Le Livre des jeunesses sud-américaines

Les articles

Réflexions sur une expérience sud-américaine de recherche-Part 2

, par IBASE

JEUNESSES SUD-AMÉRICAINES ET L’ESPACE PUBLIC

a) Jeunes et adultes : Les connexions possibles

Les jeunesses des six pays sud-américains se forment dans le miroir des sociétés dans lesquelles elles vivent, avec leurs marques conservatrices, leurs incohérences et leurs transformations culturelles continues. En comparant les générations, en utilisant différents abordages, la recherche a mis en évidence que les jeunesses de chaque pays reflètent et révèlent des caractéristiques des processus historiques des sociétés dans lesquelles elles vivent. Prises dans leur ensemble, elles ne sont pas plus conservatrices et ne sont pas nécessairement plus ouvertes ou progressistes.

Cependant, en regardant avec soin les réponses obtenues dans le sondage d’opinion, il est possible d’identifier dans les réponses des jeunes de subtils déplacements d’opinion qui renvoient au mouvement historique dans lequel ils vivent leur jeunesse. Informés de leur propre mode de vie générationnelle, les jeunes essaient de traiter avec plus de fluidité et de naturel des questions polémiques (telles que la libre orientation sexuelle et la consommation de la maconha) et sont très perméables aux préoccupations concernant l’environnement.

Comme nous le savons, ces questions sont le théâtre d’oppositions dans l’espace public démocratique contemporain et font partie du programme de certains groupes, réseaux et mouvements jeunes. Nous pouvons observer, ainsi, certaines possibilités de connexion entre les individus qui se socialisent comme les jeunes sur une même période historique. Dans ce sens, les perspectives sont ouvertes pour que lesdites « minorités jeunes actives » puissent augmenter le point de mire de la participation jeune.

D’autre part, la recherche quantitative a également mis en évidence des approches entre la perception des adultes et des jeunes sur les actuels problèmes qui touchent la jeunesse et les unités qui composent l’agenda public construit par les groupes, les mouvements et les réseaux.

D’autre part, les résultats du sondage d’opinion ont montré que dans les six pays, les personnes interrogées - jeunes et adultes - ont une perception similaire des problèmes communs aux jeunes d’aujourd’hui. Les domaines du Travail, de l’Enseignement, de la Santé sont récurrents et s’alternent dans le ranking des réponses aux différentes questions contenues dans le questionnaire.

PROJETS ET ACTIONS DU GOUVERNEMENT TOURNÉS VERS LES JEUNES : QUELS SONT LES PLUS IMPORTANTS ?

  • Les priorités dans les six pays concernent les questions de base de la citoyenneté : enseignement, travail et santé.
  • Les actions visant au retour des jeunes dans le système éducatif et empêchant leur départ occupent la première place en Argentine, au Chili et en Bolivie ; et la seconde place au Brésil, au Paraguay et en Uruguay.
  • Le soutien à l’intégration des jeunes dans le monde du travail constitue la première priorité pour les citoyens brésiliens.
  • Les services de santé (en particulier, grossesses chez les adolescentes et les programmes de maladies sexuellement transmissibles) occupent la première place au Paraguay et en Uruguay ; et la seconde place en Argentine et en Bolivie ; la troisième place au Brésil et au Chili.

Dans ces réponses, nous pouvons identifier le potentiel de légitimité de la demande des jeunes. La perception et l’identification des « problèmes de la jeunesse » peuvent être un puissant point de départ pour la reconnaissance des demandes jeunes et la légitimité des politiques tournées vers les jeunes.

L’enseignement est vu comme une demande indiscutable. Dans cette demande, résiderait la solution des problèmes de la jeunesse. Les réponses des personnes interrogées évaluent positivement les manifestations de jeunes qui dénoncent la perte de la qualité, la violence autour des écoles, l’absence d’accès où le prix des transports, l’utilisation indue de l’argent public destiné à l’éducation.

