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Spoliation et résistance en Inde et au Mexique

Les groupes armés au Mexique, des acteurs-clés de la spoliation

, par CHAKRAVARTTY Anupam

Depuis douze ans, le Mexique traverse un processus de militarisation qui se traduit par l’influence croissante de l’armée sur tous les aspects du quotidien du pays, dans un contexte d’intensification des violences perpétrées par les différentes organisations criminelles, dont le pouvoir ne cesse de grandir. La présence de groupes armés réguliers et irréguliers modifie le quotidien des zones rurales et urbaines qui, pour certaines, vivent dans un climat de violence permanent. Les communautés paysannes sont les plus touchées, car travailler la terre dans ces conditions est compliqué ; de plus, elles sont prises pour cible par divers groupes criminels qui y voient une source de travailleurs bon marché, pour ne pas dire d’esclaves. L’expulsion de populations est un problème de taille qui est néanmoins difficile à quantifier. Pour couronner le tout, les groupes criminels semblent aussi agir pour le compte des entreprises extractivistes désireuses de poursuivre leur exploitation en toutes circonstances.

La naissance de l’armée mexicaine

Un regard sur l’histoire permet de constater que l’armée a géré de vastes étendues de terres au cours de la période post-révolutionnaire. Selon Víctor López, qui étudie le système politique mexicain, les chefs de l’armée victorieuse de la révolution mexicaine (1910-1917) furent les véritables bénéficiaires de la réforme agraire qui l’accompagna, et devinrent les nouveaux grands propriétaires terriens. Le travail de la terre et l’agriculture étaient au cœur de l’économie, et l’institution de l’hacienda (vaste propriété agricole) était encore extrêmement productive. Le général Álvaro Obregón, qui dirigea le pays de 1920 à 1924, transféra les terres aux généraux. Ces chefs militaires étaient des personnages incontournables de la période post-révolutionnaire : leur octroyer des terres était une façon d’imbriquer, de préserver et de renforcer les mécanismes de contrôle.

Plutarco Elías Calles, successeur d’Obregón et homme fort du régime post-révolutionnaire, s’opposa à la distribution des terres et tenta de supprimer les ejidos (une forme de propriété communale) et de chambouler le régime foncier en les remplaçant par des propriétés privées. Obregón et Calles consolidèrent tous deux le pouvoir de l’élite militaire au détriment d’une paysannerie marginalisée et paupérisée, dont une partie avait pourtant intégré l’armée. D’après l’historien Hans Werner Tobler (2014), l’armée obregoniste (au nord) fut le précurseur direct de l’armée actuelle, tandis que la faction villiste (elle aussi au nord) et la guérilla zapatiste (au sud), toutes deux défaites par la première, étaient plutôt constituées des classes populaires et paysannes [1]. Les obregonistes abandonnèrent les revendications agricoles et constituèrent une armée au service des groupes dominants (mais qui a désormais ses propres ambitions), et se montrèrent souvent hostiles envers les paysan.ne.s. La révolution mexicaine et les événements qui s’ensuivirent contribuèrent grandement à façonner l’identité militaire et la relation que l’armée entretient aujourd’hui avec la terre et le territoire.

Au fil du XXe siècle, les militaires menèrent des opérations limitées mais incessantes, surtout dans les zones rurales, et réprimèrent en de nombreuses occasions les mouvements sociaux, ouvriers et étudiants. Pensons par exemple à la « guerre sale » des années 1970 (les affrontements constants entre guérillas dans l’État de Guerrero), les actions menées en représailles au soulèvement indigène zapatiste de 1994 dans le Chiapas ou, plus récemment, les opérations lancées contre des groupes d’autodéfense dans divers États dont ceux de Tamaulipas, Michoacán, et Chihuahua. Toutefois, ces derniers temps, le processus de militarisation se traduit avant tout par la consolidation de l’influence politique et économique de l’armée, par ailleurs de plus en plus présente dans les rues.

Militarisation et guerre contre les drogues

Le 8 décembre 2006, le président du Mexique en exercice, Felipe Calderón, déclare la guerre aux organisations criminelles et notamment au trafic de drogue, marquant ainsi un point d’inflexion dans l’histoire de l’armée mexicaine. Entre 2006 et 2011, le gouvernement fédéral augmente de 50 % les dépenses liées à la sécurité. Au cours des onze années qui suivront la déclaration de guerre, des bases sont construites, des campagnes de recrutement organisées, d’innombrables opérations lancées, des lois réformées pour élargir le périmètre d’action et de protection des militaires, le tout avec l’appui des États-Unis.

