(Dé)passer la frontière

Les articles

Les frontières, plus proches de nous que jamais

, par AMILHAT SZARY Anne-Laure

Les frontières, réalités longtemps lointaines et immatérielles dans la vie de la majorité des femmes et des hommes, se donnent aujourd’hui en spectacle : les murs envahissent nos écrans, ceux qui tentent de les franchir sont intégrés dans nos débats politiques au point de les saturer. Comment expliquer un tel retournement, et surtout, quel sens politique lui donner ?

Face aux frontières, un sentiment étrange envahit l’observateur, celui d’une extrême simplicité géopolitique : qu’y aurait-il à comprendre d’une ligne, forme dont l’évidence s’imposerait d’elle-même et qui évacuerait tout débat sur ce qu’il faut en faire et sur la possibilité d’imaginer autrement les frontières demain. Ce processus est renforcé par un sentiment couramment répandu : longtemps il y eu de bonnes frontières, faciles à définir, puisque c’étaient « les nôtres », relativement ouvertes même s’il fallait faire la queue aux guérites pour les vacances, et des mauvaises, les « autres », c’est-à-dire celles du bloc de l’Est qui nous faisait face, fermées au point de se matérialiser en mur pour départager les deux mondes. Ce « rideau de fer » personnalisait à merveille la double face des frontières : du côté ouest de Berlin on y taguait des graffitis irrévérents quand, de l’autre, les lapins proliféraient dans un no-man’s land dont la traversée pouvait provoquer la mort (ce mur fut d’ailleurs la cause de 136 décès pendant les 28 années de son existence).

Il semble dans un premier temps essentiel de briser toute approche binaire de la frontière, car la frontière constitue effectivement une réalité sociale et symbolique extrêmement complexe. Renvoyer dos-à-dos les hérauts de la fermeture contre les militants de l’ouverture mène à l’impasse. Si l’on y regarde de plus près, on ne peut pas opposer des frontières qui s’ouvrent et d’autres qui se ferment : toutes opèrent comme des lieux de tri des flux de la mondialisation. Il s’agit de lieux qui sont en constante transformation, dans la mesure où ils s’ouvrent et se ferment à la fois. Dans la langue anglaise, qui exprime mieux les processus, pour dire ces synapses [1], on parle de debordering et de rebordering. Les frontières contemporaines donnent à voir l’un ou l’autre aspect de leur réalité selon le type de personne / marchandise / information / capital qui se présente face à elles. C’est à ce titre que nous avons proposé [2] de parler de « frontiérité » pour qualifier la capacité variable que les êtres humains pouvaient avoir à passer d’un pays à un autre. Cette qualité dépend en première instance du lieu de naissance, la valeur différentielle de nos passeports essentialisant une inégalité dramatique au sein du monde contemporain. Il est toutefois possible de corriger les effets d’un tel classement : le niveau de notre compte en banque permet notamment d’acheter certains passeports (celui de Chypre pour devenir citoyen de l’Union Européenne, par exemple), cependant que les réseaux d’interconnaissance et d’entre-aide permettent des modes de circulation autorisant le contournement des obstacles évidents. On aboutit paradoxalement à ce qu’une invention politique destinée à matérialiser un collectif fonctionne désormais sur un mode d’individualisation croissante.

Ouvrir la réflexion sur le statut des frontières dans nos sociétés suppose donc de poser le débat autrement que dans une dualité préconçue : la frontière est l’un de ces types d’espaces complexes qui n’existent que dans la tension entre le concept et son actualisation. Il s’agit bien d’un processus qui se déploie entre deux modalités d’existence : une représentation (la façon dont on définit le mot, ce que l’on pense être une frontière, par exemple une limite entre deux États-nations) et sa matérialité (les modes de déploiement sur le terrain de cette représentation, à savoir des bornes éloignées, des barbelés, etc.). Le rapport de la frontière à la carte est particulièrement éclairant de ce paradoxe : sans carte, pas de frontière, quel que soit le point de vue. Sur place, dire précisément où passe la ligne imaginaire qui sépare le pays A d’un pays B est extrêmement difficile, même si une rivière ou une montagne est censée soutenir topographiquement la construction politique. En effet le lit d’une rivière évolue d’une année à l’autre en fonction des crues, et la ligne de crête en fonction de la quantité de neige et de glace… Et plus on s’éloigne du lieu même de la séparation, plus cet outil cartographique est nécessaire pour matérialiser la distinction que l’on veut signifier. La frontière est par essence représentation d’elle-même, elle n’existe qu’à travers ce prisme que l’on peut qualifier de performatif. Il faut la dire, la signifier, pour qu’elle se réalise. À distance de la ligne même, la carte a constitué l’outil technologique permettant de mettre en œuvre une idée politique : sans ce support, comment mettre en œuvre le découpage du monde moderne ?

