Au Darfour, le goût amer des promesses non tenues

, par Afrique XXI , LARIE Arthur, MASSA Bastien

L’accord de paix signé en 2020 avait suscité une vague d’espoir au Darfour, où la guerre a fait près de 300 000 morts en dix-sept ans. Las, cette région est toujours le théâtre de nombreuses violences. Avec la complicité du gouvernement, les Janjawid attaquent des camps de déplacés et des villages majoritairement non arabes. Pour se défendre, ces derniers se sont armés. Reportage auprès d’une jeunesse désabusée.

Après une attaque sur le village de Sigili, au Nord Darfour, un homme inspecte les dégâts.
Crédit : UNAMID (CC BY-NC-ND 2.0)

En octobre 2020, un accord de paix est signé à Juba, au Soudan du Sud, entre les principaux groupes rebelles et le gouvernement soudanais. Cet accord, qui a suivi la révolution soudanaise de 2019, augurait enfin le retour de la paix au Darfour après dix-sept ans d’un conflit qui a fait près de 300 000 morts et plus de 2,5 millions de déplacés, selon les estimations des Nations unies. Mais depuis deux ans, la wilayat du Darfour-Occidental [1] est en proie à une forte instabilité à la suite de la recrudescence d’attaques de milices arabes connues sous le nom de « Janjawid », qui visent des camps de déplacés et des villages majoritairement non arabes.

Les récentes attaques illustrent ce regain de violence. Des centaines d’hommes armés, issus principalement des tribus arabes et soutenus – au moins en matière d’équipements – par les Forces de soutien rapide (FSR), la puissante milice janjawid du numéro deux du régime, Mohamed Hamdan Dagalo alias « Hemeti », ont attaqué fin avril 2022 le camp de déplacés de Kreinik. Ils y ont massacré plus de 150 personnes et en ont contraint des milliers d’autres à fuir.

Le gouvernement soudanais, aujourd’hui contrôlé par la junte responsable du coup d’État du 25 octobre 2021, s’avère incapable d’assurer la sécurité des civils darfouris dans les campagnes comme dans les villes, où l’insécurité a bondi. « Le gouvernement central ne fait rien, il n’investit pas pour maintenir la sécurité, cela pousse même les citoyens à acheter des armes pour assurer leur propre défense », explique l’ancien gouverneur du Darfour-Occidental, Mohamed Al-Doma. Alors que beaucoup espéraient une amélioration de leur quotidien après la révolution de 2019, et notamment les jeunes, la situation s’est dégradée dans l’indifférence générale.

Au Darfour-Occidental, la menace des milices arabes accroît les affrontements

Au dernier étage de l’hôpital de Geneina, capitale du Darfour-Occidental, plusieurs familles attendent au chevet de blessés. Osman Khatir, un jeune de la tribu des Misserya Jebel, vient d’être pris en charge après avoir été touché par une balle de kalachnikov lors d’affrontements à Jebel Moon, une localité située à 70 km au nord de Geneina. Ces affrontements, qui ont, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), causé la mort d’une vingtaine de personnes et le déplacement de plus de 12 500 habitants, sont de plus en plus récurrents dans la région. « Nous étions assis dans notre ferme quand des 4x4 et des chevaux sont apparus. Ils ont commencé à nous attaquer, alors nous avons couru pour récupérer nos armes et pour nous défendre », raconte un compagnon d’Osman.

Depuis peu, les tribus « africaines » (un terme utilisé par nombre de Soudanais) ont commencé à s’armer afin de se défendre face aux attaques des milices arabes. Un phénomène nouveau dans ce conflit qui dure depuis près de vingt ans. « Nous avons commencé à nous organiser en groupe d’autodéfense depuis que les tribus “arabes” venues du Tchad, du Niger et du Darfour ont commencé à nous attaquer pour s’emparer de nos terres, en 2019, affirme Al-Sadig, un des activistes présents au chevet du blessé. Nous n’avons pas le choix. S’ils s’emparent de nos terres, c’est l’existence même de notre communauté qui est menacée. »

« Ce sont des affrontements politiques encouragés par l’État »

