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Dossier Multinationales : les batailles de l’information

Cartographier les multinationales grâce aux données ouvertes

Les outils de l’Open Data (données ouvertes) peuvent-ils contribuer à lever le voile sur la structuration des multinationales et leur fonctionnement ? Exemple avec une tentative de cartographie de BP par OpenOil.

Les informations générées par les multinationales à des fins administratives ou financières dans les dizaines de pays où elles opèrent sont potentiellement infinies. Mais elles sont aussi opaques, difficiles à déchiffrer et souvent inaccessibles au commun des mortels. Les outils de l’Open Data (données ouvertes) peuvent être mis à profit pour faciliter l’accès à ces informations et les rendre plus lisibles. L’initiative Sourcemap, par exemple, offre une plateforme pour cartographier les chaînes d’approvisionnement des multinationales dans le monde. En France, l’association Regards citoyens travaille principalement sur des données relatives à la vie politique, mais a aussi créé des outils permettant de suivre le lobbying au Parlement ou encore les cadeaux et contrats octroyés par les entreprises pharmaceutiques au corps médical.

Autre exemple : OpenCorporates, qui compile des informations réglementaires sur des milliers d’entreprises dans le monde et leurs filiales, à partir des données publiquement disponibles. Il y a quelques années, l’organisation britannique OpenOil s’est essayée à l’exercice de « cartographier » une compagnie pétrolière, en l’occurrence BP, à partir des données sur ses filiales et sa structuration compilées par OpenCorporates. Un exercice qui permet de mettre en évidence la complexité et l’opacité d’une multinationale comme BP aujourd’hui. Johnny West, fondateur d’OpenOil tire les leçons de l’exercice [1] :

« À OpenOil, nous avons affaire à une industrie connue pour son culte du secret. Lorsqu’OpenCorporates nous a soumis l’idée de tenter de créer une visualisation systémique d’une firme pétrolière globale rien qu’à partir des informations administratives publiquement disponibles, la proposition nous a paru à la fois intimidante et irrésistible. Nous avons décidé, pour ce test, d’examiner le géant pétrolier britannique BP.

« Maîtriser les bizarreries des documents publics des entreprises nous a pris un peu de temps – ce que l’on peut trouver à tel endroit, ce que l’on ne peut pas trouver, et comment convertir ces données en formats ouverts utilisables –, mais à la fin nous nous sommes retrouvés avec 1180 sociétés affiliées à BP, enregistrées dans 84 juridictions à travers le monde, avec des relations de propriété pouvant atteindre douze échelons de profondeur. Ce faisant, nous avons appris un certain nombre de choses.

« La première renvoie à ce que l’on pourrait appeler le principe de Socrate : c’est que nous ne savons presque rien ! Nous avons une ‘cartographie capitalistique’ à peu près correcte – retraçant les diverses participations de BP Plc, la société mère, dans le monde. Mais qu’en est-il des flux financiers entre toutes ces sociétés, et de ceux entrant et sortant du réseau du groupe (le chiffre d’affaires de BP était d’environ 350 milliards de dollars en 2013) ? Et de la relation entre cet argent et les activités de BP à toutes les étapes de la chaîne de valeur, prospection, production, raffinage, négoce et distribution de produits pétroliers à travers toute la planète ?

« Et pourtant, même en l’état actuel, cette cartographie soulève toutes sortes de questions intéressantes. Pourquoi toutes les filiales de BP dans les îles Caïmans semblent-elles consacrées soit aux oléoducs, soit à la région du Caucase ? BP utilise-t-elle une filiale belge pour gérer les revenus du champ pétrolier de Rumaila au Sud de l’Irak, et si oui, est-ce pour des raisons fiscales ? Est-ce qu’une petite société détenue par Price Waterhouse Cooper a pris en charge les questions de conformité juridique pour une partie très importante du réseau à la mi-2010 pour renforcer ce qu’on a surnommé le ‘bouclier de Macondo’, destiné à prémunir les patrons de BP de toute mise en cause juridique suite à la marée noire du Golfe du Mexique ?

« Les données brutes ne peuvent pas fournir par elles-mêmes de réponses à ces questions. Mais le simple fait d’être en mesure de zoomer sur les entités individuelles, puis de revenir au groupe dans sa globalité, permet de formuler des questions qui n’auraient peut-être pas été posées sinon. Nous espérons que les données et leur visualisation inciteront d’autres à se pencher sur ces questions ou d’autres, afin d’en apprendre davantage sur le fonctionnement de l’industrie pétrolière.

« Ce qui nous mène à la seconde leçon – cette carte n’est pas un aboutissement, mais le commencement d’une recherche. Elle fournit un squelette sur lequel il faudra raccrocher davantage d’informations et des connaissances plus approfondies. Par exemple, nous avons des rapports financiers remontant à plusieurs années en arrière pour 150 filiales de BP. Il faudrait des experts en comptabilité d’entreprises – ce que nous ne sommes pas – pour détecter au sein de toutes ces données des tendances lourdes correspondant à des événements du monde réel, comme les conséquences financières de la catastrophe de Deepwater Horizon ou des péripéties en cours en Russie et alentour. Mais le principe de l’open data signifie que si nous pouvons collecter, trier et publier ces données, peut-être quelqu’un d’autre pourra venir et commencer à les rendre plus intelligibles. (…)

« Il faut souligner que nous ne poursuivions pas d’objectif particulier en ciblant l’entreprise BP, et que nous ne nous attendions pas à trouver (et n’avons pas trouvé) des faits répréhensibles.

« C’est notre conviction que ce degré de transparence, qui offre une vision systémique, devrait devenir la normale pour les entreprises, et que c’était en fait la normale avant l’ère actuelle, lorsque les frontières de l’activité des entreprises coïncidaient davantage avec celles des nations et offraient davantage prise à une surveillance publique. Tout ce que nous cherchons à faire est de restaurer l’équilibre entre la liberté des entreprises et la supervision publique qui prévalait avant que les moyens de communication globaux et la mobilité instantanée des capitaux ne détruisent cet équilibre. ».

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