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Spoliation et résistance en Inde et au Mexique

Les mécanismes de spoliation de l’agro-industrie au Mexique

, par JIMENEZ MARTINEZ Nancy Merary

L’une des manifestations du capitalisme, dans le contexte actuel de la mondialisation, est l’assujettissement des territoires et de leurs communautés aux rouages des marchés internationaux, sur lesquels s’échangent leurs ressources : matières premières, minerais précieux, main-d’œuvre bon marché ou denrées alimentaires. C’est sur ce dernier point, et donc sur l’agro-industrie, que nous allons nous pencher.

L’agro-industrie au Mexique

L’agro-industrie se consacre à la transformation des matières premières issues de l’agriculture, de l’élevage ou de la sylviculture pour donner de la valeur ajoutée aux produits. Ce secteur s’est fortement développé au Mexique ces dernières années, à tel point que les exportations agro-industrielles représentent désormais plus de 11 milliards d’euros  [1]. S’il est vrai qu’au Mexique, l’agro-industrie est née pendant la Seconde Guerre mondiale (la production alimentaire devait alors contribuer à répondre aux besoins des États-Unis), l’importance de ce secteur économique a explosé avec la signature de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) en 1994.

L’entrée en vigueur de l’ALENA a marqué un tournant inédit pour les campagnes mexicaines. Depuis lors, les stratégies publiques en matière de production alimentaire se sont fortement tournées vers l’export, en privilégiant un système industrialisé conçu pour satisfaire les besoins agro-industriels. Cette évolution s’est appuyée sur diverses stratégies de modernisation qui ont fait table rase des savoirs et techniques agricoles traditionnels, tout en reléguant au second plan les petit.e.s exploitant.e.s. Le Mexique est aujourd’hui le 12ème plus gros producteur et exportateur de produits agro-industriels au monde (Escandón et Pineda, 2014).

Les projets agro-industriels au Mexique

L’agriculture et l’élevage étant des activités très développées au Mexique, il est préférable de s’arrêter sur quelques cas particuliers qui se démarquent pour différentes raisons. Le Nord du Mexique est ainsi le théâtre du développement d’un modèle d’agriculture industrielle essentiellement basé sur des monocultures, et sur l’utilisation à grande échelle de produits agrochimiques et de semences génétiquement modifiées. Selon Greenpeace, 92 % des subventions fédérales destinées à l’agriculture sont perçues par les producteurs et productrices du Nord du pays, qui représentent tout juste 20 % des exploitant.e.s agricoles du Mexique.

C’est néanmoins dans l’État méridional du Chiapas que l’on trouve la plus vaste monoculture du Mexique : la jungle tropicale de Lacandón (un site classé au patrimoine mondial de l’Unesco) abrite en effet des plantations de palmiers à huile couvrant une surface de 38 525 hectares. 70% de tous les palmiers à huile du pays s’y trouvent concentrés, et jusqu’à 400 000 hectares supplémentaires de palmiers à huile pourraient y être plantés  [2].

Le plateau de Purepecha, dans l’État du Michoacán, dans le Centre-Ouest, est un autre site de production agricole basé sur la monoculture, où les plantations d’avocat occupent plus de 130 000 hectares. Ces plantations représentent 75 % de la surface totale du plateau, empiétant ainsi sur les pinèdes locales, et notamment sur sept espèces de pin menacées. La destruction des forêts s’explique par les énormes profits générés par les ventes d’avocats : leur production représente plus de 10 milliards d’euros, leurs exportations, plus de 680 millions d’euros  [3].

La péninsule du Yucatán, dans le Sud-Est du pays (qui comprend les États du Yucatán, de Campeche et de Quintana Roo) a elle aussi fait les gros titres de la presse internationale en raison de la place qu’y occupe l’agro-industrie. En 2011, Monsanto y a planté, avec l’accord du gouvernement fédéral, plus de 30 000 hectares de soja génétiquement modifié. Le miel, premier produit agricole de la région et principale source de revenus pour les familles de la péninsule  [4], a alors été contaminé par le pollen de soja. Cette contamination a été détectée en Europe (premier consommateur de miel mexicain), où la Cour de justice de l’Union européenne a interdit la vente de miel contenant du pollen issu de cultures non autorisées, et exigé que les produits contenant plus de 0,9 % de pollen issu de cultures génétiquement modifiées autorisées soient explicitement étiquetés.

