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Le Livre des jeunesses sud-américaines

Sommaire du dossier

Réflexions sur une expérience sud-américaine de recherche

, par IBASE

Ces deux dernières années, nous avons réalisé plusieurs études sur les jeunesses de six pays sud-américains. Nous avons cherché à connaître leurs caractéristiques, leurs problèmes, leurs demandes, leurs formes d’organisation et de participation. Quels sont les principaux apprentissages, les principales découvertes et répercussions de cet ensemble de recherches menées ? Les réponses à cette question viendront certainement peu à peu, avec le temps et ne se solderont pas dans une première tentative de bilan. Toutefois, pour clore ce livre, toujours dans l’expectative de nouvelles appropriations de ce riche ensemble d’informations qui ont été produites dans chaque pays, nous partagerons ici les principales réflexions que nous avons eues jusqu’à ce jour.

SIX PAYS SUD-AMÉRICAINS : UN PEU D’HISTOIRE POUR CONSTRUIRE UNE NOUVELLE PROPOSITION DE RECHERCHE

Nous en savons peu sur nos voisins sud-américains ! Jeune ayant participé au groupe de dialogue régional, RJ, 2009

Six pays sud-américains, qu’avons-nous en commun et quels sont les points qui nous différencient ? Ces pays se ressemblent-ils ? Des parties de ces pays se ressemblent-t-elles ? Les élites et les couches salariales de ces pays se distinguent-t-elles ? En ce qui concerne la formation historique, la colonisation ibérique - avec ses violences, ses contrastes et sa dominance catholique - nous rapproche. Cependant, la conquête de territoires, les caractéristiques des oligarchies et le poids politique du catholicisme lui-même - religion officielle et dominante, - nous différencient.

L’histoire et la mémoire sociale de chaque pays sont les produits de différentes oppositions. Les combinaisons entre les aspects culturels, les formes de domination et les intérêts économiques ont modelé chaque population « nationale ». Les inégalités de classe, alimentées par des préjugés et des discriminations, ont déterminé le lieu social qui serait occupé par les descendants des esclaves africains au Brésil et par la majorité des « peuples originaires » spoliés dans les pays concernés par la recherche, surtout en Bolivie et au Paraguay.

Concernant la jeunesse, nous pouvons parler d’un « pacte intergénérationnel » - entrepris lors des processus d’industrialisation - qui reposait sur la capacité contributive des salariés, liés au marché formel du travail. À cette époque, lorsque les jeunes des classes populaires s’intégraient au marché du travail, ils pouvaient compter sur un système de solidarité de la Prévoyance sociale. En parallèle, l’investissement dans l’enseignement garantissait - avec plus ou moins de succès - l’intégration des jeunes dans les strates moyennes et hautes qui n’avaient nul besoin d’entrer de manière précoce dans le monde du travail. Pour ceux-ci, il s’agissait de développer les aptitudes exigées par le processus de qualification de la force de travail. Ainsi, deux jeunesse étaient configurées : celle que l’on prépare à la vie adulte grâce à l’enseignement et l’autre qui, comme faisant partie de la classe de la masse salariale, était simplement vue comme un sujet « jeune ». Cependant, durant les années 80, toute l’Amérique du Sud a été touchée par la crise économique et par l’idéologie des réformes néolibérales. Dans les six pays étudiés, les gouvernements ont été les principaux agents de liaison de la région avec les processus de globalisation de l’économie, en motivant des privatisations au goût desdites « réformes structurelles ».

Toutefois, si nous comparons ce qui s’est passé au Chili et en Argentine avec ce qui s’est passé en Uruguay, nous pouvons observer des situations discordantes. Les premiers se sont distingués dans les privatisations, alors que l’Uruguay est le pays qui a le plus préservé des caractéristiques d’un État du bien-être social. Ce n’est pas un hasard si l’Uruguay est de plus en plus marqué par la migration des jeunes les plus scolarisés. Aujourd’hui, il est quasiment impossible de parler des Politiques Publiques pour la Jeunesse sans se demander quels seraient les effets de ces politiques sur le système de retraite des personnes âgées.

Le Brésil, la Bolivie et le Paraguay ont combiné – chacun à sa façon - des initiatives de modernisation de l’appareil de l’État avec l’application d’un jeu d’intérêt de groupes dominants nationaux et internationaux. Enfin, des expériences de chaque pays ont été diversifiées en ce qui concerne le rôle de l’État dans l’économie, la libéralisation des marchés, la privatisation de secteurs et de services, les pertes des droits des salariés.

