Le Livre des jeunesses sud-américaines

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Les espaces de mobilisation-Part1

Les jeunes en tant que « sujets de droits » et les Politiques Publiques pour la jeunesse

, par IBASE

PARTIE 1

Si tu étais président, quelle est la première chose que tu ferais pour les jeunes de ton pays ? À cette question, posée durant la phase quantitative de la Recherche Jeunesses sud-américaines, la majorité a répondu et évoqué les domaines de l’éducation et du travail. Ensuite sont venus : le transport gratuit ou avec réduction pour les jeunes ; y compris pour les minorités ; les programmes de réduction des dommages pour les consommateurs de drogues.

« Le développement du domaine de la jeunesse doit partir des combats menés par les organisations lorsqu’elles se positionnent dans l’espace public ou dans l’imaginaire social et doit servir de cadre, aussi bien pour théoriser que pour développer les Politiques Publiques pour la jeunesse. » Rapport table ronde/Paraguay

Dans ce chapitre, nous allons présenter un plan de l’actuelle configuration du « domaine des Politiques Publiques pour la jeunesse ».

Moins qu’un domaine structuré, avec un système bien défini de position et d’opposition, tel que proposé dans la théorie du sociologue français Pierre Bourdieu, il s’agit d’un espace avec peu de visibilité, avec des frontières poreuses et de nombreuses superpositions. Pour démontrer cela, nous étudierons les nombreuses informations recueillies durant les différents moments et les raisonnements d’investigations qui ont constitué le Projet Jeunesses sud-américaines.

Le domaine des politiques publiques concernant la jeunesse : une combinaison d’acteurs et d’intérêts communs

Comment ce champ se constitue-t-il ?

  • Tout d’abord, il suppose la reconnaissance des problèmes sociaux qui se traduisent par des demandes des jeunes qui sont apportées vers l’espace public par différents acteurs.
  • Dans ce champ, la principale opposition n’est pas adulte contre jeunes. Pour les acteurs présents dans ce champ, la société n’est pas perçue comme une chose qui est traversée par l’opposition entre les jeunes et les adultes. L’alliance entre les jeunes et les adultes dans la société civile est indispensable pour la visibilité et la protection des demandes des jeunes au sein de l’espace public.
  • L’État « dans tous ces champs d’action et tous ces domaines » est « l’autre » qui fait partie de ce dialogue. Il revient donc, en toute logique, aux pouvoirs publics d’exiger que les « droits de la jeunesse » soient appliqués.
  • Le « domaine de la jeunesse » n’englobe pas la « jeunesse en général ». Ce sont les acteurs de ce domaine, les jeunes, qui y agissent de manière intentionnelle. Sous l’angle des limites générationnelles communes et des contradictions subjectives, on s’attend bien sûr, en toute légitimité, à ce que les « organisés » cherchent à s’entendre entre eux et à sensibiliser le reste de la jeunesse.

Les jeunes qui ont participé aux tables rondes ne considèrent pas que la différence d’âge ou de génération constitue un clivage principal. Dans ce sens, le « domaine de la jeunesse » est un intérêt générationnel et suppose une intentionnalité des jeunes et des adultes qui se présentent au sein de l’espace public comme des acteurs de la société civile intéressés par les problèmes, les demandes et les droits des jeunes. Ceci ne veut pas dire qu’il n’existe pas de contradiction entre les jeunes et les adultes.

Dans le cadre du militantisme, certaines critiques concernant les rapports entre les jeunes et les adultes au sein des organisations et mouvements sociaux sont formulées.

« Ce que l’on peut constater lorsque l’on arrive dans un syndicat, c’est que les portes ne sont pas complètement ouvertes aux jeunes, il n’y a pas de tentative d’intégration, de formation, ou de transmission des expériences. « … » Je pense que c’est aux jeunes de combattre pour conquérir leur espace « … » Le jeune est utilisé pour faire de la publicité, pour un mandat particulier. Pour faire ce que les adultes ne peuvent pas faire. Faire des banderoles. Et bien sûr, ils ne te donnent aucune liberté dans les espaces de décision. C’est un droit, en tant que jeune, que nous devons exiger et que nous devons conquérir parce que cela ne se fait pas de manière automatique, c’est prouvé. » Jeune ayant participé à la table ronde avec les jeunes syndicalistes/Uruguay

Au Brésil, parmi les militants, il y a également des critiques plus indirectes ou plus ouvertes envers certains procédés centrés sur les adultes présents dans les organisations auxquelles ils appartiennent. Pour ces segments, il est important d’arriver à augmenter les espaces de « participation » et de prise de décision au sein des organisations. Toutefois, en ce qui concerne l’espace public, la structuration entre les jeunes et les adultes est indispensable.