L’adoption de la Loi sur la sécurité intérieure (2017) par la Chambre des députés et le Sénat de la république est la dernière mesure en date prise pour renforcer l’armée. Cette loi élargit le cadre légal des forces armées en autorisant les armées de terre, de l’air et la marine à mener des opérations de surveillance qui, jusque-là, incombaient à la police, et les protège contre toute poursuite juridique future quels que soient les moyens employés. Diverses ONG de défense des droits humains ont fustigé cette loi qui encourage l’interventionnisme militaire, ne prévoit pas de garde-fous pour préserver les droits humains, et rend impossible la moindre transparence puisque toutes les informations liées à la sécurité deviennent confidentielles. Des spécialistes des droits humains reconnus, dont le haut commissaire des Nations unies aux droits de l’homme et des représentants de la Comisión Nacional de los Derechos Humanos (« Commission nationale des droits humains »), ont mis les sénateurs en garde contre la loi dans sa forme actuelle, car elle induirait la modification d’au moins neuf articles de la constitution.

Plus de dix ans après la déclaration de guerre de M. Calderón, les analystes  [2] dressent le bilan suivant du rôle accru de l’armée : 1) son budget a augmenté au détriment de l’éducation et de la culture ; 2) les violences et les violations des droits humains ont fortement progressé (à la violence accrue des cartels viennent s’ajouter les violences commises par l’armée) ; 3) les sommes que représente le trafic de drogue n’ont pas diminué, au contraire ; 4) le trafic de drogue a infiltré l’armée, la police et les trois échelons de gouvernance (municipal, régional et fédéral).

Répression, délogement et spoliation

L’une des conséquences les plus tragiques de la militarisation est l’intensification de la répression à l’encontre des militant.e.s des droits sociaux et humains. Le Centro de Análisis Político e Investigaciones Sociales y Económicas (« Centre d’analyse politique et de recherches sociales et économiques », CAPISE) a étayé les liens entre militarisation et multiplication des offensives des autorités contre les mouvements d’opposition indigènes et paysans, notamment au Chiapas, mais aussi dans les États d’Oaxaca, de Guerrero, Puebla, Veracruz, Basse-Californie et Morelos. Spoliation des terres, expulsions et condamnations abusives sont le lot quotidien de ces populations.

Les violations des droits humains sont légion. Faute de place, nous nous contenterons de mentionner le cas des paysan.ne.s écologistes de la Sierra de Petatlán, dans le Guerrero, une zone où la forte présence de groupes armés (dont l’armée mexicaine) remonte au moins aux années 1970. Après avoir mis en déroute des bûcherons clandestins et la société canadienne Bois Cascade, Rodolfo Montiel et Teodoro Cabrera de l’Organización de Campesinos Ecologistas de la Sierra de Petaltlán (« Organisation des paysans écologistes de la Sierra de Petatlán », OCESP) sont emprisonnés en 1999 en vertu de fausses accusations, au moment même où se déroule une opération militaire contre le trafic de drogue. Les leaders paysans sont torturés, contraints de signer de fausses déclarations et condamnés pour port d’armes et culture de marijuana. Alors qu’ils sont en prison, ils se voient décerner les prix Goldman et Chico Mendes pour leur lutte écologique.

En 2001, le président en exercice, Vicente Fox, ordonne leur libération en raison de leur santé précaire. Leur innocence n’est pas reconnue pour autant et, après avoir épuisé tous les recours juridiques possibles, les militants doivent fuir, à l’instar de nombreux voisins et collègues de Montiel et Cabrera, au point qu’il ne reste pratiquement plus que des femmes et des mineurs dans la région. Les femmes créent leur propre organisation de militantes écologistes, l’Organización de Mujeres Ecologistas de la Sierra de Petatlán (« Organisation des femmes écologistes de la Sierra de Petatlán », OMESP), qu’elles doivent par la suite dissoudre car, là encore, les communautés des environs sont la cible de violences. Les militaires ne constituent ici qu’un groupe armé parmi d’autres : trafiquants de drogues, paramilitaires et guérillas.

Le cas de l’OCESP et de l’OMESP est symptomatique de la situation qui prévaut, depuis des années voire des décennies, dans plusieurs zones rurales du Mexique où l’organisation paysanne et indigène est mise à mal par la présence de l’armée et du trafic de drogue. Dans d’autres régions de l’État de Guerrero et dans ceux de Tamaulipas et de Veracruz, des témoignages montrent que des groupes armés liés au trafic de marchandises illégales sont de connivence avec les entreprises extractivistes, dont ils garantissent la continuité de l’exploitation face à l’opposition des autochtones. La situation est extrêmement sensible, ce qui explique sans doute le manque de données solides sur ce point.

