(Dé)passer la frontière

Les articles

Le Labyrinthe des villes frontières

, par PLAZA ESCRIVÀ Beatriz

Washington, 1994 : le Mexique, les États-Unis et le Canada signent l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA, NAFTA en anglais, TLCAN en espagnol) qui entraînera l’essor prodigieux de l’industrie manufacturière, surtout dans les villes mexicaines frontalières. La même année, le nombre de féminicides à Ciudad Juárez bondit, une tendance qui se poursuivra jusqu’à nos jours. Dans cet article, nous allons étudier les liens qui unissent la violence économique, la violence de genre et les dynamiques transfrontalières dans les territoires urbains aux confins du Mexique et des États-Unis.

Selon la Banque interaméricaine de développement (BID), l’Amérique latine est, à l’heure actuelle, la région du monde ayant signé le plus grand nombre de traités de libre-échange (TLE). Ces accords visent essentiellement à encourager la diversification de la production parmi les pays signataires, et la spécialisation de différents pans de l’économie. Ce sont ainsi des outils stratégiques pour les gouvernements des pays souhaitant occuper une place plus importante sur la scène mondiale, et ils font des entreprises transnationales les principaux acteurs du processus de mondialisation. Étant donné que ce sont les entreprises transnationales qui fixent les règles, les gouvernements mettent la scène à leur disposition, au détriment de la production de la classe ouvrière sur laquelle repose le théâtre de la mondialisation.

Au fil du temps, à mesure que le processus de mondialisation s’est renforcé, les TLE ont été assortis d’objectifs plus ambitieux, parmi lesquels le développement des opportunités d’investissement, la promotion de conditions propices à la libre concurrence, l’élimination des barrières qui entravent le commerce entre les pays signataires, la formulation de solutions aux litiges susceptibles de survenir, l’instauration de processus stimulant concrètement la production nationale, ou encore la protection des droits de propriété intellectuelle. Il semblerait que les problématiques d’ordre socioculturel n’aient pas leur place dans ces nouveauxprogrammes. Il n’en reste pas moins que toute restructuration économique passant par la modification de la matrice productive se répercute nécessairement et directement sur les droits de la population. Et c’est bien ce qui a eu lieu dans toutes les sociétés ayant appliqué un TLE sur leur territoire. L’impact n’est pas uniquement social mais aussi territorial et surtout, culturel.

La régulation (ou l’absence de régulation) des dynamiques dans les villes frontalières produit des réalités qui, d’une certaine manière, incarnent le plus fidèlement la réussite du système capitaliste dans le contexte de la mondialisation néolibérale. L’une des frontières illustrant le mieux les réflexions proposées est celle qui sépare le Mexique des États-Unis. Le long de cette frontière sont éparpillées 37 villes, dont 11 grandes agglomérations qui, comme le montre la carte suivante, ont leur double sur le territoire étasunien.

Source : Reyes, C. (2001) « Explorer la géographie Mexicaine »

La frontière États-Unis – Mexique : un terrain de jeu propice à l’exploitation économique

Dans le cadre de l’ALENA, les agglomérations transfrontalières ont été déclarées « zones de libre-échange », véritables paradis pour l’ultra-libéralisme qui remodèle les agglomérations selon ses besoins, grâce aux accords contenus dans les TLE. Ceux-ci ont ainsi dopé l’économie formelle et informelle des villes frontalières du nord du Mexique. L’économie formelle est basée sur les industries manufacturières, notamment le textile, tandis que son pendant informel se compose des réseaux de commerce clandestins, particulièrement le trafic de stupéfiants. Ces deux dynamiques économiques altèrent les sociétés de ces villes et sont en grande partie responsables de la concentration de la population autour des activités commerciales. L’expansion des grandes agglomérations frontalières mexicaines s’explique essentiellement par l’arrivée de personnes issues des campagnes mexicaines qui se sont déplacées vers les pôles urbains pour y travailler et y vivre, en réponse à la demande de main-d’œuvre des grandes entreprises de l’industrie manufacturière. Avec le temps, leurs familles les ont rejointes, ainsi que d’autres personnes issues de divers pays d’Amérique centrale en quête d’un emploi ou qui espéraient accéder au bien mal nommé « rêve américain », jusqu’à ce que l’offre de travail dépasse la demande.

