(Dé)passer la frontière

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Externalisation des frontières et négociations internationales

, par Cévènnes Sans Frontières

L’externalisation recouvre un ensemble large de pratiques visant à confier une partie de la gestion des flux migratoires qui incomberait normalement aux pays dits d’arrivée à d’autres dits de transit ou de provenance, ou à des opérateurs privés.

De nombreux moyens sont utilisés pour mettre en œuvre cette politique. Il peut s’agir d’imposer des sanctions aux transporteurs aériens ou maritimes afin que ceux-ci renforcent les contrôles en zone frontalière. Les accords de Dublin permettent de renvoyer les demandeur·ses d’asile dans un autre État jugé responsable de l’étude de cette demande. L’agence Frontex, largement subventionnée et dotée de moyens militaires, a été créée afin d’intercepter et reconduire les embarcations en haute mer ou pour former des garde-côtes dans les pays tiers.

Des clauses et accords de coopération sont établis entre les pays de l’UE, comme par exemple ceux passés entre la France et l’Angleterre afin d’intensifier la sécurisation de la zone portuaire de Calais et de l’Eurotunnel. Mais ceux-ci sont surtout conclus avec les pays tiers, faisant l’objet de négociations, parfois informelles, établies en fonction des intérêts liés à la politique extérieure de chacun. Certaines mesures ont un caractère préventif car focalisées sur les causes des flux migratoires et donc sur le long terme. D’autres mesures ont un caractère beaucoup plus conjoncturel et occasionnel et sont orientées sur la gestion et le contrôle des migrations. Assistance policière dans la surveillance, déploiement de moyens militaires alliant des techniques de pointe, création de camps d’enfermement... sont autant de moyens pouvant être engagés. La conclusion d’accords de retour et de réadmission est également établie afin de pouvoir procéder au rapatriement des clandestins.

Les intérêts pour l’UE à mener cette politique d’externalisation sont multiples. En réglant le problème en amont, elle peut maintenir à distance une présence jugée gênante, permettant ainsi d’invisibiliser la question migratoire, notamment d’éviter l’apparition de campements difficilement gérables et échappant à son autorité. Cela permet également de limiter des solidarités potentiellement encombrantes avec la population. Il est également plus facile de refouler des personnes n’étant pas encore entrées sur le sol européen ; le tri opéré dans les camps ou dans les centres de détention permet de ne garder que la main d’œuvre qui pourrait s’avérer utile économiquement. Elle permet d’exercer une pression supplémentaire sur les personnes ayant réussi à passer les mailles du filet, une procédure étant mise en place instaurant les cadres de l’immigration dite légale, celles et ceux qui ne la respecteront pas seront naturellement considérés comme clandestins, et donc sanctionnables.

Enfin, en délocalisant l’asile, l’UE peut, sans renoncer formellement à ses engagements internationaux en matière de protection des réfugié·es (Convention de Genève, Déclaration universelle des droits de l’homme) se débarrasser de toutes leurs implications contraignantes, notamment la prise en charge des demandeur·ses d’asile. Cela reste l’une des principales interrogations au niveau de la prise en charge des réfugié·es dans les pays tiers. Quel statut auront-elles.ils ? Quelles possibilités d’effectuer une demande et quels recours ? Quelles protections et quels traitements ? La seule certitude semble être des conditions d’accueil encore plus médiocres qu’en Europe...

L’externalisation répond à une logique d’efficacité et est justifiée de diverses manières : de la lutte contre les trafics d’êtres humains à celle contre le terrorisme, amalgame d’ailleurs grossièrement exploité depuis les attentats de 2001, de la préférence nationale en termes d’employabilité au développement des pays tiers, mais aussi en jouant sur la sémantique où les réalités sont renversées, où l’enfermement devient une protection, le refoulement un sauvetage...

Les migrant·es, instrument de négociation

La politique migratoire de l’UE se retrouve donc pour partie immergée dans le bain des politiques extérieures et s’entremêle de ce fait à des intérêts géopolitiques et commerciaux beaucoup plus larges. Pour parvenir à ses fins et forcer une collaboration qui n’est a priori pas souhaitable pour les pays tiers, les transferts monétaires des émigrant·es sont une source indispensable de revenus et l’absence des émigré·es du pays se traduit par une décongestion des marchés du travail, l’UE possède divers moyens de pression et peut imposer aisément ses conditions. Elle exerce par exemple un chantage en conditionnant l’aide au développement économique pour les pays d’Afrique jouant le jeu du contrôle migratoire. Des accords d’investissement ou commerciaux sont signés avec les pays les plus obéissants et assurant une bonne gouvernance migratoire. Ceux qui en revanche ne collaborent peu ou pas du tout risquent d’obtenir en échange moins de visas.

D’autres collaborations peuvent être plus complexes, et certaines contreparties doivent être accordées. Ce fut le cas en 2004 lors des négociations avec la Libye, pays dont le sous-sol regorge de pétrole et où l’investissement énergétique se potentialisait. Kadhafi, en laissant quelques bateaux accoster sur l’île de Lampedusa, mit la pression sur le gouvernement italien qui, à son tour, exigea des concessions de l’UE. Il négocia ainsi la levée de l’embargo sur les armes imposé jusque-là et donna à son pays une image plus « fréquentable » lui permettant de s’ouvrir au niveau international.

De la même manière, la Turquie, principale porte d’entrée de l’immigration venant du Moyen-Orient, s’est lancée dans des négociations avec l’UE qui ont permis à Erdogan d’empocher quelques milliards d’euros, une poignée de visas et de réamorcer son processus d’intégration à l’UE. Celui-ci devra en échange récupérer les migrant·es qu’il avait laissé arriver jusqu’en Grèce auparavant, construire quelques camps d’enfermement, qui lui serviront d’ailleurs de zone tampon avec la Syrie, et fermer ses frontières de manière plus significative. Négocier avec l’UE, institution garante et représentative des droits humains, lui a permis également de perpétrer impunément le massacre de la population kurde sur son territoire et le bâillonnage de toute contestation sociale.

Ainsi, les exilé·es se retrouvent l’objet de négociations dépassant de loin leurs intérêts et deviennent une monnaie d’échange. [...] Le reste (l’enfermement, le harcèlement, la maltraitance, les regroupements forcés, le refoulement et la violation du droit d’asile) relève des dégâts collatéraux d’une guerre discrètement menée pour protéger un territoire et des intérêts

Voir l’article entier sur le blog du collectif Cévennes Sans Frontières

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