Cette affaire est à l’origine de nombreux litiges. D’une part, un conflit oppose divers départements du gouvernement fédéral mexicain : le ministère de l’Agriculture (SAGARPA) a autorisé Monsanto à planter du soja transgénique quand bien même la Commission interministérielle sur la biosécurité et les organismes génétiquement modifiés (CIBIOGEM), qui relève de la Commission nationale pour la connaissance et l’usage de la biodiversité (CONABIO)  [5], avait auparavant mis en garde contre les risques d’une telle mesure, et s’y était publiquement opposée. D’autre part, l’affaire Monsanto nourrit également un conflit entre les gouvernements fédéral et fédérés ; le gouvernement du Yucatán a publié un décret faisant de l’État un territoire sans OGM, affirmant ainsi son autonomie vis-à-vis de la fédération.

La détérioration de la situation des apiculteurs et apicultrices a fait l’objet d’une procédure en cours d’appel, au terme de laquelle la deuxième chambre de la Cour suprême de justice a, en 2015, provisoirement suspendu les permis délivrés par la Direction générale de la santé des plantes (qui relève du Service national pour la santé, la sûreté et la qualité des aliments (SENASICA), une branche du SAGARPA) pour la production de soja OGM dans la péninsule du Yucatán. Le tribunal a justifié cette suspension en soulignant que les permis avaient été délivrés en violation du droit au consentement préalable, libre et éclairé de la majorité de la population indigène. La suspension ne tient certes pas compte des répercussions écologiques et économiques de la culture du soja, mais représente néanmoins un pas en avant dans la défense des communautés touchées.

Deux autres cas méritent d’être mentionnés, à commencer par la production de fourrage et notamment de pousses de luzerne, principal coupable de l’épuisement des aquifères dans l’État septentrional de Coahuila. Rappelons que le secteur de l’élevage est extrêmement gourmand en eau, et produit de grandes quantités de puissants gaz à effet de serre, comme le méthane. Le cas de Cuatro Ciénegas (Coahuila) mérite que l’on s’y attarde en raison de la nature particulière de son territoire, élevé au rang d’Aire de protection de la faune et de la flore en 1994 : c’est une « oasis au cœur du désert » (Guerrero, 2007). Sa spécificité en fait un havre pour de nombreuses espèces endémiques, ainsi qu’un lieu idéal pour étudier les grands jalons de l’évolution biologique planétaire ; un site indispensable pour comprendre l’origine de la vie  [6].

Enfin, complétons ce tour d’horizon de l’agro-industrie au Mexique avec la production de viande. Le principal producteur de viande du Mexique est aussi le plus gros complexe agro-industriel d’Amérique latine. En 2016, ce complexe a consommé la totalité de l’eau d’El Lucero, une bourgade relevant de la municipalité de Tlahualilo, dans l’État de Durango (Centre-Nord du Mexique), mettant ainsi en péril la vaste région de La Laguna (à cheval sur les États de Durango et Coahuila)  [7]. Malgré cette situation critique, dans une région désertique où l’eau manque depuis toujours, une nouvelle usine est prévue à Vizcarra (Durango), afin d’y élever 52 000 vaches holstein.

L’impact du modèle agro-industriel au Mexique

Par agro-industrie, on entend un modèle commercial fondé sur la production alimentaire à grande échelle, qui fait fi des pratiques culturelles de plantation, des savoirs ancestraux et des connaissances basées sur l’observation des cycles naturels. Ce modèle de production alimentaire est néfaste pour tout le monde. L’agriculture OGM nuit à chacun d’entre nous en raison de son recours intensif aux produits agrochimiques, de la contamination des sols et des eaux et de la perte de biodiversité conséquente aux monocultures. Ce sont néanmoins les plus démuni.e.s qui sont les plus touché.e.s.