« Il semble plus approprié d’interpréter l’association et les alliances entre les organisations des adultes et des jeunes, comme dans le cas de l’éducation, par exemple, où des professeurs, des procureurs et des étudiants ont uni leurs forces dans un mouvement pour l’enseignement public, qui a entraîné un dialogue entre les générations, cette union entre « la voie de l’expérience » et « l’énergie transformatrice ». Rapport tables rondes/Chili

D’autre part, c’est auprès des pouvoirs publics qu’il faut, en tout logique, exiger les « droits de la jeunesse ». De l’État (gouvernement et agences gouvernementales) duquel on attend des réponses pour les demandes et le renforcement des espaces institutionnels appropriés pour l’application des Politiques Publiques pour la jeunesse. Les ministères, les secrétariats, les coordinations, les conseils et les conférences de la jeunesse sont des créateurs du « domaine de la jeunesse ».

Les politiques publiques se situent dans le champ des conflits entre acteurs qui discutent des orientations dans la sphère publique et des ressources destinées à leur implantation. Comme le rappelle le chercheur brésilien Maria das Graças Ruas, l’idée des politiques publiques - dans son sens le plus général - est associée à un ensemble d’actions structurées à l’aide des ressources propres (financières et humaines), en comprenant une dimension temporelle (durée) et une certaine capacité d’impact. Le trait caractéristique est la présence de l’appareil d’État (pouvoir exécutif, législatif et judiciaire) dans la définition de politiques, dans l’accompagnement et dans l’évaluation, en assurant son caractère public, même si certains partenariats peuvent voir le jour.

La dynamique des politiques publiques est donc profondément liée au contexte social et aux demandes qui en émanent. Les nouvelles demandes sont celles qui résultent de la naissance de nouveaux acteurs politiques ou de nouveaux problèmes. Même si, au cours de l’histoire, les jeunes ont toujours participé aux mobilisations sociales, peuvent-ils être considérés comme « de nouveaux acteurs » ? La réponse positive à cette question n’est pas rattachée au découpage par âge mais à la « condition de jeune ». Les étudiants des années 60 ont été présents dans l’espace public pour faire pression sur le système public concernant l’éducation ou les changements de la société en général. Aujourd’hui, ce « jeune acteur » récent associé aux problèmes socio-économiques qui touchent toute la jeunesse (dans ses inégalités et dans ses diversités) et incorpore également de nouveaux problèmes qui n’existaient pas, effectivement (comme le sida, les drogues etc.), ou qui existaient comme les « états de cause », mais ils n’arrivaient pas à faire pression sur les systèmes (comme la question environnementale).

Le domaine des Politiques Publiques pour la jeunesse suppose :

  • une identification des demandes des jeunes ;
  • les articulations intergénérationnelles ;
  • des pactes intergénérationnels ;
  • les rapports avec les pouvoirs publics ;
  • le renforcement des institutionnalités pour la jeunesse.

Qu’entend-on par « institutionnalité pour la jeunesse » ? « L’institutionnalité pour la jeunesse, c’est cette composante de la politique pour la jeunesse qui définit le support organisationnel, que ce soit un organisme ou un réseau d’organismes en tant qu’agent actif entre les secteurs, organisés ou coordonnés en fonction d’une mission découlant d’un mandat légal et dotés de ressources matérielles, humaines et financières provenant du Trésor public. » Yuri Chillán, ex-président de l’organisation Ibéro américaine de la jeunesse (OIJ)

Dans les processus d’industrialisation, les systèmes de protection sociale ont reposé sur la capacité contributive des salariés, liés au marché classique du travail. Lorsque les jeunes intégraient le marché classique du travail, ils comptaient sur un système de solidarité des prestations sociales, qui se traduisait exactement par une sorte de pacte entre les générations (travailleurs actifs contribuant pour les inactifs).