À quelques rues de l’hôpital, Al-Sadig, Abdulatif, Al-Tahir et Nasreddin (de gauche à droite) organisent l’aide d’urgence. Ces derniers jours, plusieurs attaques de milices arabes contre des membres de la tribu des Misserya Jebel ont eu lieu dans la localité de Jebel Moon, et les blessés affluent à Geneina. « Ce qui se passe là-bas est présenté par les autorités comme le fruit de tensions interethniques, mais ce sont des affrontements politiques encouragés par l’État », dénonce Al-Tahir, avec un regard noir. Il montre une vidéo sur son téléphone : on y voit des hommes en uniforme, lourdement armés, devant un village de la commune de Jebel Moon, en feu. « Vous voyez bien que ce ne sont pas de simples nomades », fait remarquer Al-Sadig. Pour les quatre activistes, ces attaques font partie d’un projet visant à déloger les Misserya Jebel et à s’emparer de leurs terres ainsi que de l’or qu’elles renferment. « Un général des Forces de soutien rapide est venu et nous a dit : “Si vous refusez de nous laisser votre or, nous le prendrons par la force” », affirme Al-Sadig. C’est également la position stratégique des Jebel Moon qui serait la cause des assauts répétés de milices arabes. « Nous sommes à la frontière avec le Tchad, et cela gêne Hemeti et les FSR, qui cherchent à étendre leur zone d’influence jusqu’au Niger », estime Al-Tahir.

« L’accord de Juba est le pire accord jamais signé, il n’a absolument rien amélioré », tempête le quatuor. Pour eux, c’est tout l’équilibre démographique des zones occupées majoritairement par des non-Arabes que les milices soutenues par des membres du régime cherchent à modifier.

Des tensions qui se propagent jusqu’à l’hôpital

Témoins de la recrudescence des attaques contre les civils en dépit de la signature des accords de paix, les hôpitaux et dispensaires ne sont pas épargnés par la violence. Les tensions intercommunautaires aux origines plurielles se répètent à l’hôpital universitaire de Geneina. Ici, les blessés des différentes communautés sont soignés dans des services différents pour éviter les affrontements à l’intérieur de l’établissement. « C’est déjà arrivé, nous sommes régulièrement menacés », confie Mohamed Jalaby, un médecin. « La dernière fois, des hommes armés nous tenaient en joue et fumaient dans le bloc pendant que j’opérais un des leurs », poursuit l’homme âgé d’une trentaine d’années. Pour éviter les représailles contre le personnel médical, l’hôpital fait intervenir un médecin du même groupe ethnique que le patient avant de l’opérer.

À Geneina, une grave crise humanitaire

Il suffit de traverser la rivière Kaja, à la sortie de Geneina, pour atteindre le camp de Kirinding. Depuis le début du conflit au Darfour, en 2003, c’est ici que les déplacés ayant fui les combats et la destruction de leurs villages sont venus se réfugier. Mais depuis deux ans, les démons de la guerre resurgissent. En décembre 2019, le camp est brûlé une première fois alors que le gouvernement de transition et les groupes rebelles négocient à Juba. Des milices arabes affiliées aux Forces de soutien rapide attaquent Kirinding après un différend entre un Masalit et un Rizeigat sur le marché local. Des affrontements éclatent, entraînant le déplacement de 8 000 familles vers le centre de Geneina. En janvier 2021 une grande partie du camp est brûlée dans la nuit par des hommes armés sans qu’aucune force n’intervienne. « J’étais ici dans ma maison au moment de l’attaque, ça venait de partout, raconte Abdelsalam, un jeune rescapé. J’ai couru vers l’ouest, les balles sifflaient autour de moi, ils essayaient de nous tuer mais nous avons réussi à atteindre Geneina. » Depuis, le camp est devenu un village fantôme, 100 000 personnes l’ayant quitté pour leur sécurité.

Après cette deuxième attaque contre le camp de Kirinding, près de 100 000 personnes, des Masalit majoritairement, ont fui en direction de la ville de Geneina. Installées dans des campements de fortune, les familles y ont occupé les écoles et plus d’une cinquantaine de bâtiments administratifs, paralysant la ville. Ces événements ont accru les tensions entre Arabes et Masalit. Le départ de la Minuad, la mission de paix conjointe de l’ONU et de l’Union africaine, en juin 2019, a été suivi d’une augmentation des violences dans Geneina, comme en janvier 2021, lorsque près de 200 personnes ont trouvé la mort dans des affrontements urbains.