Bien que l’on ne puisse dire que l’agro-industrie entraîne directement une spoliation, les pertes subies par les communautés bouleversent leurs modes de vie et débouchent sur des situations iniques. Ce n’est pas forcément une question de coercition, ni même de consentement. Ces communautés perdent tout simplement leurs moyens de subsistance et de survie à cause du développement agro-industriel, soit car elles ne maîtrisent plus les semences, soit car l’eau est détournée à d’autres usages au détriment de l’agriculture de subsistance, soit car l’économie locale s’effondre du fait du modèle agro-industriel mondialisé, soit en raison des maladies provoquées par l’utilisation de produits agrochimiques ou la consommation de produits agro-industriels.

L’agro-industrie promet de nourrir la planète entière mais exclut en réalité une grande partie de la population, et entraîne une insécurité alimentaire en nuisant à la capacité d’autosubsistance, en échange d’un pseudo-avantage comparatif nécessitant d’énormes investissements aux terribles répercussions économiques et socio-écologiques. Des chercheurs de l’Université autonome du Yucatán ont démontré que les retombées négatives de la production de soja OGM allaient être 55 fois plus coûteuses que les profits générés, et que la contribution globale du miel à l’économie est trois fois plus importante que celle du soja  [8].

D’un côté, l’agro-industrie engendre des conséquences néfastes pour la biodiversité. Une monoculture, quelle qu’elle soit (palme, soja, sorgho…), ne pourra jamais remplacer l’écosystème originel et les services qu’il fournit à des centaines d’espèces de plantes et d’animaux. L’implantation de monocultures sur des territoires à la biodiversité foisonnante a entraîné de véritables tragédies en détruisant les habitats, des jungles aux pinèdes. La modification de l’usage attribué aux terres, si nuisible pour les écosystèmes, est une étape incontournable pour développer une production orientée vers la demande internationale.

De l’autre côté, l’agro-industrie n’a fait qu’aggraver le problème de l’eau au Mexique. L’eau devient source de conflits en raison de l’attribution de droits de consommation d’eau à l’agro-industrie, au détriment de la consommation humaine et de l’agriculture à petite échelle, ce qui entraîne ensuite des pénuries. De nombreuses communautés et leurs territoires sont victimes d’une véritable injustice écologique qui met leur existence en péril, car cet élément vital leur est pris pour le donner aux projets agro-industriels, comme en témoigne le cas de la région de La Laguna et de Cuatro Ciénegas.

Au bout du compte, c’est peut-être le cas de la production de soja transgénique dans la péninsule du Yucatán qui illustre le mieux les mécanismes de spoliation employés par l’agro-industrie, car il nous permet d’identifier précisément ses impacts négatifs sur les écosystèmes et nous rappelle à quel point tout s’enchevêtre dans la nature complexe qui nous entoure. Bien que les paysan.ne.s soient touché.e.s par la production de soja OGM, à cause de la dégradation de l’eau et des sols, ce sont les apiculteurs et apicultrices qui souffrent le plus, à la fois car leur production est contaminée par les OGM et car les abeilles elles-mêmes sont aujourd’hui menacées dans cette région.

Conclusion

L’agro-industrie n’est que l’une des nombreuses facettes du capitalisme. Aussi subtils soient les mécanismes de spoliation qu’elle emploie, ils n’en sont pas moins propres à la production et à la reproduction capitalistes.

Dans ce contexte précis, la spoliation ne se traduit pas nécessairement par l’interruption d’une forme de propriété, mais plutôt par la perte de la maîtrise de certains éléments indispensables pour la reproduction sociale des communautés ainsi spoliées. En d’autres termes, quand l’eau est détournée pour un usage spécifique au détriment d’un autre, on assiste non pas à la perte de droits exclusifs sur l’eau, mais à la spoliation de l’accès à la consommation de cette ressource, que la communauté a toujours eu, et dont le tissu social se trouve chamboulé.

Cette spoliation est un instrument de pouvoir à l’origine de différents types de scénarios, qui privilégie certain.e.s acteurs et actrices au détriment des autres. Cette relation entre spoliation et privilège est une forme d’inégalité, ces deux éléments étant le fruit du pouvoir et débouchant sur différentes formes d’inégalité. Au Mexique, la situation est aggravée par la préexistence d’autres inégalités : pauvreté, marginalisation ou encore discrimination à l’encontre des peuples indigènes.

Traduit de l’anglais vers le français par Adrien Gauthier

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