Parallèlement, la recherche quantitative ainsi que les étapes qualitatives du Projet Jeunesses sud-américaines, ont révélé que le travail est signalé comme le point le plus important pour les jeunes, et il s’alterne avec l’enseignement à la première et à la seconde place des demandes des jeunes. Les données ethnographiques et les entretiens menés durant les études qualitatives ont démontré que l’actuelle génération de jeunes cherche des alternatives d’insertion productive grâce au soutien de la production culturelle, de groupes ou de coopératives de production, de nouvelles professions dans les domaines de l’écologie, du tourisme, de la culture, de l’Internet. Ainsi, en tant que catégorie de travailleurs à prédominance jeune, ils renouvellent également une manière de porter leur revendication sur le devant de la scène publique. Nous pouvons citer en guise d’exemple les Marches des motards (motoboys) dans les rues de Buenos Aires, en Argentine, ou les « assemblées balades » du Syndicat de Télémarketing à São Paulo.

Nous savons toutefois qu’identifier les problèmes qui touchent les jeunes ne signifie pas automatiquement offrir des solutions. Le sondage d’opinion a également révélé des sociétés divisées en ce qui concerne le binôme enseignement/travail.

Les entretiens avec les spécialistes et les administrateurs des Politiques Publiques pour la Jeunesse, mettent en évidence une tension lors de l’analyse des données de l’emploi/du chômage des jeunes. Pour les uns (les unes), il convient de savoir si le chômage des jeunes diminue ; et pour les autres, l’augmentation de l’emploi jeune est un signal fort qui énonce que le « moratoire social » n’a uniquement lieu que pour les plus riches.

L’autre face de la même question s’est également révélée polémique dans la recherche quantitative. Il n’y a pas de consensus sur la prépondérance du droit à l’enseignement par rapport au travail. Le Chili est d’accord à 50 % sur le point suivant : « les jeunes doivent simplement étudier et ne pas travailler ». En Argentine et en Uruguay, ceux qui sont d’accord avec cette phrase représentent 41 % et 43 % respectivement. Le Brésil (27 %), le Paraguay (26 %) et la Bolivie (31 %), reconnaissent plus fortement la possibilité que ces jeunes puissent concilier travail et études.

Cette question renvoie directement au changement dans les modèles de transition de la jeunesse vers la vie adulte. Dans un modèle idéalisé linéaire et prévisible, l’enseignement précède le travail et la constitution de la d’une nouvelle famille. Toutefois, dans les sociétés en question, la majorité des jeunes a ou a déjà eu une expérience du monde du travail. De plus en plus, les trajectoires jeunes n’obéissent plus à des séquences linéaires et possèdent des logiques diverses.

De telles incongruités reflètent directement la conception des Politiques Publiques destinées à la Jeunesse. S’agit-il de donner la priorité à des programmes et à des actions qui retiennent les jeunes dans le système éducatif (et, avec cela, contribuer également à la diminution de la pression sur le marché du travail) ou de donner la priorité à des programmes et des actions qui permettent de concilier le travail et les études ? Ou encore, si les trajectoires sont diverses, pourquoi ne pas offrir aux jeunes différentes possibilités entre le suivi d’une scolarité, la formation professionnelle et l’insertion productive ? Ces alternatives indiquent le besoin d’amplifier le débat public concernant ce sujet, et les données de la recherche peuvent être utiles pour commencer ces discussions.

a) Être jeune, être jeune membre : ambivalence, identités et « invention sociale » de la jeunesse comme public-cible des politiques publiques

Durant notre recherche, 14 000 individus interrogés ont utilisé 1851 expressions pour répondre à une seule question : quel est le premier mot qui vous vient à l’esprit lorsque je dis « jeunesse » ? Les représentations que les sociétés ont de leur jeunesse sont ambiguës et ambivalentes. Les avantages et les inconvénients « d’être jeune » révèlent un jeu complexe dans lequel entrent des aspects biologiques, des inégalités sociales et des aspects culturels.

