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Le Livre des jeunesses sud-américaines

Sommaire du dossier

Bilan du projet « Jeunesses sud-américaines »-Part 4

Le cas de l’Uruguay

, par IBASE

Voir la partie 3

L’uruguay : Discussions et défis d’être jeune

« Suis-je jeune ? Suis-je une femme ? Suis-je une afro descendante ? Je suis tout cela ». Cette phrase a été prononcée par une des personnes ayant participé aux tables rondes réalisées dans le cadre du Projet Jeunesses sud-américaines. Avec cette phrase, cette jeune féministe déclare qu’elle peut être définie par une certaine identité au-dessus des autres, qui lui sont également attribuées. Il se peut que parmi ces trois critères mentionnés (allusion faite au sexe, à la race et à l’âge), le dernier soit le moins immuable. Quand et comment le découpage générationnel fait la différence ? C’est de cela dont nous allons parler.

L’illusion de la singularité

Amartya Sen (2007), dans sa critique exacerbée de la théorie du choc des civilisations de Huntington, évoque la prise de parole sur l’identité singulière occultée dans cette construction des civilisations, à partir de la religion.

« L’illusion de la singularité se fonde sur la présomption qu’un individu ne doit pas être perçu en fonction de ses multiples affiliations ou de son appartenance à une multitude de groupes, mais uniquement en fonction de son appartenance à une collectivité particulière qui déterminerait son identité. L’idée que la population mondiale peut se diviser aussi grossièrement ne va pas uniquement à l’encontre de l’idée un peu passée de mode que les ‘individus sont à peu près les mêmes partout dans le monde’ mais elle va également à l’encontre de l’idée, plus importante et justifiée, que nous sommes différents sur une infinie variété de points ». (Sen, 2007)

En dépit du fait que les classes d’âge – produit de la classification en fonction de l’âge chronologique des individus – ne sont pas l’objet explicite de l’argument de Sen, elles sont parfaitement applicables à ce cas. Son texte est très pertinent pour apporter des arguments contre la singularité de « l’identité jeune » (ou de « l’identité adulte » ou de « l’identité infantile »), si cela signifie que celui qui a un certain âge partage avec ses semblables du même âge la même identité. Il est donc logique que ce qui a été précédemment énoncé n’empêche pas de reconnaître (et, éventuellement, de défendre et même d’étudier) l’existence d’identités jeunes. Il n’existe aucune affirmation fondée pour supposer que la singularité de l’âge suppose une primauté sur les autres classifications possibles, et, par conséquent, que cette identité (même s’il elle existait) soit la plus importante de toutes. Il convient de mentionner la « touche » que Sen donne à l’argument.

« Le fait de chercher un moyen unique de classer les individus pour les besoins de l’analyse sociologique n’est certes pas nouveau ; le fait même de diviser les populations en travailleurs et non travailleurs, comme c’est le cas dans la pensée socialiste classique, relève de cette dichotomie simpliste. Tout le monde ou presque – même ceux qui défendent les opprimés - s’accorde désormais à dire que cette division en deux classes obscurcit l’analyse socio-économique, et il n’est sans doute pas inutile dans ce contexte de se souvenir que Karl Marx lui-même a sévèrement critiqué la notion d’identification unique dans sa Critique du programme de Gotha écrite en 1875 (un quart de siècle après le Manifeste du parti communiste) […]

et le cite :

« Mais les individus inégaux (et ce ne seraient pas des individus distincts, s’ils n’étaient pas inégaux) ne sont mesurables d’après une unité commune qu’autant qu’on les considère d’un même point de vue, qu’on ne les saisit que sous un aspect déterminé, par exemple, dans le cas présent, qu’on ne les considère que comme travailleurs et rien de plus, et que l’on fait abstraction de tout le reste. » (Marx, 1875, in Sen 2007)

Lorsque Foucault évoque le passage de la notion d’individu (soumis) à celui de la population, pour l’administration et la gestion du bien-être collectif, du passage de la norme à la normalité, celui-ci nous éclaire sur cette nécessité de l’État à classer en « populations » et en « sous populations » requises par l’administration. Définir les populations en fonction de l’âge des individus et, par conséquent, les classer en fonction d’un âge chronologique, opère dans ce sens et acquiert une légitimité à partir de cette procédure d’état. Les instances de contrôle politique, juridique et social transfèrent la classification des sujets vers la vie quotidienne, en concrétisant ces constructions de sorte à éviter le questionnement sur la substance ou le contenu attribué à cette classification (strictement fonctionnelle).