De nombreuses personnes, alors dans l’impasse, rêvaient de s’installer aux États-Unis. Ce rêve fut néanmoins contrarié car les États-Unis lancèrent la construction d’un mur frontalier le long d’une partie de leur frontière, dans le cadre de l’opération Gatekeeper, l’année où l’ALENA fut adopté. Ce mur a été successivement prolongé et renforcé au fil des ans, jusqu’à nos jours. L’objectif de consolidation du mur brandi par Donald Trump fait désormais l’objet de négociations et d’un litige entre les deux pays, car le but n’est pas seulement de le renforcer mais aussi d’aborder deux problématiques majeures : le contrôle des flux migratoires et commerciaux.

L’industrie textile s’installe au Mexique en 1960 dans le cadre du Programme national frontalier (PRONAF). L’ouverture d’usines textiles dans la zone frontalière mexicaine stimule l’économie et la création d’emplois ; une tendance qui s’accentue à partir de 1994 avec l’entrée en vigueur de l’ALENA. Le travail s’organise typiquement de la façon suivante dans les usines textiles des régions frontalières du Mexique : elles importent des composants étrangers, principalement des États-Unis, les assemblent sous forme de produits finis puis les réexportent dans ce même pays sans payer de droits de douane, à l’exception d’une petite caution à la douane mexicaine. La logique qui sous-tend ce type d’industrie est la minimisation du coût de production via la réduction du coût du travail, avec à la clé des entorses aux droits des travailleur∙ses, notamment en matière de salaire et d’horaires. Les femmes âgées de 15 à 25 ans constituent le groupe social le plus important dans les usines textiles. Cette surreprésentation des femmes dans cette industrie est le reflet de la participation rémunérée accrue des femmes sur le marché du travail, associée à divers processus de transnationalisation productive.

« La mondialisation néolibérale est là pour rester » : une phrase qui résonne tel un mantra et que répètent en chœur les ouvrières des usines textiles du Salvador, du Mexique ou du Bangladesh. Le fait est que l’économie capitaliste s’imbrique dans l’imaginaire collectif, et restreint nos perspectives d’épanouissement en dehors de la frontière que notre mode de production nous impose. Voilà pourquoi l’industrie manufacturière est un horizon professionnel attrayant pour les habitant·es des régions frontalières. Et voilà pourquoi les zones de libre-échange sont des espaces propices à l’ultra-libéralisme.

Dans l’actuel contexte de mondialisation néolibérale galopante, il est donc nécessaire d’analyser la façon dont les accords contenus dans les TLE orientent nos vies, notamment à travers nos formes de consommation et nos comportements.

De nos jours, les dynamiques sociales sont régies par les lois du marché plus que par nos propres décisions. Ce que nous produisons et consommons et la manière dont nous le faisons, tout cela obéit à des accords négociés qui déterminent notre rôle en fonction du territoire sur lequel nous vivons. À l’heure de la mondialisation, les TLE ont un caractère contraignant, tandis que la défense et la reconnaissance des droits humains sont mentionnées à titre indicatif dans les marges de déclarations non contraignantes.

Urbanisation et modes de vie frontaliers, entre homogénéisation et contrastes : l’expression la plus totale du capitalisme global

La plupart du temps, les formes d’organisation des sociétés et d’occupation des territoires sont le reflet de nos nécessités du quotidien, c’est-à-dire de nos besoins économiques. Dans les villes frontalières, là où se trouve la majeure partie des zones de libre-échange, c’est la demande productive qui détermine l’expansion territoriale, la concentration de la population et l’organisation de l’espace public. En témoigne le nombre de bidonvilles qui croît et décroît en fonction de la santé de l’usine, textile ou autre, près de laquelle les travailleur∙ses vivent ; parfois ils et elles n’en partent jamais, et ce sont alors plusieurs générations qui s’enracinent dans ces « non-lieux ». On y assiste à une absence totale de planification urbaine de la part des autorités publiques, tandis que la ville change de visage au rythme des fluctuations des investissements capitalistes.

Sur le plan de l’urbanisme, les villes frontalières mexicaines ont en commun trois éléments : la démarcation de la frontière internationale, la voie de chemin de fer et le point de passage frontalier qui donne accès aux États-Unis. Trois éléments qui reprennent les canons propres à l’« architecture défensive ou préventive ». On entend par architecture défensive tous les éléments architecturaux composant l’espace public (parcs, rues, édifices publics) qui sont modifiés pour leur donner une autre finalité que celle de départ, ou pour la restreindre. À titre d’exemple, le fait qu’il n’y ait pas, dans les parcs publics, de bancs longs et larges empêche les personnes sans domicile (que ce soient des migrant·es ou non) de s’en servir pour dormir la nuit ; de même, l’existence de caméras de surveillance dissimulées dans de faux lampadaires dans les espaces publics participe au contrôle de la population. Ces éléments (entre autres) sont faciles à identifier dans les grandes villes frontalières du Mexique, et ont pour objectif, d’une part, de contenir la population mexicaine en lui rappelant constamment de quel côté de la frontière est sa place, et d’autre part d’éviter que les migrant·es déraciné·es ne se concentrent trop longtemps dans ces agglomérations, en faisant en sorte qu’ils et elles ne puissent s’installer dans les espaces publics.

