(Dé)passer la frontière

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« Nous ne ferons pas marche arrière ! » Luttes contre la frontière franco-italienne à Vintimille. (Extraits)

, par Le Maquis

Tout a commencé par un refus. Nous sommes le 12 juin 2015, au péage des Balzi Rossi dans la commune de Ponte San Ludovico, le point d’entrée de l’Italie vers la France, près des récifs, à deux pas de la mer. Ce jour-là, les automobilistes butent sur un deuxième barrage : avant le péage, un regroupement d’environ 200 personnes scande des slogans au rythme d’un chef de chœur improvisé : « We are not going back / We need to pass / Where is the human right ? / Where is the humanity ? » [1]

Serrées les unes aux autres, avec des banderoles et des pancartes, elles ne bloquent pas vraiment l’accès, mais les automobilistes de passage ne peuvent manquer leur petit groupe. La plupart des personnes présentes viennent d’Érythrée, de Somalie, de Côte d’Ivoire ou du Soudan. Cela fait quelques jours maintenant qu’elles campent sur le parterre entre les voies de circulation qui mènent d’un côté vers l’Italie, de l’autre vers la France. Ce sont des hommes, des femmes, des familles et des malades aussi, qui ne veulent pas quitter les lieux, afin de continuer à occuper la frontière avec les autres. « On ne veut pas rester en Italie. Merci pour tout à l’Italie » dit une pancarte en français. « Nous sommes ensemble » déclare une autre. « Nous ne voulons pas rester en France non plus, nous voulons juste passer pour aller en Angleterre, en Allemagne, ailleurs... C’est pour ça qu’on ne va pas bouger d’ici, on va rester là jusqu’à mourir, on va se jeter à la mer, on peut rester même un an, il n’y a pas de problème... », dit quelqu’un à la caméra d’un journaliste local, aidé d’une médiatrice arabophone de la Croix-Rouge.

La police française bloque le passage. La frontière est fermée depuis la veille.

Le même parterre, le lendemain. Il ne reste plus qu’une dizaine de personnes. Les autres ont été récemment expulsées par la police italienne : selon le décompte des médias présents sur les lieux, elles étaient alors une centaine. Aux alentours de 17 heures, la police et les carabinieri en armure ont fondu sur le regroupement, repoussant tout le monde 200 mètres plus loin, à la hauteur du tunnel qui mène à l’espace frontalier [2]. Une partie a pu s’échapper plus loin, vers les montagnes, avec l’intention peut être de passer la frontière sans se faire remarquer. Mais un groupe d’une cinquantaine de personnes s’est dirigé vers le bord de mer et s’est installé sur les rochers, là où les forces de l’ordre ne peuvent pas les atteindre, bien que ce ne soit qu’à quelques pas à peine de la route. L’accès entre les rochers et la route est bloqué par les camions de la police italienne, tandis que la gendarmerie française est encore déployée tout le long du péage. Même la mer est surveillée, au cas où quelqu’un déciderait de tenter la traversée à la nage. Sur les rochers, les intentions des occupants sont assez claires. Elles découlent directement des déclarations faites par les manifestants lors de leur rassemblement : on ne bougera pas de là ; nous ne ferons pas marche arrière. Même dépourvus de tout ce qui peut être nécessaire à passer la nuit à la belle étoile, ils sont décidés à rester. La tombée de la nuit approchant, la Croix-Rouge et quelques personnes solidaires ramènent des couvertures, des draps et des cartons. « This is my house », dit quelqu’un en montrant du doigt un drap qu’il est en train de poser par terre. « I will sleep here », lui fait écho un autre. Une vidéo d’un quotidien italien les montre tous deux se coucher, souriants, sous une couverture bleue pour enfants avec des motifs de petits chiens. Déterminés et ironiques, ces deux personnes se refusent à être présentées comme des victimes, contrairement à l’idée que beaucoup pourraient se faire d’elles.