Une jeunesse marquée par la guerre

Mustafa (à gauche) et Abdelsalam (à droite) ont grandi tous les deux dans le camp de Kirinding. En 2021, ils fuient ensemble avec leurs familles quand les milices prennent d’assaut le camp. Aujourd’hui, ils vivent dans l’école pour filles Dar Masalit, où plus de 2 000 personnes ont trouvé refuge. C’est devant cette école que les deux amis travaillent pour payer leurs études et nourrir leurs familles, l’un rapiéçant les vêtements et l’autre coupant les cheveux.

Ce n’est pas la première fois qu’Abdelsalam se retrouve à vivre dans un campement de fortune. « En 2003, quand la guerre a commencé, j’avais 5 ans, je vivais dans un village à une centaine de kilomètres d’ici, raconte-t-il. Quand les milices arabes nous ont attaqués, ma mère nous a cachés avec mon frère puis nous sommes partis à pied jusqu’à Geneina et nous avons passé sept mois dans une école comme celle-ci. Ensuite, le gouvernement a construit le camp de Kirinding et nous avons tous été déplacés là-bas. » Après la signature de l’accord de Juba, Abdelsalam a cru que la situation s’améliorerait. Mais, deux ans plus tard, comme la plupart des réfugiés de Geneina, il n’y croit plus. Les chefs de groupes rebelles ont majoritairement soutenu le coup d’État du 25 octobre 2021. Pour l’étudiant de 24 ans, tous les mouvements armés et les milices paramilitaires devraient se regrouper dans une seule armée. « Alors, elle pourrait assurer notre sécurité et nous pourrions rentrer dans nos villages. Pour l’instant, c’est chacun pour soi, c’est pour cela que nous vivons dans le chaos », déplore le jeune tailleur.

L’éducation à l’arrêt face à l’occupation des écoles

Assis au pied d’un arbre dans l’enceinte d’une des dernières écoles non occupées de Geneina, Ismail Abdallah soupire. « À cause des attaques, l’éducation est à l’arrêt depuis deux ans maintenant. Beaucoup d’enfants ne vont plus à l’école, et les professeurs sont à bout, ils n’ont plus de lieu pour enseigner. J’ai donné classe pendant plusieurs mois ici même, dehors, sous cet arbre », raconte le professeur en nous montrant les racines de l’arbre qui lui servaient de bureau. Avant, Ismail Abdallah travaillait dans l’école de filles Dar Masalit, où résident aujourd’hui Mustafa et Abdelsalam. L’unique solution a été de rassembler tous les élèves dans un même lieu, mais les classes sont trop petites pour accueillir autant d’enfants. « Nous n’avons pas assez de chaises, certains étudiants doivent s’asseoir par terre ou sur les rebords des fenêtres pour suivre mes cours », déplore-t-il. Malgré les appels à l’aide lancés au gouverneur du Darfour-Occidental, les autorités n’ont toujours pas réussi à rétablir la sécurité nécessaire pour que les déplacés puissent retourner dans leurs camps.

Un retour dans les camps entravé par l’insécurité

Suleiman se tient assis, le regard au loin, devant les restes de la pharmacie qu’il tenait pour soigner les habitants de Kirinding avant que le camp soit détruit. « Les Janjawid ont attaqué dans la nuit, ils sont arrivés devant chez moi et ont commencé à tirer avant de piller ma pharmacie et de prendre tous les médicaments et le matériel nécessaire aux soins des habitants », raconte celui qui occupe également la fonction de cheikh. Dans sa maison, les impacts de balles sont encore visibles. Alors que la situation sécuritaire demeure instable, Suleiman a malgré tout décidé de revenir s’installer à Kirinding après avoir passé plusieurs mois dans un des camps de fortune du centre-ville de Geneina. « La situation est vraiment mauvaise ici, il n’y a plus de centre de soins, pas d’eau pour les familles, et la sécurité est loin d’être assurée par l’armée. C’est pour cela que les habitants ne veulent pas revenir », explique l’homme au visage affable.

En mars 2022, les autorités locales et le gouverneur de la région avaient pourtant encouragé les 100 000 déplacés à retourner à Kirinding avant le début de la saison des pluies. Mais, fin avril, des affrontements entre rebelles et milices ont à nouveau éclaté aux abords de Geneina, poussant de nombreux déplacés à repousser leur retour.