Parallèlement, les abordages nous ont permis de comprendre qu’au-delà des découpages de classe, de genre, de couleur/d’ethnies, de lieu de résidence qui différencient les jeunes de chaque pays, au sein des jeunesses d’aujourd’hui, « être militant » identifie également, dans une certaine mesure, un segment à part. Cependant, si l’on regarde ce segment de plus près, nous pouvons observer qu’il y a plusieurs manières d’être jeune et d’être membre. Des registres ethnographiques et des groupes de discussions ont indiqué que, même entre les dites « minorités jeunes actives », « être jeune » ne se constitue pas comme une identité homogène, solide, excluante. L’identité « jeune » cohabite et fusionne avec d’autres découpages identitaires fournisseurs de causes et de demandes.

Par exemple, les jeunes sont membres de mouvements ruraux, de mouvements de genre, de race ou d’ethnie, non exclusivement jeunes, et en introduisant des découpages d’âge dans ces espaces intergénérationnels, cela provoque un rajeunissement des programmes d’actions, du langage et des façons de faire de la politique.

En fréquentant (ou en arrivant à fréquenter) « des espaces de jeunesse » dans lesquels ils mènent leurs combats, ces jeunes s’enrichissent d’arguments et d’appartenances.

À strictement parler, les demandes de jeunes ne sont pas déconnectées d’autres groupes et de mouvements sociaux. Elles articulent des questions structurelles de distribution et d’accès avec le besoin de reconnaissance de ce qui est spécifique à cette génération de jeunes et, dans ce sens, implique une augmentation de la participation des jeunes.

D’autre part, dans les six pays, il existe des « espaces de jeunesse » favorisés et/ou soutenus par la société civile et par les pouvoirs publics dans lesquels « être jeune » fonctionne comme attribut principal.

Si nous nous penchons sur ce qui s’est passé ces 25 dernières années, nous pouvons comprendre certains facteurs qui ont déterminé la cohabitation et la construction d’identité entre les jeunes de différents pays. Comme nous l’avons déjà dit, à partir de 1985, avec l’accord d’organismes internationaux qui cherchaient à profiter du bonus démographique en faveur de la jeunesse et, également des solutions au chômage et à la violence qui touche les jeunes de l’Amérique latine, des « espaces de jeunesse » ont été créés (gouvernementaux et non gouvernementaux). Tournés vers la promotion de la formation professionnelle, de l’insertion productive, de la stimulation de l’estime de soi, du développement culturel, leurs projets et leurs actions cherchaient à stimuler le protagonisme jeune.

Cependant, au fil des ans, une conjugaison de facteurs économiques et sociaux a contribué à donner un nouveau cadre à la question jeune, qui n’était plus perçue d’un point de vue de la protection et de la prévention mes pensée à partir de l’optique des « droits ». La désignation « jeunes en situation de risque » qui, initialement, a inspiré les gouvernements et les initiatives de la société civile a cédé la place aux « jeunes en tant que sujets de droits ». Ceci ne veut pas dire que les risques ne doivent pas être pris en considération. Cela veut dire que le centre des préoccupations n’est plus axé sur les déviations, les incomplétudes et ladite vulnérabilité jeune, mais que l’on considère ses spécificités et ses besoins qui doivent être reconnus dans l’espace public comme des demandes citoyennes.

Un tel déplacement entre les désignations s’est ressenti dans les relations entre les « espaces de jeunesse non gouvernementaux » et les organes de la jeunesse. L’idée de « droits » renvoie directement à l’État et à ses pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Les groupes, réseaux et mouvements sociaux ont certainement eu et continuent d’avoir une place décisive dans les étapes du processus. Toutefois, c’est à l’État que l’on exige des droits et des opportunités. Dans l’optique des droits, l’État est devenu le principal artifice de la récente invention sociale de la jeunesse comme un secteur social avec des demandes politiques publiques spécifiques.