Le lendemain, les images des migrants dormant sur les rochers sous des couvertures de survie –une étendue de tâches brillantes – font le tour du monde. Ces personnes prêtes à tout endurer ne passent que deux autres nuits sous les étoiles.

Le 14 juin, une mauvaise surprise les attend en effet : le groupe d’extrême droite Génération Identitaire se présente du côté français de la frontière. Il met en scène une bien maigre contestation –seule une dizaine de fascistes compose le groupe – aux cris de « L’Afrique aux Africains, l’Europe aux Européens » [3]. En bons amnésiques, ils oublient que l’Europe contemporaine s’est construite sur la colonisation et le pillage de l’Afrique. La police s’interpose entre le groupuscule et les migrants, mais une femme italienne n’hésite pas à traverser les lignes de police, seule, pour crier directement à la face des fascistes : « Dégagez de là, vous êtes des ordures ! »

Le 16 juin, la police italienne fait irruption en force sur les rochers de Balzi Rossi, déterminée à mettre fin à cette révolte qui commence à devenir gênante. Elle est accompagnée de la Croix-Rouge. Un bus de cette institution et plusieurs véhicules des forces de l’ordre sont sur les lieux, prêts à être remplis de migrants à disperser ensuite loin de la frontière. Sous l’une des arches du pont de l’autoroute, des policiers s’amassent autour des tas de vêtements amenés là par des personnes solidaires. Un migrant ancre ses pieds au sol et s’accroche de toutes ses forces au poteau d’un panneau de signalisation. « Monte dans le bus et il ne va rien se passer. Get on the bus », lui intime un policier en civil, pendant que deux autres anti-émeutes s’efforcent de l’arracher à son poteau, jusqu’à ce qu’ils parviennent à l’enfourner dans une voiture. Des cris en italien s’élèvent tout autour : « Honte à vous ! » Les mains gantées de noir, plusieurs flics appuient sur la tête d’une personne pour la faire entrer de force dans le bus de la Croix-Rouge où elle a été emmenée contre sa volonté : rien à faire, elle parvient à en redescendre. Des cris aigus de protestation fusent d’une autre voiture. C’est ainsi que se termine une vidéo qui fait par la suite scandale dans les médias du monde entier [4]. Il semble bien que la France, responsable de la fermeture de la frontière, laisse l’Italie faire le sale boulot à sa place, prête à lui obéir.

Ni la police, ni la Croix Rouge, ni surtout les dirigeants des institutions locales et nationales italiennes ne s’attendaient probablement à ce que les images de cette expulsion deviennent le détonateur d’un mouvement de résistance qui allait durer plus de trois mois en ces lieux. [...]

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« APPEL A TOUS LES MIGRANTS
Nous restons debout et revendiquons
nos droits en tant que réfugiés à l’heure ou nous
souffrons de la précarité, de la faim et de l’errance.
L’Union Européenne et le monde entier nous regardent.
Nous vous en prions, combattons par nous-mêmes et
restons unis comme si nous ne faisions plus qu’une seule
personne afin d’accéder à nos droits et obtenir notre liberté.
A tous les migrants sur Terre, à ceux qui ont dû franchir
le désert et traverser la mer au risque de leur vie pour
arriver dans une région de paix comme l’Europe.
Aux migrants à Vintimille, Rome, Milan, Paris,
Calais, portons en nous ce combat, nous ne sommes
ni des criminels, ni des terroristes, si nous restons tous
ensemble, nos voix pourront être entendues.
N’essayez pas de traverser les frontières en vous
cachant, car ce n’est pas dans notre nature
 »
Migrants de Vitimille pour la LIBERTE, 11 juillet 2015.

Mangiarya !