Dans ce contexte, l’investissement dans l’enseignement a été une réponse proposée par les Etats nationaux des six pays (avec plus ou moins de succès), pour l’intégration de nouvelles générations. La préoccupation pour les jeunes était circonscrite à l’éducation : il s’agissait de développer des aptitudes exigées par le processus de qualification de la force de travail. De là, ont surgi deux jeunesses : celle qui vous prépare à la vie d’adulte grâce au système éducatif et l’autre qui, en tant que partie de la classe salariale, ne veut même pas être considérée comme « jeune ».

Avec l’épuisement de ce modèle développé dans les années 1980, les réformes sociales à caractère libéral ont tenté de flexibiliser les droits sociaux. À des degrés différents dans les six pays, elles ont fragilisé les mécanismes corporatistes basés sur la solidarité salariale et a entraîné le renforcement des critères liés à la compétition sur le marché et à l’individualisation des risques et d’autre part, les politiques sociales se sont simplement concentrées sur l’allégement immédiat de la pauvreté, surtout, pour les enfants et les familles. Une fois encore, les jeunes n’ont pas trouvé leur place et sont restés invisibles, à l’exception faite de ceux qui étaient en « situation de risque », pour lesquels des projets spécifiques ont été réservés, mais qui n’étaient pas considérés comme « des droits ».

En dépit des différences qui définissent la formation sociale de nos pays, dans ces circonstances, nous remarquons des similitudes marquées par la combinaison d’histoires récentes, communes de gouvernements autoritaires, des difficultés de procéder à des transitions démocratiques, des effets pervers des politiques néolibérales économiquement et socialement destructrices, un cadre persistent de précarités et d’inégalités sociales.

En réalité, les années 80 ont été marquées par le début de la récession et de l’expansion de la pauvreté en Amérique latine. Les défis de la transition politique se sont ajoutés alors à l’ensemble des demandes ajournées. La crise de la dette externe surgit et les gouvernements adoptent des politiques d’ajustement économique dans un cadre de restructuration des économies nationales.

Parallèlement, ils adoptent les politiques compensatoires de transferts de revenus pour les plus démunis, au moyen de programmes alimentaires et d’emplois temporaires.

Dans les six pays, de telles initiatives ont été engagées par des organismes internationaux, des administrateurs et des politiciens nationaux, des organisations non gouvernementales, des organisations professionnelles, les secteurs de l’église et aussi certains ensemble de groupes, de réseaux et de mouvements jeunes. Donc, dans ce processus à double sens (de haut en bas et de bas en haut), différents acteurs politiques ont pris eux-mêmes l’initiative d’annoncer publiquement l’existence de « problèmes jeunes » et de proposer des solutions. Parmi les idées pour « sortir de la crise », établies par des organismes officiels et des agences de coopération internationale, ils ont réservé un rôle à la population jeune, en tant que « agent pour le développement ». Cette proposition cherchait à : affronter la pauvreté au moyen des politiques centrées ; affronter la violence au moyen de la prévention des délits ; affronter le chômage des jeunes au moyen de projets d’émancipation occupationnelle et d’insertion productive avec emphase dans l’entreprenariat jeune.

En ayant comme référence la décennie perdue et le besoin de croissance économique, le point d’ancrage des jeunes comme « capital humain » prévaut et les politiques de persuasion deviennent prioritaires dans l’agenda public. Ainsi, une série de programmes favorisés par des organismes internationaux sont mis en place. La Banque Interaméricaine de Développement (BID) soutient le programme d’émancipation salariale pour les jeunes – le Chili jeune - initiée en 1990 et qui, ensuite, a inspiré des programmes similaires en Argentine et en Uruguay.

Ce n’est pas un hasard si, à partir de 1985, date à laquelle la préoccupation pour l’incorporation des jeunes exclus sur le marché du travail augmente, des espaces institutionnels de jeunesse sont créés en Argentine (1989), en Uruguay (1990) et au Paraguay (1994). Au Brésil, aucun espace institutionnel de jeunesse n’a été créé à ce titre, mais divers programmes pour les adolescents et les jeunes l’ont été. Parmi lesquels, le Planfor, qui a comme public des travailleurs âgés de 15 à 30 ans, et les programmes Jovem Empreendedor et le Programme nationale de l’Éducation professionnelle des Jeunes en Situation d’échec social, plus focalisés sur le ministère du Travail. Plus tard, le Conseil de la communauté solidaire, créé par le gouvernement Fernando Henrique Cardoso, a joué un rôle important dans la réalisation de partenariat entre l’État et la société civile, afin de promouvoir des actions « d’émancipation solidaire » entre les jeunes.

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