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Dossier Multinationales : les batailles de l’information

Médias sous emprise

, par RITIMO

Dans de nombreux pays, le premier obstacle à une information indépendante sur l’économie et les grandes entreprises est la concentration des médias entre les mains de quelques groupes industriels. Conflits d’intérêts, priorité à la publicité et au divertissement plutôt qu’à l’information, connivences politiques et économiques font obstacle à une information véritablement démocratique.

Dans les pays fâchés avec la démocratie, il n’existe pas d’information indépendante et libre. L’information est-elle pour autant vraiment démocratique dans les pays où la liberté d’expression est respectée et garantie par les textes de lois ? En France, comme dans de nombreux pays occidentaux, le système médiatique n’est plus le garant d’une information libre. Il ne favorise ni la réflexion ni la capacité d’agir. Comment en est-on arrivé là ?

Un premier courant de pensée accuse le néolibéralisme d’avoir contribué à faire considérer l’information comme n’importe quelle autre marchandise. Les médias de masse sont désormais dans les mains de grands groupes industriels qui veulent faire des profits : il faut vendre ! En l’espace de quelques décennies, les dirigeants de ces grands groupes se sont retrouvés au sommet du pouvoir et ont intensifié la concentration des médias dans une dimension à la fois verticale (intégrant les phases de création, de production et de distribution) et horizontale (réunissant au sein d’un même groupe tout type de médias : TV, radio, presse, internet…). Leur objectif ? Contrôler l’information, pour gagner de l’argent et pour mettre l’information au service de leurs intérêts (en faisant par exemple l’éloge des produits vendus par leurs empires industriels et, plus généralement, en présentant le modèle économique néolibéral comme la seule option possible), et accroître leur influence auprès des politiques en place, qui sont parfois leurs amis, ou leurs… collègues.

Et le service public dans tout ça ?

Fort heureusement, ces empires de presse ne détiennent pas la totalité des médias français (même s’ils en constituent une proportion importante). On pourrait espérer que les médias du service public, échappant à leur contrôle, ne subissent pas de pressions ou de rapports de dépendance venant des milieux politiques ou financiers. Ce n’est malheureusement pas aussi simple ! Le service public, qui concerne les quelques chaînes et antennes ayant été épargnées par la privatisation et qui se trouvent donc encore sous le contrôle de l’État, est très dépendant des financements de la publicité.

Par ailleurs, la connivence entre les élites du monde politique et des médias est courante. Un exemple : les présidents de France Télévision et de Radio France sont directement choisis par l’Élysée dans un cercle de proches. Dans ce contexte de conflits d’intérêts, comment ne pas se demander si le « service public », au lieu d’assurer une mission d’intérêt général, ne sert pas plutôt les intérêts du gouvernement ?

Questions de censure et d’autocensure

Les grands patrons de presse affirment que leurs équipes rédactionnelles sont indépendantes. En réalité, nombre de leurs journalistes pratiquent l’autocensure pour ne pas nuire à l’image et aux intérêts de leurs patrons. Et quand ils ne le font pas d’eux-mêmes, ils peuvent être rappelés à l’ordre ou directement censurés : en 2007, le groupe Bolloré refuse de publier dans le quotidien gratuit Matin Plus (devenu, depuis, Direct Matin) un article « sur les déboires de musiciens roms avec la police » au prétexte qu’il serait « extrêmement désagréable pour la France ». Mêmes pratiques de censure chez Dassault : accusé d’avoir mis en place un système d’achat de voix lors des élections municipales de Corbeil-Essonnes en 2009, le sénateur et magnat de presse, Serge Dassault, assigne en justice un journal qui révèle ces soupçons (Libération), liquide tous les stocks du numéro en question dans sa ville et fait en sorte que l’affaire ne soit mentionnée dans aucune ligne du journal dont il est propriétaire (Le Figaro).

L’emprise grandissante des patrons de presse et de leurs amis politiques, couplée à des projets de loi ou de directive inquiétants concernant le « secret des affaires », a conduit plusieurs journalistes spécialisés dans l’investigation à se regrouper dans un collectif, intitulé « Informer n’est pas un délit », puis à publier un ouvrage collectif du même titre afin de dénoncer « les nouvelles censures », qu’elles émanent du pouvoir politique ou des propriétaires de médias, souvent complices. Le cas de Vincent Bolloré – patron à la fois de médias et de groupes de publicité comme Havas, n’hésitant pas à utiliser cette position pour intervenir dans la politique éditoriale de ses propres titres ou de médias concurrents, et habitué aux poursuites en diffamation contre les journalistes – est notamment pointé du doigt.

Et ailleurs dans le monde ?