Carte scolaire allemande en 1871 : « La migration des races, 500 ap. J.C. » @CircaSassy (CC BY 2.0)

Historiquement, il est convenu de donner une date de naissance assez précise aux frontières linéaires telles que nous les pratiquons aujourd’hui. Elles seraient nées en 1648, lors de la signature des traités dits « de Westphalie » (car signés dans cette région aujourd’hui allemande) qui mirent fin à l’une des premières grandes boucheries militaires intra-européennes, la guerre de Trente Ans. Elles devaient constituer l’outil d’une paix perpétuelle, du fait de la stabilité territoriale qu’elles instauraient. Cet acte de naissance avait quelque chose de tout à fait révolutionnaire du point de vue de l’organisation spatiale des ensembles politiques en cours de constitution, à l’origine de nos États-nations contemporains. La notion de continuité territoriale prenait en effet le pas sur une organisation féodale où les populations étaient assujetties à des seigneurs, lesquels pouvaient posséder des terres, et dominer leurs ressources humaines et non-humaines (terres, réserves de gibier, etc.), de manière non contiguë (cf. le royaume normand qui s’étendait en Italie du Sud et en Sicile). On entrait alors dans l’ère d’une tautologie moderne – qui nous semble, aujourd’hui encore, d’une évidence difficile à remettre en cause – et fait coïncider État, Territoire et Souveraineté. Cette stabilité n’est pourtant qu’apparente : l’ordre international a profondément évolué ces dernières décennies encore, comme l’illustre l’élargissement de la composition de l’ONU, passée de 51 membres fondateurs en 1945 à 193 aujourd’hui.

Ce geste fondateur du tracé frontalier était doté d’une simplicité apparente, liée à la puissance de sa forme, la ligne. Il n’était pourtant pas exempt de contradictions. Certes, s’adosser à des supports topographiques dont la linéarité était suggérée par la carte était très opportun pour les faiseurs de limites, ministres et autres ambassadeurs. Rien en effet ne suggérait sur ces premiers outils que le fleuve eût un lit mobile, que la montagne fût un tas de caillou moins pointu que prévu… mais surtout que ces fleuves et montagnes pussent constituer, pour les populations locales, des lieux de partage de ressources : pâturages communs d’altitude où se retrouvaient régulièrement les habitants de vallées différentes, moulins où l’on venait moudre le grain depuis les deux rives.

Cette équivalence première posée entre la frontière et le relief a fondé l’une des fictions politiques les plus durables qui soit : l’idée de frontière naturelle. Elle s’est accompagné d’une contre-fiction identiquement puissante, car une fois de plus binaire, l’opposition entre frontières artificielles et celles qui ne le sont pas. Affirmer qu’une frontière naturelle n’est pas artificielle semble évident, et pourtant ! En continuant à reproduire dans nos livres d’école, aujourd’hui encore, ce discours, on oblitère l’origine historique de nos frontières et on perpétue la naturalisation du pouvoir royal transférée, sans remise en cause, au sein du modèle républicain. Le raisonnement initial est le suivant : 1/ le roi (ou la reine) règne de droit divin, représentant·e temporel·le d’un pouvoir qui le dépasse tout en justifiant son autorité ; 2/ Dieu a créé la terre, les rivières et les montagnes qui la structurent ; 3/ Si les frontières suivent ces éléments topographiques, elles se voient revêtues de la même puissance, tout autant inamovibles qu’indiscutables : essentialisées. Cette suite a tout d’un syllogisme : à l’heure actuelle, même si l’on a remis en cause sa proposition prémisse, personne ne remet en doute la stabilité logique de l’édifice. Pourtant, une frontière correspondant à un tracé arbitraire, sa superposition à un trait de relief ne devrait pas masquer son essence « artificielle », culturelle et politique plutôt que naturelle.