Par ailleurs, si les villes frontalières mexicaines ont chacune leur jumelle du côté états-unien, l’organisation urbaine et, à plus forte raison, les modes de vie ne sont pas homogènes pour autant. On constate que la consommation exacerbée de biens et de loisirs est la principale dynamique à l’œuvre dans les villes des deux côtés de la frontière : là encore, on voit que les villes transfrontalières sont la plus fidèle expression du néolibéralisme que l’on retrouve à l’échelle mondiale. Les grands centres commerciaux qui ne ferment jamais et dont l’offre est pléthorique et plurielle permettent d’oublier, l’espace d’un instant, la sensation d’être à la frontière. L’éclairage nocturne, les énormes panneaux publicitaires et les établissements de restauration rapide se succèdent et enracinent un mode de vie dont le cœur est la consommation, laquelle se trouve d’ailleurs en phase avec la culture capitaliste (occidentale) mondialisée. De prime abord, on serait tenté de croire que de part et d’autre de la frontière la vie des habitant·es s’écoule en parallèle tandis qu’ils et elles consomment dans les franchises des mêmes supermarchés, mangent les mêmes hamburgers et se divertissent dans les salles de bowling.

En revanche, si nous nous aventurons vers la périphérie sud des villes frontalières mexicaines, nous y découvrirons que les modes de confection des produits consommés sont radicalement différents de ceux de leurs homologues états-uniennes. Là se trouvent d’immenses hangars fermés, à la porte desquels s’affairent d’innombrables gargotes mobiles pratiquant le fast food à la mexicaine (tacos, tortillas, jus...) ; car dans ces hangars, on travaille 24h/24. Aux alentours, les « ceintures de misère » nous donnent un aperçu des conditions de vie des ouvrier·es : des peuplements urbains aux rues non goudronnées, des taudis faits de débris de bois, de laiton ou de carton, aucun espace public digne de ce nom et l’absence inquiétante de services d’approvisionnement en eau ou en électricité. La consommation y est contrainte par la capacité économique des habitant·es et se limite au strict minimum ; le mode de vie se résume pour la plupart à un mot : survie. Une réalité qui tranche avec les conditions de vie dont jouissent les États-unien·nes, de l’autre côté de la frontière, où le degré de consommation est, lui, bien corrélé avec la capacité économique des habitant·es.

Nogalès, Mexique. @Jonathan McIntosh (CC BY 2.0)

Les villes frontalières, au carrefour des violences

Les villes frontalières mexicaines sont un terreau fertile pour la publicité commerciale mais aussi, malheureusement, pour les « faits divers » tragiques. Pour beaucoup d’entre nous, Ciudad Juárez évoque irrémédiablement des images de féminicides ; le Río Bravo, les disparitions incessantes de migrant·es ; le nord du Mexique, les altercations constantes entre narcotrafiquant·es. Si nous passons en revue les vingt-quatre dernières années d’application de l’ALENA, nous constaterons que cette violence et cette mortalité n’ont fait que s’intensifier, à mesure que les zones de libre-échange se sont développées le long de la frontière.

Il est toutefois une forme de violence qui, dans ce contexte, est particulièrement prégnante : la violence de genre, qui atteint des sommets effroyables. Les besoins des usines textiles étaient clairs et déterminés par la division sexuelle du travail : il leur fallait des jeunes femmes exemptes des « fardeaux » familiaux (et ce pour une activité qui se situe dans le prolongement du travail domestique traditionnellement dévolu aux femmes : coudre). Les conditions de travail étaient claires, dictées par la seule quête du profit pour l’entreprise. Les périphéries des grandes agglomérations frontalières accueillirent une multitude de hangars industriels autour desquels régnait le secret, avec le rendement maximal en ligne de mire au détriment des vies des ouvrières. Au centre de tout cela, les femmes, élément indispensable à la préservation de toutes ces dynamiques économiques. Migrantes ou non, leurs corps portent les stigmates des violences dont est capable le capitalisme le plus déprédateur qui soit.