Nous sommes en juillet. Ce bref texte circule sous forme de tract en arabe, en anglais, en italien et en français, à la fois au Presidio [camp qui s’est formé de façon pérenne, autour d’une cuisine commune, sur les rochers] et sur la toile. Le campement est désormais établi : la cuisine prend de plus en plus de place, les tentes se sont multipliées, les douches et les toilettes sont installées et un panneau solaire a même été fabriqué pour permettre de charger les téléphones.Surtout, comme le remarque Nazario, qui retourne au campement le 7 juillet après une semaine d’absence :

Ça avait une apparence plus politique, il y avait la grande banderole Presidio permanente No Border Ventimiglia qui était apparue. Dans tous les cas, ça ressemblait plus à un campement de protestation, de lutte... C’était une communauté, une communauté de lutte en ce qui me concerne, une communauté variable et un point de transit.

[...] Ainsi, dès le début, le campement accueille chaque jour de nouvelles personnes. Le nombre de ses habitant·es gravite autour de la centaine. Répondre aux exigences quotidiennes de tou·tes peut sembler une immense tâche. À l’inverse, l’autogestion fonctionne, au moins pour les petites choses du quotidien. Il est rare de voir des gens laisser leurs assiettes sales sur la table à la fin du repas et il n’est presque jamais nécessaire de chercher des volontaires pour la vaisselle de la cuisine collective. Le sérieux avec lequel chaque personne s’engage dans la vie du campement est dû, pour certain·es, au soulagement de partager enfin les nécessités vitales avec d’autres êtres humains, après avoir passé bien trop de temps à être « géré·e ». Comme le dit CazaMoza, qui vit à présent à Marseille :

Après ce que nous avions vécu en Libye, trouver une telle solidarité humaine, c’était incroyable ! Des gens qui dormaient avec nous du même sommeil, qui mangeaient avec nous la même nourriture. Après ça, après la peur en mer et avoir été traînés de camp en camp, arriver là-bas, à Vintimille, et être traité comme un être humain par d’autres êtres humains, c’était inespéré. Je suis arrivé là, et j’ai rencontré des anges. [5]

[...] Les objectifs du campement vont au-delà du simple fait d’assurer la venue de nouvelles personnes et les nécessités de la vie quotidienne. Le temps s’allonge et il devient clair que ce n’est pas une question de jours ou de mois : la frontière ne sera pas ouverte. La communauté du campement est désormais composée de nombreuses personnes. Jour après jour, l’enjeu principal –comment agir face à cette situation— devient aussi une histoire de rencontres entre des mondes différents. Il ne s’agit pas que d’une question de langues : ce sont des conditions, des cultures et des cultures politiques très éloignées qui cohabitent dans le camp. La ren-contre peut être laborieuse mais pas improductive pour autant, notamment parce qu’il faut faire face à un ennemi commun : la frontière. [...] Anna ajoute :

Nous avons nous-mêmes aussi été bouleversé·es, je crois, vraiment. Tu allais là-bas pour voir, pour aider... Et beaucoup sont sûrement arrivés là-bas pour aider, ce qui n’est pas quelque chose de mal en soi, sauf qu’en arrivant là-bas, la perspective te change complètement et tu commences à haïr cette frontière plus que toute autre chose au monde et tu n’es plus là pour aider quelqu’un d’autre, tu es là pour mille raisons, car tu ne peux plus faire semblant que cette chose n’existe pas.

Extrait de la bande dessinée « Vintimille : nulle part où aller, on avance », de Mash B, traduit par Fred Cotton et lettrage de Vince. Paru dans le n°10 du journal Saxifrage du 3 février 2018

La puissance de l’expérience vécue dans le campement est tangible, sans être idyllique. La rencontre entre mondes différents nécessite un travail constant, notamment lorsqu’il s’agit de partager le sens d’une telle communauté. Nous nous en sommes rendu compte lors d’une visite au campement, nous retrouvant sollicitées presque à plein temps comme traductrices de l’arabe au français ou du français à l’italien. L’anglais, langue dominante mais pas accessible à tout le monde, se révèle souvent insuffisant. Tandis que la traduction avec les non-Européen·nes est nécessaire depuis le début, quelques semaines s’écoulent avant que la traduction de l’italien au français ne devienne une pratique constante. Au début, les Français·es présent·es se contentent de capter les grandes lignes de discussions.