De même, ces « classes » peuvent parfois revêtir un caractère prioritaire par rapport aux autres constructions possibles, de manière à occulter non seulement la prépondérance qu’elles peuvent éventuellement acquérir dans la compréhension de phénomènes d’inégalité sociale, mais aussi à déplacer le sens de l’inégalité vers des formes qui se révèlent être éventuellement (et politiquement) plus convenables pour la perception et le traitement de la gestion sociale et politique. Ce fait s’appuie sur la base que les classes construites (dans ce cas par l’âge) sont homogènes en leur sein et, au final, se retrouvent confrontées entre elles (conflits entre les sujets adultes et les jeunes, par exemple, ou entre les adolescents et les adultes) en empêchant la visualisation des situations qui peuvent déterminer, en grande mesure, non seulement les propres définitions des classes d’âge, mais aussi d’autres conflits possibles. Ce mouvement rectificateur pose alors « un voile » sur d’autres processus sociaux, plus difficiles à détecter ou à assimiler, et aboutit à la « découverte » de certaines réalités qui en « occultent » (délibérément ?) d’autres, celles de la classe sociale, par exemple.

Le risque qui découle de cette ambition de faire de la jeunesse un ensemble peut être abordé à partir des déclarations de Grüner dans le prologue au travail de Zizek :

« Cette tension entre les particularismes et l’universalité est aussi le fond de cette ‘nostalgie de la Totalité’ qui est à la base du phénomène le plus énigmatique de la post-modernité ’globalisée’, le symptôme le plus parfait que les catégories rapidement abandonnées (ou mieux, exclues) dans la symbolique finissent par revenir au réel : les dénommés ‘néofondamentalismes’. La fausse totalité des néofondamentalismes qui sont, il est nécessaire de le rappeler, une recherche ‘d’identités’ nouvelles, malgré le fait qu’elles apparaissent comme une recherche d’une identité préalable et perdue, résulte, comme l’explique Zizek, d’une fracture constitutive dans laquelle la négation d’une identité particulière transforme cette identité dans le symbole de l’Identité et de la Complétude comme tel ». (Grüner, E, 1998)

Discussion et défis

Les principes de base qui soutiennent les arguments antérieurs sont les suivants :

1) Le contenu de la définition du sujet jeune dépend du contexte social et historique, ainsi que des « domaines » et varient entre eux, de la même manière que la durée attribuée au sujet jeune varie. (Nous trouvons alors des attitudes naturalistes, relativistes et constructivistes pour définir les classes d’âge) ;

2) Le concept de « population » de Foucault nous éclaire sur la nécessité d’administration de l’État et, de fracture, de la norme à la normalité, et des paramètres acceptables de défiance. Dans la construction des populations, la classification opère comme une exigence. L’âge est un dispositif rigide capable et optimal pour classer les sujets. La légitimité qu’acquiert l’âge comme critère permettant de classer les sujets n’est pas suffisante pour construire « l’identité » chez les sujets classés ;

3) Utiliser les classes d’âge comme l’élément qui prime dans la construction de l’identité des sujets semble donc une procédure forcée et erronée, si celle-ci est utilisée comme singulière. Il n’apparaît nullement évident que l’âge prime sur d’autres éléments dans la constitution de l’identité du sujet. De fait, le mouvement (transitoire dans le sujet lui-même) empêchant à lui seul cette prétention de singularité est implicite et inhérent. D’autre part, il ne constitue pas un concept unique, stable ni homogène, même chez les personnes ayant le même âge (point 1) ;

4) La simple classification d’enfance, d’adolescence, de jeunesse, de vie adulte ou de vieillesse n’est donc pas suffisante pour constituer une identité jeune ou une identité adulte ou une identité infantile. Elle n’est également pas suffisante pour constituer des acteurs sociaux, avec une « conscience de classe d’âge ».

De plus, les conditions suivantes d’utilisation de la classification dans les classes d’âges peuvent être présentées :

  • Il existe de nombreux points mettant en évidence la « vulnérabilité sociale » et la situation désavantageuse des jeunes - taux de chômage plus élevés que pour les adultes, reconnaissances rares pour la prise de décisions, indices de pauvreté plus importants, etc. -, ce qui rend nécessaire de répondre aux attentes de cette population de manière particulière ;
  • Selon la base des classifications, il peut y avoir une analogie avec le sexe constituant un critère de classification qui a permis de donner de la force et de créer une identité de genre pour les femmes qui étaient la « catégorie » la plus vulnérable de cette classification.