Toute analyse, sous l’angle féministe, de la violence envers les filles, les adolescentes et les femmes adultes à la frontière septentrionale du Mexique fait nécessairement appel à la construction théorique du féminicide. Tout d’abord, le féminicide met l’accent sur les motifs des assassinats et sur l’identité des bourreaux. D’après les études réalisées par Julia E. Monárrez Fragoso [1], si les meurtres de femmes ont différentes causes, celles-ci sont néanmoins toutes basées sur la division sexuelle du travail, la division de l’espace public et privé, et la division des sentiments.

Dans le cadre de l’ALENA, des entreprises transnationales se sont installées dans les zones frontalières, un espace vierge de réglementation : l’organisation sociale et territoriale est tout entière dévolue aux grandes multinationales, ce qui explique que les crimes restent massivement impunis. Le pouvoir n’y appartient plus à l’État, qui se fait le chantre de la capacité économique que va brandir un·e chef·fe d’entreprise ou un∙e grand·e investisseur·se. Les puissantes usines textiles et leurs administrateur·trices jouissent d’une légitimité qui protège leurs pratiques, même les plus violentes, que ce soit sur le plan personnel ou professionnel. Le féminicide est au croisement de toutes ces dynamiques : la façon dont les assassinats sont commis, la soumission professionnelle dont sont victimes les femmes sur leur lieu de travail, l’absence de protection sociale, et un urbanisme anarchique au titre duquel les maigres ressources publiques sont centralisées dans les zones commerciales, tout est réuni pour que de tels crimes continuent d’être perpétrés en toute impunité.

Si nous adoptons comme référentiel le cas des féminicides à Ciudad Juárez, nous verrons aisément combien toutes les victimes (ou presque) sont directement ou indirectement liées à l’industrie textile. Deux conséquences à cela : d’une part, un climat de terreur s’instaure chez les femmes, qui craignent de dénoncer les conditions de travail qu’elles subissent de peur d’être agressées et/ou assassinées ; d’autre part, le système de domination hétéro-patriarcal s’enracine, se renforce et se perpétue à travers la violence.

Pistes de réflexion

En août 2017 s’est tenue à Washington (la ville où l’ALENA fut signé) une première série de négociations visant à réduire le déficit commercial, à la demande des États-Unis. Le 1 er avril 2018, le président états-unien Donald Trump menaçait le Mexique de mettre fin à l’ALENA s’il n’enrayait pas le trafic de drogues et les flux migratoires considérables. En août de la même année, suite à un durcissement des contrôles migratoires sur le territoire mexicain et au terme d’une guerre ouverte contre le narcotrafic, qui s’est traduite par des milliers d’assassinats et de disparitions, le Mexique et les États-Unis ont fini par renégocier l’ALENA, en l’absence du Canada.

« Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près des États-Unis », écrivait Nemesio García Naranjo, un avocat et intellectuel mexicain. Une maxime toujours d’actualité, car la régulation de la frontière septentrionale du Mexique reste en grande partie tributaire des stratégies politiques, qui nous touchent en tant que communautés et en tant qu’individus.

Certes pétries de contradictions, et bien qu’elles soient au carrefour des violences, les villes frontalières n’en restent pas moins des lieux où l’on réfléchit à un moyen d’abattre les murs, où les principes de l’éthique communautaire continuent de primer, et où le féminisme est désormais l’outil le plus puissant pour concevoir d’autres pédagogies que celles de la cruauté [2]. Des alternatives voient le jour à la marge, il nous faut juste les chercher : hip-hop féministe pratiqué par des jeunes qui disent leur ras-le-bol face aux assassinats, maisons de repos et de soins accueillant des migrant·es, instituts d’études féministes œuvrant à mettre en lumière la violence hétéro-patriarcale qui signale l’existence d’une frontière, ou encore associations communautaires de mères et de proches de femmes disparues qui poursuivent et poursuivront jusqu’au bout leur quête de justice. Ce sont quelques-unes des maintes initiatives destinées à transformer ce territoire hostile à la vie en un lieu d’espoir qui nous montre combien la créativité permet de faire face à une violence d’une cruauté extrême ; une violence contre laquelle se dressent des individus issu·es de tous les milieux qui ressentent, pensent et agissent pour remodeler la réalité. Une réalité liée à la mondialisation, qui nous montre à la fois son visage le plus dur à travers les répercussions, et son visage le plus doux à travers les alternatives, et qui nous montre que le féminisme et l’internationalisme sont essentiels à la concrétisation de cet « autre monde possible ».

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