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Dossier Multinationales : les batailles de l’information

Textile, électronique, agroalimentaire… Quelle information pour responsabiliser les grandes marques sur leurs chaînes d’approvisionnement ?

Plusieurs groupes ou réseaux travaillent sur les filières en vue de dénoncer les abus sociaux ou environnementaux associés aux chaînes d’approvisionnement internationales.

Dans de nombreux secteurs, la globalisation économique a été synonyme de délocalisation de la production des pays industrialisés vers les pays émergents (à commencer par la Chine). Cette tendance s’est accompagnée de l’émergence de multinationales gérant des grandes marques d’envergure mondiale et appuyées sur des chaines d’approvisionnement de plus en plus longues et de plus en plus internationalisées. Cela vaut notamment pour des domaines comme le textile (Gap, H&M, Zara…), les industries électroniques (Apple, Nokia, Samsung…), l’agroalimentaire (Nestlé, Unilever…) et enfin pour la grande distribution, laquelle brasse tous les secteurs précédents à fois (Walmart, Carrefour…).

Selon une étude récente de la Confédération syndicale internationale, ces grandes marques mondiales n’emploient de manière directe qu’environ 10 % en moyenne de la main d’œuvre qu’elles mobilisent réellement. Carrefour, par exemple, déclare environ 300 000 salariés au niveau mondial, ce qui est déjà considérable, mais si l’on tient compte des travailleurs de ses sous-traitants et fournisseurs directs et indirects dans le monde entier, ce chiffre devrait plutôt être de 3 millions… Or les travailleurs dans ces chaines de sous-traitance bénéficient généralement de conditions bien moins favorables que les employés directs des grandes marques. Dans certains cas, ces conditions sont tout bonnement inacceptables.

La globalisation et l’internationalisation des chaînes d’approvisionnement se sont accompagnées, on le sait, d’une course au moins-disant social et environnemental, les grandes marques cherchant à localiser leur production dans des pays où les salaires étaient le plus bas possible et où elles ne risquaient pas d’être inquiétées pour leurs pollutions éventuelles. Avec pour résultat une succession de scandales et de catastrophes, dont celle du Rana Plaza, en 2013 au Bangladesh, qui a entraîné le décès de plus d’un millier d’ouvrières textiles, n’est que la plus emblématique. Une logique qui reste toujours à l’œuvre aujourd’hui puisque beaucoup de multinationales abandonnent désormais la Chine, où les salaires ont augmenté, pour des destinations encore plus attrayantes, comme le Vietnam ou le Cambodge, voire l’Éthiopie.

Agir à l’échelle des filières

Ces problèmes ont très précocement suscité l’émergence d’organisations et de réseaux spécialement voués à dénoncer les abus sociaux et environnementaux associés à ces chaînes d’approvisionnement internationales. Dans les années 1990 a ainsi émergé aux États-Unis une grande campagne contre les « sweatshops  » (ateliers où les ouvriers étaient exploités) ciblant en particulier la marque Nike. L’un des exemples les plus connus est celui de la « Clean Clothes Campaign » (« campagne vêtements propres »), représentée en France par le collectif Éthique sur l’étiquette [1], qui existe depuis 1989, est présente dans une vingtaine de pays européens et collabore avec des organisations similaires en Amérique du nord.

Le rôle de l’information se situe à plusieurs niveaux dans les activités de ces groupes et réseaux :

Tout d’abord, il y a l’information des consommateurs, qui permet au minimum de les rendre un peu plus conscients des conditions dans lesquelles sont fabriquées les objets – vêtements, gadgets électroniques, etc. – qu’ils consomment. Les consommateurs sont aussi encouragés à interpeller les entreprises concernées pour qu’elles améliorent leurs pratiques, voire à boycotter certaines marques. Les multinationales qui font travailler ces grandes chaînes d’approvisionnement se trouvent ainsi comme prises en étau sous la pression des consommateurs (généralement des pays occidentaux) d’une part, et sous celle de leurs propres travailleurs et des groupes qui cherchent à défendre leurs droits, d’autre part.

Un deuxième enjeu est celui d’aller vérifier, sur place, la réalité des conditions de travail dans les usines des fournisseurs et sous-traitants des grandes marques, alors que ces dernières ont multiplié les initiatives et les annonces en matière de « responsabilité sociale » (codes de conduite, chartes éthiques audits des usines, etc.), sans que cela n’entraîne nécessairement des changements réels sur le terrain. Le système des audits sociaux réalisés dans les usines, par exemple, est tout sauf fiable parce que les enquêteurs préviennent généralement à l’avance les propriétaires de leur arrivée, et parce que de toute façon les donneurs d’ordre ne donnent aucune suite aux alertes éventuelles. Certaines ONG chinoises, comme China Labor Watch [2], se sont fait une spécialité des missions de terrain, envoyant des enquêteurs dans les usines (principalement du secteur des industries électroniques en l’occurrence) se faire passer pour des employés comme les autres et constater les abus. Pour les ONG, de manière générale, la meilleure garantie possible d’un contrôle effectif du respect des droits des travailleurs et des engagements des grandes marques est la présence dans les usines de syndicats libres et indépendants – ce qui, malheureusement, reste rare.

Troisième enjeu : celui de la traçabilité de la sous-traitance. Traditionnellement, les grandes marques ne savaient pas, ou ne voulaient pas savoir, et encore moins faire savoir, dans quelles usines exactement elles s’approvisionnaient. C’est ainsi que les groupes français Carrefour et Auchan ont été mis en cause pour avoir fait travailler des ateliers textiles situés dans l’immeuble du Rana Plaza, ce qu’elles ont nié, évoquant une sous-traitance « sauvage » (un de leur fournisseur aurait fait appel à un « sous-sous-traitant » pour pouvoir répondre à une commande). Suite à la catastrophe de 2013, l’Accord sur la sécurité des usines conclu par les grandes marques, les syndicats et les ONG inclut une obligation de transparence et de traçabilité quant aux ateliers textiles bangladeshis auxquels font appel les donneurs d’ordres.

Enfin, un dernier enjeu d’information, et non des moindres, est celui de favoriser sa circulation parmi les travailleurs eux-mêmes, au niveau international. L’alliance Asia Floor Wage [3], soutenue par la campagne Clean Clothes, met en relation des chercheurs et des travailleurs de différents pays d’Asie qui ont élaboré une méthode de calcul commune du « salaire vital de base » dans leurs différentes nations, et l’écart entre ce salaire vital et le salaire minimum qui y est effectivement pratiqué. Cette démarche collective au niveau du continent vise aussi à éviter la mise en concurrence des différents pays en fonction de leur attractivité salariale.

Dans le même ordre d’idées, on peut également citer l’action d’une ONG française appelée ReAct (Réseaux pour l’action collective transnationale) [4], dont l’objectif est de mobiliser et mettre en réseau les travailleurs ou riverains d’une même entreprise dans plusieurs pays, comme les riverains et travailleurs des plantations de la Socfin (filiale du groupe Bolloré) en Afrique et au Cambodge, les salariés de l’opérateur de centres d’appel Teleperformance ou encore ceux de ST Microelectronics.

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