Cependant, et en parallèle, en ce qui concerne les reliquats de la période des « réformes structurelles », il y a de nombreux choses en commun. Les six pays sont entrés dans un nouveau millénaire en assistant au renforcement des inégalités sociales touchant, surtout, les jeunes, sur lesquels retombent fortement les conséquences des mutations du marché du travail et de la croissance des différentes formes de violence physique et symbolique présentes dans les sociétés sud-américaines. Dans ce nouveau contexte, les demandes des jeunesses de l’Amérique du Sud se présentent comme une combinaison particulière entre les anciennes dettes sociales (tels que l’accès à l’enseignement, à la santé et à l’habitation) et les questions renouvelées en ce qui concerne le monde du travail, le transport, la culture et l’environnement.

Outre cela, à cette même époque, un « bonus démographique » est constaté en faveur de la jeunesse ; et les pays de l’Amérique du Sud ont été invités, par des agences bilatérales chargées du développement et de la réduction de la pauvreté, à surveiller les potentialités de leurs jeunes. À partir de l’année 1985, Année Internationale de la Jeunesse, les organes de la jeunesse ont vu le jour. Ainsi, sont mis en place des agendas de Politiques Publiques pour la Jeunesse construits grâce à l’interconnexion entre des groupes, des réseaux et des mouvements jeunes, des médiateurs (locaux, nationaux et internationaux) et l’action du gouvernement et des pouvoirs publics.

Durant les années 90, les universités ont lancé des études qui – soulignent souvent l’apathie et l’absence de participation de la jeunesse au sein des espaces courants de la politique - commençaient déjà à reconnaître les nouvelles formes de participation des jeunes. Comparées à la génération idéalisée de 1968, les organisations jeunes se présentaient comme plus horizontales, plus tournées vers l’affirmation des identités de genre, ethniques et raciales, mais locales et communautaires. De nouvelles zones thématiques qui motivaient les jeunes étaient également mises en évidence, tel que le respect de l’environnement, les droits de l’Homme, la culture de la paix, la recherche d’autres formes de mondialisation.

L’agrandissement de l’espace public était mis en évidence grâce au mouvements localisés, avec des causes ponctuelles et la recherche de réponses dans le « ici et aujourd’hui » et s’enrichissait par la présence desdits « groupes culturels ». À cette même époque, les études de cas et la enquêtes qualitatives ont enregistré des groupes qui, au moyen de différents langages artistiques (théâtre, radios communautaires, graffitis, danse et musique, et en particulier le rap), s’exprimaient et ramenaient leurs demandes vers l’espace public. Comme nous le savons, une partie de ces groupes est née de manière spontanée chez les jeunes vivant dans les milieux urbains pauvres et considérés comme violents ; une autre partie est née des activités développées par les projets sociaux réalisés par les églises et les organisations non gouvernementales, avec ou sans partenariat avec les gouvernements.

Durant ces années, dans la littérature qui traitait de la jeunesse, il semblait que les groupes locaux, ayant des causes bien limitées, et les groupes d’expressions artistiques et culturelles occupaient définitivement le lieu du mouvement étudiant, des jeunesses partisanes et syndicales.

Cependant, surtout au début de l’année 2000, la nécessité d’une autre voie de recherche est née : les enquêtes quantitatives pour tracer « le profit de la jeunesse ». Les données censitaires, les recherches en fonction des domiciles ont été revisitées. Les sondages d’opinion sont également apparues, et cherchaient uniquement à en savoir plus sur les trajectoires des jeunes et leurs aspirations. En général, les résultats de ces enquêtes ont attiré l’attention sur l’abandon scolaire, le déphasage des niveaux d’enseignement et le chômage des jeunes. Nous sommes arrivés ainsi à la fin de la première moitié de l’année 2000, avec un répertoire significatif d’informations concernant la condition et la situation des jeunesses dans plusieurs pays de l’Amérique du Sud.