La dynamique du symbolique du tracé d’une frontière est si puissante que même lorsque cette dernière connaît une évolution politique, les espaces traversés gardent très longtemps la marque de ces lignes. On peut dire que la frontière fonctionne comme une cicatrice territoriale. Cette puissance n’est pas liée uniquement à la force des pouvoirs centraux initiateurs de la stabilisation de leurs rapports de force autour d’une ligne symbolique destinée à différencier deux ensembles nationaux. On oublie souvent que les populations locales s’emparent très vite de ces réalités politiques et vont, dans leur quotidien, peu à peu « mettre de la distance dans la proximité » [3], au point que les différences des usages de l’espace vont s’inscrire dans le paysage et dans l’évolution linguistique. On évoque souvent la contrebande et l’aspect illégal de ces flux, mais ce travail quotidien de la frontière inclut la mise à profit très légale des différentiels que sa présence induit, par exemple dans le prix des marchandises (induisant des traversées pour aller vendre ses productions / acheter des biens de consommation), mais aussi dans les échanges culinaires par exemple. Cela fait des points de passage des frontières des lieux de services, souvent à l’origine de développement urbain. L’ouverture des frontières peut y provoquer une crise, dans la mesure où ce type d’espace a été organisé autour des fonctions de contrôle et des ruptures de charge induites. L’invention des frontières a permis la mise en place des marchés de consommateurs tout autant que la formation de périmètres de citoyenneté. La mise en place des États-nations correspond en effet à une construction à la fois politique et économique dans une double modalité qui se prolonge aujourd’hui.

La phase récente de la globalisation a profondément remis en cause le rôle régulateur des États et bousculé du même coup le statut des frontières : face à des barrières tarifaires et douanières en régression, à la rivalité des corporations multi et transnationales et à l’émergence de défis globaux comme le changement climatique, à quoi peuvent encore servir les frontières contemporaines ? Peu d’acteurs politiques peuvent se targuer de pouvoir répondre à cette question, et pourtant, tout se passe aujourd’hui comme si ces lignes imaginaires dont l’Europe s’est dotée il y a près de quatre siècles – et qu’elle a exportées dans le reste du monde avec la colonisation, comptaient plus que jamais.

Cela ne s’explique pas seulement par le « nationalisme méthodologique » qu’elles ont contribué à forger et par le fait qu’il demeure très compliqué, même au début du XXIe siècle de penser au-delà de figures de références nationales. On oublie trop souvent à quel point la construction nationale a été puissante dans sa manière d’unifier à la fois nos imaginaires et nos institutions, notamment l’école et l’université. Les lieux de débat intellectuel et médiatique, même à l’heure des médias sociaux électroniques, restent singulièrement prisonniers du référent national. Paradoxalement, grâce aux GPS, on sait pour la première fois précisément où passent nos frontières et on peut les démarquer précisément, tant sur terre que dans le domaine maritime qui est le témoin d’une répartition territoriale inédite. Celles-ci connaissent bel et bien une recrudescence d’intérêt en droit international contemporain. D’un point de vue économique, le contrôle des frontières constitue en soi un marché en pleine croissance. Dans le cadre d’une transformation des paradigmes géopolitiques où la guerre au sens classique du terme (qui avait longtemps stimulé l’innovation technologique et le développement industriel) disparaît au profit de conflits internes, ce type de dynamique d’innovation se poursuit grâce à la transformation des complexes militaro-industriels en complexes « sécuritaro-industriels ». Ces derniers offrent l’avantage de proposer des équipements de sécurité développés aux frontières pouvant être déployés dans des conditions comparables dans des contextes militaires ou civils, notamment pour la surveillance des sites industriels sensibles. Au sens très littéral donc, les frontières connaissent une nouvelle importance dans nos environnements matériels comme cognitifs, stratégiques comme économiques.

La mise en lumière des frontières dans le débat médiatique est d’autant plus surprenante qu’elle escamote une transformation profonde de leur fonctionnement. Fonction et formes ne coïncident plus comme au moment westphalien… Le rôle de contrôle du passage et de marquage identitaire des limites internationales ne s’opère plus sur la ligne elle-même : la frontière diffracte s’exporte, en une multitude de points reliés en réseau, au point qu’on dit parfois qu’elle se « pixellise ». Les fonctions attribuées à l’institution frontalière évoluent en effet moins rapidement que ses manifestations matérielles : la notion de ligne s’estompe à mesure que les procédures de contrôle s’opèrent en amont (pré-dédouanement des marchandises transportées en conteneurs dans les ports de départ plutôt que dans ceux de destination par exemple), ou bien en aval (contrôle de l’identité et du statut migratoire au sein des territoires bien après le franchissement de la frontière physique). Et quand les contrôles d’identité s’opèrent désormais au sein des infrastructures de transport, confiés à des opérateurs privés, on voit même la frontière se privatiser. Dans le même temps, elle se dilate pour celles et ceux qui n’ont pas le pouvoir de les franchir avec des papiers réguliers : elle devient alors territoire d’attente, espace-temps suspendu qui brise des vies par sa violence. Ce qui est désormais en jeu lors des contrôles opérés aux frontières n’est plus le repérage d’individus suspects ou de cargos identifiés, mais le calcul algorithmique de la dangerosité potentielle que représente le composant d’un flux de la mondialisation.