Les groupes rebelles attendent toujours leur intégration à l’armée

« Nous sommes bloqués dans nos casernes car nous n’avons pas l’autorisation de contrôler les frontières, et nous ne pouvons pas non plus patrouiller dans les villes pour sécuriser les citoyens », regrette le général Eldai Ishag (à gauche sur la photo). Le chef de la branche de l’Armée de libération du Soudan à Geneina (ALS-Khamis), l’un des groupes rebelles signataires de l’accord de Juba, dénonce leur ostracisation par le gouvernement de Khartoum.

Comme la plupart des rebelles darfouris, les hommes d’Eldai attendent d’être intégrés à l’armée régulière. L’accord de paix de Juba prévoyait la mise sur pied d’une force conjointe de 12 000 hommes mêlant anciens rebelles et anciens Janjawid (ces derniers ayant majoritairement rejoint les FSR). Cette force devait être chapeautée par l’armée soudanaise et était censée assurer la sécurité dans la région. En réalité, malgré les annonces faites par le général putschiste Abdel Fatah Al-Burhan en février 2022, rien n’a changé. Pire, durant les affrontements d’avril à Geneina, un haut gradé de l’ALS-K a été tué par des FSR lors d’échanges de coups de feu. « Les FSR n’ont aucun intérêt à ce qu’il y ait une stabilité, sinon ils perdent leur raison d’être », estime Awadalla, membre du bureau politique de l’ALS-K.

Une impunité généralisée

« Ils ont tout pris, jusqu’aux portes et aux fenêtres », constate avec amertume Baker, un responsable local du Programme alimentaire mondial (PAM). Du 28 au 30 décembre 2021, quelques jours après le pillage de la base de la Minuad, les entrepôts du PAM ont été dévalisés à leur tour. « C’était organisé, ils sont venus avec des monte-charges et des camions », explique le fonctionnaire onusien en poste à El Fasher, la capitale du Darfour du Nord. Le pillage a duré deux nuits et deux jours sans que ni la police ni l’armée n’interviennent. Dans les centres urbains relativement sûrs jusqu’ici, la situation sécuritaire s’est considérablement dégradée. « Tous les jours il y a des vols, des viols ou des meurtres, déplore Mohamed Taha, avocat membre de l’Association soudanaise pour la justice transitionnelle. Personne n’est jugé pour les crimes, et les chefs des groupes armés sont désormais en poste à Khartoum. Ils ont abandonné leurs hommes et il n’y a plus d’autorité. »

Le pillage des entrepôts du PAM s’inscrit dans un contexte d’insécurité alimentaire croissante dans la région. D’après les données de l’organisation onusienne, plus de 1,8 million de personnes bénéficient de l’aide alimentaire au Darfour du Nord, dont 1,2 million se trouvent dans une situation alarmante.

L’espoir de la jeunesse

Comme des centaines de milliers de Soudanais, Itimad a quitté le Darfour avec ses parents lorsqu’elle était encore enfant pour s’installer à Khartoum. Fuyant la guerre ou l’absence d’opportunités économiques, beaucoup ont fait le choix de l’exil. Une fois diplômée, elle a décidé de retourner s’installer à El Fasher et de créer un espace pour permettre à la jeunesse darfourie de développer des projets. Avec trois autres jeunes, ils ont créé en 2018 Share Zone, le premier incubateur de start-up situé hors de la capitale. Objectif : faire émerger les idées d’entreprises locales et redonner confiance aux jeunes dans leur capacité à entreprendre. « Il y a aussi cette volonté de changer l’image de notre région. Certes, il y a des problèmes, des conflits, mais ça ne se résume pas à ça, insiste Itimad. Ma génération a grandi avec le conflit. Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous veulent tourner la page. »

« La révolution a apporté beaucoup d’espoir aux jeunes », assure la jeune entrepreneuse. Dans un rapport du Carter Center paru quelques mois avant le coup d’État militaire, une majorité des jeunes Soudanais habitant dans les zones de conflits comme le Darfour jugeait que leur situation s’était améliorée depuis la révolution.

Voir l’article original sur le site d’Afrique XXI

Notes

[1Le Soudan est divisé en 18 wilayat.

Commentaires

Arthur Larie est photojournaliste et vidéaste indépendant, principalement entre la France et la Corne de l’Afrique. Depuis 2021, son travail se focalise sur le Soudan et les mutations qui traversent le pays après la révolution et le coup d’État militaire d’octobre 2021. Il s’intéresse aussi aux enjeux géopolitiques et environnementaux liés au grand barrage de la Renaissance éthiopienne, sur le bassin du Nil.