Les conquêtes des droits des femmes sont indiscutables et elles permettent de défendre la possibilité d’intégrer l’équité de genre dans l’agenda international comme élément fondamental et prioritaire. Quelle est la différence substantielle à défendre « l’équité de l’âge » ? Dans le cas des femmes - pour répondre à la question précédente -, nous partons de la notion des rapports de domination des hommes sur les femmes. Surgit alors dans ce trajet conceptuel la notion de genre, qui connote culturellement, symboliquement et socialement le sujet femme, en abandonnant ainsi le côté exclusivement biologique (le sexe). La distribution différenciée du pouvoir et les mécanismes de domination existants ne sont pas expliqués ou compris par les différences biologiques, mais par cette conceptualisation de la notion de genre qui non seulement la produit, mais la reproduit. Il était donc nécessaire de théoriser les mécanismes de cette reproduction de rôles de genre, qui, à partir de la notion de système patriarcal, a permis de dévoiler aussi bien la constitution des rôles de genre que la socialisation par les individus et les multiples agents et systèmes qui les renforcent et les reproduisent.

L’équivalent fonctionnel de l’idée de système patriarcal, responsable de la production et de la reproduction des rôles de genre, dans le cas des classes d’âge, serait la notion « d’adultocentrisme ». Il s’agit peut-être d’une des notions d’utilisation la plus intuitive et la moins conceptualisée, présentées dans la théorie sociologique. Non seulement cette notion ne présente pas de définition précise et rigoureuse, mais elle ne présente pas non plus de développement théorique suffisant sur la façon dont elle opère, dont elle est mesurée, sur ce qui y est rattaché et sur ce qui en découle.

Si la notion d’adulto-centrisme fait référence à une distribution non équitable du pouvoir entre les classes d’âge (quelque soit la sphère), elle doit donc être soutenue et spécifiée en fonction de la forme selon laquelle ce pouvoir est exprimé, tels que sont les mécanismes pour gérer cette distribution et particulièrement, tels qu’ils sont reproduits. Cela représente un défi significatif pour les Sciences sociales, et pour arriver à avancer réellement en direction d’une équité d’âge, les mécanismes mis en jeu pour produire et reproduire cette domination, doivent être révélés. Il n’existe pas encore d’avancée conceptuelle et théorique suffisante sur ce qui constitue un mécanisme nécessaire pour y arriver.

Note : pour renouveler les théories et les pratiques

Nous pouvons comparer les six pays en question par leurs similitudes, surtout en ce qui concerne les divisions historiques et les processus socio-économiques récents qui fragilisent leurs jeunesses. La recherche a également démontré que chaque pays possède une histoire singulière qui s’affirme dans les domaines de la production universitaire, disponible sur le sujet ; dans les domaines de la concentration des groupes, des réseaux et des mouvements jeunes qui agissent au sein de l’espace public, et également dans le domaine des expériences institutionnelles (plus anciennes, plus récentes et encore balbutiantes) avec des organismes gouvernementaux de la jeunesse. Enfin, le Projet Jeunesse sud-américaines, a donc mis en évidence que ‘comparer à partir des différences’, était aussi une possibilité enrichissante qui faisait avancer la connaissance.

D’autre part, en considérant les similitudes et les différences expliquées dans chacune des unités de ce Chapitre, nous pouvons penser que les répercussions du Projet Jeunesses sud-américaines dans les six pays ne seront pas homogènes : elles dépendront des corrélations de forces, des caractéristiques de la culture politique, des négociations possibles et des conjonctures nationales. Cependant, les six pays doivent, en commun, mettre en place des cartes cognitives réalisées dans le domaine de la jeunesse. Différentes étapes de la recherche ont en effet précisé des connexions entre les stéréotypes courants et les conceptions théoriques sur les « problèmes de la jeunesse » véhiculés par les moyens de communication, élaborés par les pouvoirs publics et qui sont, de nombreuses fois, également intégrés par des organisations jeunes de la société civile. Une telle explication touche, de par elle-même, le répertoire des questions et des réponses les plus courantes dans chaque pays. Les domaines des conflits ne sont plus pensés de manière statique - avec des alliés et des antagonistes bien définis - et révèlent le besoin de recherches comparatives qui renouvellent les théories et les pratiques. Le débat doit, par conséquent, continuer.

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