Renforcer l’imperméabilité en y érigeant un mur ne résout que bien faiblement une telle équation. On constate par ailleurs, dans ce temps du repli, qu’un certain nombre d’acteurs font fi des frontières et de toutes leurs contraintes, tels ces opérateurs internationaux qui louent des terres dans l’objectif d’une exploitation exclusivement dédiée à l’exportation. Ces opérations dites de saisies de terre, de « land-grabbing » permettent à des acteurs économiques de s’approprier de la terre et de ses ressources, sans avoir à faire bouger les frontières politiques. Au regard de ces phénomènes croissants d’extra-territorialité capitaliste, que peuvent continuer à signifier les frontières politiques ?

Face au déferlement de violence que leur fermeture suscite, mesuré par l’augmentation régulière de la létalité de leur traversée, comment peut-on réagir ? Aux frontières qui se ferment pour les femmes et les hommes pauvres, des réseaux d’entraide se mettent en place pour tenter de lutter contre la déshumanisation qu’elles suscitent, mais cela ne concerne qu’une minorité. Pour la majorité, nous sommes tous pris au piège de la dialectique opportunité / sécurité qui se déploie aux frontières, comme le suggérait déjà le géographe Jean Gottmann. Nous sommes tou·tes en effet tenté·es de franchir les frontières en quêtes de meilleures opportunités mais craignons, si d’autres procèdent de la même manière, que cela ne menace notre intégrité.

Les militant·es « no-border » revendiquent d’ailleurs moins l’effacement absolu des frontières que la redéfinition d’un régime de fonctionnement des frontières fondé sur l’ouverture. Si on les supprimait totalement en effet, les frontières réapparaîtraient sans doute autrement, aux limites de nos régions ou de nos villes, à la mode médiévale. Ces lignes contemporaines ont la vie dure, car elles continuent en effet de porter avec elles la force des premières distinctions anthropologiques, et notamment la vieille séparation des modes de vie et d’habiter entre nomades et sédentaires. Cependant, à y regarder trop vite, à ne juger que par l’image d’un mur de béton à la télévision, on pourrait croire que « de tout temps » elles ont fonctionné comme aujourd’hui, dans un raidissement des conditions de passage pourtant inédit. Dans un tel contexte, comprendre les frontières devient un enjeu croissant, mais pas uniquement pour saisir les nuances des évolutions géopolitiques contemporaines. Les frontières nous parlent de notre rapport à l’inclusion et à l’exclusion, de ce qui fait le vivre ensemble et la démocratie. Elles constituent un symptôme politique et idéologique puissant. Il faut prendre garde cependant de regarder ce qu’elles cachent autant que ce qu’elles montrent : c’est bien souvent « A l’ombre du mur » [4] que le pire se produit. Mais «  le pire n’est pas (toujours) certain » [5]

Notes

[1La frontière se traduit en anglais par le mot « border », le terme « boundary » s’appliquant à une limite linéaire, pas exclusivement internationale (on parle de « boundary » pour indiquer les limites d’un parc naturel par exemple, celui de « frontier » correspondant, lui, à l’idée, plus large, de front pionnier).

[2Amilhat Szary, Anne Laure, et Frédéric Giraut, dir.. 2015. Borderities : The Politics of Contemporary Mobile Borders. Basingstoke : Palgrave Macmillan.

[3Arbaret-Schulz, Christiane. 2002. « Les villes européennes, attracteurs étranges de formes frontalières nouvelles ». In Villes et frontières, éd. Bernard Reitel, Patricia Zander, Jean-Luc Piermay, et Jean-Pierre Renard. Paris : Anthropos / Economica, 213‑30.

[4Latte Abdallah, Stéphanie, et Cédric Parizot, éd. 2011. A l’ombre du Mur  : Israéliens et Palestiniens entre séparation et occupation. Aix-en-Provence : Actes Sud / MMSH - CNRS.

[5Titre d’un texte en cours d’écriture par la dramaturge Catherine Boskowitz, Production MC93- Bobigny, 2019.

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Anne-Laure est spécialiste de géographie politique, professeure de géographie à l’Université Grenoble-Alpes et directrice du laboratoire CNRS Pacte (UMR 5194).