Des casernes militaires, des bases et d’autres infrastructures ont été érigées pour consolider le pouvoir de l’armée au Mexique. Personne ne sait vraiment comment le ministère de la Défense a fait l’acquisition des terrains nécessaires, mais la presse a fait état de conflits à ce sujet. Ainsi, à Mitla, Tlacolula et Macuilxóchitl, dans l’Oaxaca, des communautés se sont opposées à l’implantation d’une base militaire ; même scénario à San Bartolomé Xicomulco, dans l’arrondissement de Milpa Alta, à Mexico, ainsi qu’à Icacos et Cumbre de Llano, dans le Guerrero. Il est aussi prévu d’installer des arsenaux à Oriental, dans l’État de Puebla, pour y produire des armes, des projectiles, des obus et des grenades, ainsi que pour effectuer la maintenance complète des véhicules de combat armés ; des paysan.ne.s ont pour cela été exproprié.e.s de leurs terres voilà huit ans, et n’ont pas été indemnisé.e.s à ce jour.

À Papaxtla, toujours dans l’État de Puebla, des autochtones dénoncent de leur côté le fait que l’armée ait facilité la spoliation de terres pour installer un oléoduc dans le cadre du Proyecto Integral Morelos [3]. La construction d’un nouvel aéroport à Atenco, dans l’État de Mexico, est entachée des mêmes critiques.

Conclusion

Le Mexique est actuellement un État militaire où, paradoxalement, le crime organisé grossit et se renforce. Selon la Procuraduría General de la República (le bureau du procureur de la république), quarante-cinq groupes criminels sont aujourd’hui actifs sur le territoire national [4]. Les cartels du Pacifique, du Golfe et de Tijuana ont monté leurs propres factions armées et sont rompues aux techniques militaires et dotées d’armes de gros calibres ; certaines d’entre elles sont devenues indépendantes et ont, à leur tour, formé leur cartel. Des déserteurs issus des armées mexicaine et guatémaltèque, et d’anciens membres de l’élite des forces armées de ces deux pays, ont rejoint leurs rangs. Les médias se font constamment l’écho des combats entre ces groupes et les forces fédérales. Les cartels prennent régulièrement possession de terres et de propriétés et obligent les hommes qui s’y trouvent à les rejoindre ou à fuir. D’autres communautés, dans le Chihuahua et le Guerrero, se sont vu contraintes de travailler pour le crime organisé, et vivent dans la crainte.

De l’avis d’experts tels qu’Andreas Schedler (2015 : 284), on peut parler de conflit intérieur armé dans certaines régions. L’État a abandonné les zones rurales et pauvres à leur sort et les cartels ont pris sa place, qui en usant de la force, qui en plaçant leurs hommes à des postes-clés ou en corrompant des responsables ou les pouvoirs publics. Les déplacements de populations prennent une dimension catastrophique, bien que le problème soit pratiquement passé sous silence [5]. Les classes moyennes et les entrepreneurs en viennent à faire appel à des mercenaires, tandis que les communautés indigènes et paysannes en sont réduites à créer des groupes d’autodéfense.

À l’heure actuelle, c’est ce mélange de spoliation de terres, alimentée par les opérations militaires, et d’innombrables violations des droits humains, à commencer par le droit à la vie, alimentées par la militarisation et l’existence des milices, qui caractérise malheureusement la situation globale du Mexique.

Notes

[1Ces armées sont les trois grandes actrices de la révolution mexicaine. Francisco Villa (surnommé Pancho Villa) commanda la Division du Nord de l’armée constitutionnaliste, tandis qu’Emiliano Zapata, un leader paysan révolutionnaire, dirigea l’Armée de libération du Sud.

[2Javier Sicilia, Estamos hasta la madre, Editorial Planeta, 2011.

[3Un projet d’infrastructures énergétiques à cheval sur les États de Morelos, Puebla et Tlaxcala.

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Références

  • Werner Tobler, Hans. (2014). Peasants and the Shaping of the Revolutionary State, 1910-40. In Katz, F. (dir.), Riot, Rebellion, and Revolution : Rural Social Conflict in Mexico (pp. 487-518). New Jersey, États-Unis : Princeton University Press.
  • Schedler, A. (2015). En la niebla de la guerra : Los ciudadanos ante la violencia criminal organizada, Mexico, Mexique : Centro de Investigación y Docencia Económicas.

Traduit de l’anglais vers le français par Adrien Gauthier.

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