La condition jeune concerne la façon dont une société constitue et attribue une signification à ce moment du cycle de vie, elle atteint une portée sociale plus importante, elle se réfère à une dimension historique et générationnelle, de sorte que la situation des jeunes révèle la façon dont cette condition est vécue à partir des différents découpages concernant les différences sociales - classe, genre, ethnie, etc. Helena Abrahamo/Projet Jeunesses sud-américaines

Aujourd’hui, après quelques années de gouvernements démocratiques dans la région, nous pouvons constater l’augmentation d’initiatives d’organismes gouvernementaux et d’instances internationales tournées vers la jeunesse, et il ne s’agit plus tant de présenter le profil de la jeunesse et les diagnostics de leurs problèmes. De nouvelles questions sont déjà posées, entre autres :

  • Comment la société comme un tout - composée aussi bien de jeunes que d’adultes - identifie et hiérarchise les problèmes sociaux qui touchent différents segments jeunes ? Comment se construisent aujourd’hui les continuités et les ruptures intergénérationnelles ? ;
  • Jusqu’à quel point les mouvements horizontaux et localisés des années 90 se maintiennent comme tel ou s’engagent dans de nouveaux processus qui combinent les combats de « l’ici et l’aujourd’hui » avec les préoccupations plus générales concernant la construction démocratique du pays et de la région ? Comment les mouvements identitaires et les organisations traditionnelles intègrent les demandes de la jeunesse ? ;
  • Quel est le poids des nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) dans la sociabilité des jeunes, dans les articulations de la société civile et dans les politiques proposées par les organes gouvernementaux ? Les nouvelles technologies de l’information et de communication contribuent-t-elles à rapprocher les jeunes sud-américains ? ;
  • Comment la jeunesse en général voit (ou ne voit pas) les demandes (d’un ancien et d’un nouveau genre) qui sont proposées par les « minorités actives » au sein de l’espace public ? Existe-t-il des possibilités de dialogue entre les jeunes militants et entre ces minorités et l’ensemble de leur génération ?

Formuler et chercher des réponses à de nouvelles questions signifie identifier les dynamiques sociétaires et produire des informations qui peuvent aider et favoriser la coresponsabilité entre la société civile et les gouvernements à mettre en place des Politiques Publiques pour la Jeunesse dans chaque pays. C’est dans ce contexte, qu’en 2007, est né le Projet Jeunesses sud-américaines : dialogue pour la construction de la démocratie régionale.

COMMENT FAIRE ? UTILISATION DES MÉTHODES ET DES TECHNIQUES ET POSSIBILITÉS DE COMPARAISON

Le premier pas pour renouveler la connaissance déjà accumulée sur le thème est d’établir de nouvelles comparaisons, en cherchant des différences et des similitudes. Ce n’est pas un hasard si l’utilisation de la méthode comparative est fondamentale pour la production de nouvelles connaissances dans les Sciences sociales. Le soutien de l’IDRC nous permettant de rechercher au-delà des frontières nationales, en englobant la région amplifiée du Mercosur, a été stimulant. Il s’agissait, alors, de trouver des chemins, d’évaluer les possibilités et des limites.

Comme nous le savons, le choix des techniques de recherche doit répondre aux exigences des questions dirigées vers chaque objet de l’étude en question. De notre point de vue, lorsque l’on cherche à comprendre les frontières et les connexions entre les générations et entre les segments jeunes d’une même génération, deux choix s’offrent à nous : la complémentarité entre les abordages quantitatifs et qualitatifs ; entendre également les adultes. Ces deux voies ont été choisies afin de renouveler la connaissance déjà accumulée sur le thème de la jeunesse.

Les abordages qualitatifs sont plus adéquats pour connaître les jeunes membres de groupes, de réseaux et de mouvements. Mais pour connaître les perceptions de la « jeunesse en général » et des adultes de six pays sur la problématique jeune, il faut s’appuyer sur des échantillons représentatifs et produire des pourcentages, de là, la nécessité du survey.

D’autre part, rappelant que les concepts de la « jeunesse » se construisent dans un rapport d’opposition complémentaire avec ledit « monde adulte », reprendre cet axe de relations intergénérationnelles nous a semblé fondamental :

Lors de la recherche qualitative, les équipes ont interrogé et ont parlé avec les jeunes membres de différents groupes, réseaux et mouvements, mais aussi avec des personnes faisant des recherches sur le sujet, des éducateurs, des mobilisateurs sociaux, des administrateurs de politiques publiques qui (qu’ils soient jeunes ou adultes) travaillent avec les jeunes ;

lors de la recherche quantitative, nous avons pris en considération différentes « tranches d’âges » ou « groupes d’âges », des jeunes âgés de 18 à 29 ans et des adultes âgés de 30 à 60 ans.