D’un côté à l’autre de la frontière, les cultures politiques diffèrent et il est difficile de se retrouver dans une pratique commune de l’assemblée. [...] Malgré les difficultés du début, l’assemblée devient dès juillet une habitude quotidienne pour commencer la journée. Le plus souvent, chaque personne qui souhaite s’exprimer parle dans la langue avec laquelle elle est le plus à l’aise et quelqu’un se charge de traduire. D’autant plus que deux ou trois Européennes du Presidio, qui connaissaient un peu d’arabe auparavant, commencent à se débrouiller suffisamment pour discuter avec les gens en tête-à-tête, lorsque la traduction dans les assemblées s’avère trop laborieuse. Nazario résume ainsi la « question de la langue » au sein des assemblées :

Ceux qui ne se sentaient pas [suffisamment à l’aise] parlaient dans leur langue, puis on traduisait en anglais. Il est arrivé qu’on fasse trois traductions : italien-anglais-arabe. Ou anglais-arabe, ça marchait comme ça.

La question de comment et pourquoi se réunir se pose sans cesse, du fait de l’afflux continu de nouvelles personnes et le départ de ceux qui, malgré tout, parviennent à passer. La continuité n’est pas évidente dans ces conditions. Certaines personnes trouvent trop autoritaire de la part des Europeani d’infliger aux autres des réunions « pas assez inclusives ». Dans le même temps, certain·es trouvent aberrante l’idée de faire des assemblées entre personnes « blanches ». Francesca raconte encore :

L’assemblée ne devait pas être quelque chose d’imposé, c’était un moyen d’échanger des opinions et de comprendre comment faire ensemble, comment améliorer les choses, mais ce n’était pas obligatoire. Il y avait surtout des gens qui disaient : « On devrait les laisser faire les assemblées ». Mais s’ils voulaient faire une assemblée, ils la faisaient ! Il n’y avait pas besoin que tu leur dises... Ensuite, il y avait ceux qui disaient qu’il fallait faire une assemblée entre personnes blanches car c’était plus immédiat. Il y avait toujours ça, cette histoire d’assemblée entre Blanc·hes... Mais cette division s’est terminée par la suite.

[...] Trois activités sont menées systématiquement depuis le Presidio : les manifestations à la frontière avec la battitura, consistant à taper en chœur sur la glissière de sécurité routière, sur les poteaux, des poêles et sur tout ce qui peut faire du bruit ; le cop-watching, c’est-à-dire la surveillance des opérations de la police (contrôles au faciès, refoulements, etc.) ; les actions d’information sur les abus, les violences et plus généralement sur la situation des migrant·es, y compris ceux et celles qui se trouvent dans le centre de la Croix-Rouge. [...] Trois jours de discussions et d’actions sont prévus pour le week-end des 24, 25 et 26 juillet [...] De nombreux groupes, collectifs, associations ou individus d’un côté ou de l’autre de la frontière sont invités à cet évènement, qui prend le nom de « Living the border ». [...] Des gens arrivent d’un peu partout, de Lampedusa et du reste de l’Italie, de Calais jusqu’au sud de la France, et d’autres lieux encore : celles et ceux qui participent à Living the Border ont connu des situations similaires à celle de Vintimille. La richesse des échanges, la diversité des réunions, les traductions en trois ou quatre langues simultanément, la présence de migrant·es de deuxième ou troisième génération... Tout se mélange dans les souvenirs de cette bordélique effervescence. [...]

Le Presidio déborde d’activités. Malgré les difficultés et le stress, la plupart des objectifs qu’il se fixe sont atteints. Il entrave la machine à trier et à expulser en service à la frontière. On se demande souvent pourquoi l’expulsion du campement n’a pas encore eu lieu. Peut-être qu’au cours de ces premiers mois, un certain rapport de force s’est instauré. De plus, c’est l’été, et il y a donc parmi les Européen·nes plus de monde disponible pour s’installer aux Balzi Rossi. En août, cependant, une stratégie de neutralisation de la lutte se met progressivement en place. [...]

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