la dette peut mobiliser des personnes vivant aux deux extrémités du pays, d’une ville, voire aux antipodes l’une de l’autre.

Au moment où j’écris ces lignes, plusieurs crises se superposent : une crise de la santé publique se conjugue à une crise économique, intensifiant et révélant par là-même des inégalités raciales enracinées de longue date, soulevant ainsi une déferlante mondiale contre les violences policières et la suprématie blanche. À présent que des millions de personnes en plus se retrouvent au chômage et que des services sociaux vitaux sont supprimés, une certitude s’impose : bon nombre de foyers dont, de façon disproportionnée, ceux de personnes racisées, se verront contraints de s’endetter lourdement pour survivre à l’année prochaine. Certes, leur quotidien était déjà difficile avant que le Covid-19 ne sape l’économie, mais la situation actuelle est intenable. Le capitalisme raciste est une pandémie qui dure depuis des siècles. Nous ne pouvons nous permettre de rester les bras croisés.

Comment mieux décrire l’époque que nous vivons qu’avec les mots « crise » et « apocalyptique » ? Le premier est dérivé du grec ancien et désigne un point d’inflexion dans une maladie : la mort ou la guérison, deux possibilités diamétralement opposées. La racine du terme « apocalypse » signifie « révéler » ou « dévoiler ». S’il y a bien un enseignement à tirer de cette situation apocalyptique, c’est que pour réellement guérir et survivre à cette crise, il va nous falloir bien plus qu’un simple vaccin. Il va nous falloir bien plus qu’une annulation ou même une abolition de la dette pour guérir de nos maux, quand bien même il s’agirait d’un bon début. Il nous faut transformer notre économie et notre société de fond en comble, afin d’épargner à des millions de personnes de vivre dans une détresse physique et financière perpétuelle.