La comparaison des résultats de ces abordages doit être menée avec prudence. Enfin, les entretiens ouverts, les groupes de discussions, les groupes de dialogue et les questionnaires offrent des informations de nature différente. Fuyant les verdicts ou les conclusions simplistes, il est possible de faire des rapprochements explicatifs qui recherchent des continuités et des discontinuités entre ce que déclarent ces jeunes durant les entretiens qui sont membres de groupes, de réseaux et de mouvements jeunes, (lesdites « minorités jeunes actives ») et l’ensemble de leur génération, abordée au moyen d’un questionnaire fermé. Principalement, lorsque l’élaboration du questionnaire a pris en considération des questions posées durant les étapes de la recherche qui l’ont précédées.

Outre cela, comme nous l’avons déjà dit, nous avons également comparé les réponses recueillies dans six pays sud-américains. Il est évident qu’une recherche comparative sur la condition et la situation jeune dans des pays différents doit tenir compte des processus plus généraux qui touchent tous les sujets tout comme des arrangements et des effets de ces mêmes processus dans le cadre de chaque nation. Cette constatation a renforcé le besoin de construire un réseau de recherche.

Pouvoir compter sur des équipes de travail dans chaque pays concerné par la recherche est la meilleure façon de garantir que l’interprétation des informations recueillies se fasse à partir d’une contextualisation historique et des oppositions présentes au sein de l’espace public de chaque pays. Toutefois, ceci ne signifie pas une simple division de travail : « chaque équipe locale analyse son propre pays ». Dans le projet qui a été développé, nous avons commencé à apprendre les uns sur les autres avant de commencer la recherche. Les moments de définition des instruments et des techniques de collecte d’informations et de choix des références théoriques et méthodologiques à actionner ont été riches et révélateurs. Chaque argumentation (pour ou contre) sur une unité d’un itinéraire d’entretiens ou sur une question pour le survey a produit des effets sur les certitudes que chaque équipe de chercheurs avait concernant les jeunes de leur pays. Ainsi, s’il est vrai que l’analyse des données ne peut faire abstraction de la connaissance préalable que les chercheurs de chaque pays ont des sociétés ou des villes où vivent les jeunes, cette connaissance amplifie et se modifie dans le processus même de la collecte conjointe des informations.

Enfin, les résultats obtenus réaffirment l’importance de la recherche comparative internationale. Non seulement par ce qui a pu être expliqué, comparé par similitude ou différence. Mais aussi par ce qui n’a pas été possible d’expliquer. Les informations recueillies dans les six pays transportent avec elles des incohérences et des corrélations inégales qui résistent aux explications usuelles qui, en général, dans les sociétés marquées par les inégalités sociales, uniformisent la scolarité/le revenu/le monde urbain. Le milieu rural ne répond pas toujours de la manière la plus conservatrice. Par exemple, certaines réponses du monde rural paraguayen ont été étonnement plus ouvertes aux nouveaux processus écologiques. La Bolivie a également surpris par le niveau de participation sociale. Le Brésil, qui s’est montré très ouvert concernant les questions raciales, a surpris par le degré d’approbation élevée concernant les propriétés fermées où vivent les plus riches. Les réponses étranges exigent plus de réflexion.

Ces difficultés peuvent être vues non seulement comme une alerte importante sur la nécessité d’éviter toute tentation d’attribuer un type ou une « essence culturelle » à chaque pays, mais aussi, comme un questionnement sur les binômes classiques d’opposition tel que conservateur/libéral ; moderne/traditionnel. Le pays vu par tous comme le plus « politisé » ne répond pas toujours de la manière que nous pensions la moins conservatrice. Ce fut le cas du Chili avec ses 51 % d’approbation concernant la peine de mort. Nous avons également été surpris par le fait que les jeunes Argentins soient - en comparaison des autres cinq pays - ceux qui croient le moins « qu’une participation plus importante des étudiants dans les établissements » peut être importante pour avoir une éducation de bonne qualité. Mais le plus important, c’est que ces chiffres nous ont fait penser ensemble, nous ont fait comparer des pays voisins, et formuler de nouvelles questions. Pour la production d’une connaissance, le besoin d’innover dans les techniques de recherche et d’abordages des thèmes est toujours mis en avant, et aussi de dénaturaliser le jargon explicatif disponible.

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