La France ne fait pas figure d’exception. Dans bien d’autres pays du monde, la concentration des médias aux mains de conglomérats, leur dépendance vis-à-vis des puissances politiques, leur vision déformante et uniformisée sur la vie sociale et politique sont les caractéristiques des paysages médiatiques. Quelques exemples :

  • NewsCorp, empire médiatique contrôlé par Rupert Murdoch, est présent sur tous les supports médiatiques aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Australie. Il est proche du gouvernement conservateur en Grande-Bretagne, du parti républicain et des néoconservateurs aux États-Unis.
  • Globo couvre 80 % de ce qui est lu, vu ou écouté au Brésil. Le réseau représente l’élite économique du Brésil et, à ce titre, produit une information très défavorable au PT (Parti des Travailleurs) et souvent partiale (en 2013, lors des protestations contre la vie chère, la principale chaîne de télévision assimilait les manifestants brésiliens à des casseurs…).
  • Berlusconi contrôle la télévision et de nombreux quotidiens et magazines italiens ou allemands avec ses groupes Fininvest et Bertelsmann. Président du conseil en Italie durant neuf années non consécutives, il a été en position de contrôler la quasi-totalité des télévisions italiennes durant ces mandats.

Quels moyens d’action ?

Aujourd’hui, cette concentration des médias est pointée du doigt. Certains pays cheminent vers l’adoption de législations antitrust pour limiter la concentration dans les médias et la publicité. En Argentine, le groupe Clarin a dû céder une partie de ses licences de diffusion de radio et télévision, pour se conformer à la loi sur les médias.

En France, une loi, adoptée en 1945 pour garantir le pluralisme des médias, interdit à un groupe de dépasser un seuil de 30 % de la diffusion totale de la presse quotidienne d’information politique et générale. La règle dite des « deux sur trois » interdit à un même groupe de posséder à la fois une télévision, une radio et un quotidien national (elle autorise au maximum le contrôle de deux de ces trois médias). La règle des 20 % énonce qu’un groupe non-européen ne peut pas détenir plus de 20 % du capital d’une télévision, d’une radio ou d’un quotidien national. Certains politiques et grands patrons de presse réclament la suppression de cet arsenal juridique, taxé d’obsolète par l’arrivée d’Internet, ce qui laisserait la voie libre pour toujours plus de concentration.

L’information sacrifiée à la publicité

Cette concentration des médias dans les mains de grands groupes industriels change la nature de l’information, qui a désormais pour mission première de faire vendre ou grimper l’audimat, au détriment de son rôle de transmission, d’analyse, voire de polémique. Une tendance encore accentuée par l’importance croissante de la publicité.

Celle-ci représente en moyenne 50 % à 60 % du chiffre d’affaires de la presse. Certains médias sont devenus de véritables supports publicitaires, en inventant de nouvelles formes. Les procédés de détournement sont multiples et variés, à commencer par les « publi-reportages », ces pages de rédactions achetées par un annonceur, qui se présentent comme des informations mais qui ne font en réalité que les louanges d’un produit ou d’une entreprise, ou encore les suppléments « tendances » de certains hebdomadaires et quotidiens, qui constituent de véritables catalogues de marques dans lesquels la traditionnelle distinction déontologique entre contenu rédactionnel et publicité a visiblement disparu. Dans la presse gratuite, 80 % des pages contiennent un ou plusieurs encarts publicitaires qui lui permettent de se financer.

Cette influence de la publicité joue sur la qualité de l’information : loin d’être neutre, la publicité alimente les stéréotypes (stéréotypes de genre, d’âge, ethnique) et les clichés autour de la réussite et du plaisir à surconsommer. Soucieux de satisfaire les annonceurs qui les financent (majoritairement dans la grande distribution, les marques automobiles ou la téléphonie mobile), les médias font ainsi une place de choix aux contenus qui mettent en valeur l’image et les produits de ces annonceurs pour pouvoir doper leurs ventes.

Dans certains cas, cela peut aller jusqu’à la censure. Dans son édition du 30 septembre 2015, le journal satirique Le Canard Enchaîné accuse Volkswagen d’avoir fait du chantage à la publicité. Le groupe allemand aurait tenté d’empêcher la presse française de parler de la crise qui le touche, liée à l’équipement de véhicules vendus dans le monde entier d’un logiciel permettant de tromper les contrôles antipollution. Le Canard s’est procuré un mail de MediaCom (l’agence média de Volkswagen en France) envoyé à certains quotidiens régionaux : « Si nous pouvons assurer formellement à l’agence et à la marque que lors des dates de parution des 6, 8 et 10 octobre prochain, il n’y aura aucun article relatif à la crise VW, nous conserverons les investissements… Si pas possible de tenir cet engagement, nous serons dans l’obligation d’annuler ce dispositif. » Des accusations, niées en bloc par le constructeur automobile, qui montrent les tentatives de chantage et de censure des annonceurs vis-à-vis des médias.

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