Ce n’est pas un hasard si le pouvoir législatif des six pays étudiés, depuis 2005, est invité à ratifier la Convention Ibéro-américaine des Droits de la Jeunesse proposée par l’OIJ (Organisation Ibéro-américaine de la Jeunesse qui comprend les pays de l’Amérique latine plus l’Andorre, l’Espagne et le Portugal). Si l’on observe les 44 articles de la Convention, nous pouvons constater le croisement entre les pouvoirs de la citoyenneté et les droits de l’Homme. Et ce n’est pas un hasard si avant même d’évoquer les droits civils, politiques, économiques, culturels et environnementaux, à la base, dans les dispositions générales de la Convention, il est fait référence au droit à la paix et au principe de non-discrimination (que ce soit de par la race, la couleur, l’origine nationale, que ce soit concernant l’appartenance à une minorité nationale, ethnique ou culturel, l’orientation sexuelle, la langue, la religion ; que ce soit concernant les déficiences physiques ou le lieu de résidence).

L’accent mis sur le principe de non-discrimination fonctionne comme un mécanisme stimulant les différences entre les segments jeunes et fait de la « diversité jeune » un moyen pour construire la légitimité des programmes, des actions, des conférences, des conseils. L’idée est la suivante : « plus l’ensemble est diverse, plus il est représentatif de la jeunesse d’une ville, d’un État, d’un pays ou d’une région ».

Dans ce contexte, il a été exigé des pouvoirs publics qu’ils remplissent leur part en convoquant « toutes les jeunesses ». Une telle convocation (même avec ses vices et ses inefficacités reconnues) « invente » un public-cible, la jeunesse. Cela provoque la rencontre de segments jeunes qui - séparés par des distances sociales ou par des découpages idéologiques - ne s’étaient jamais rencontrés auparavant. Sans l’hégémonie qu’ils ont eue dans les années 60, et également sans pouvoir parler pour les jeunes de leur génération, des jeunes du mouvement étudiant se retrouvent dans les espaces de jeunesse, non seulement avec des représentants des jeunesses partisanes et de syndicats, mais aussi, avec des « jeunes de projet », du mouvement des favelas, de coopératives rurales, du hip-hop, du mouvement gay, de coopératives agricoles, etc.

Toutefois, il convient de souligner que les espaces gouvernementaux de la jeunesse n’ont pas réussi à obtenir une grande visibilité sociale. Comme nous avons pu le constater dans le sondage d’opinion, dans les six pays, le degré de connaissance sur ce que sont et ce que font les gouvernements pour leur jeunesse est très faible. De même, lorsque nous avons demandé aux individus de citer des programmes et des actions, les réponses indiquent que les frontières entre les gouvernements et les O.N.G., et entre les jeunes et les enfants et les familles, « le public-cible » ne sont pas bien limitées et se confondent. Cette méconnaissance peut être attribuée, en partie aux difficultés que les gouvernements ont à divulguer leurs actions et en partie au fait que la société (jeunes et adultes) donne la priorité aux enfants et aux familles.

Le manque de visibilité n’est pas seulement perceptible chez le public en général. Mais aussi, lorsque l’on reprend les entretiens menés par les spécialistes des six pays, nous pouvons voir que des doutes existent concernant l’efficacité des politiques tournées vers la jeunesse, surtout dans le domaine de l’insertion productive. Nous savons que la mise en place de politiques publiques dépend aussi bien de disputes pour des subventions que de la pression sociale qui gère la reconnaissance des demandes. Nous tenterons d’identifier, par la suite, certains éléments qui peuvent faire obstacle ou qui peuvent contribuer à une meilleure reconnaissance et légitimité des demandes jeunes.

b) La jeunesse mobilisée et la nouvelle configuration de l’espace public

La dernière décennie a révélé une évidence : l’espace public - comme lieu de conflit, de négociation et de pacte entre les gouvernements et la société civile - s’est agrandi et a apporté une diversification des acteurs, des programmes et des centres de négociation.

D’une part, la restructuration productive et les changements dans le monde du travail ont produit des programmes différenciés qui ne concernent pas un centre unique de représentation ancré dans des intérêts communs, coopératifs ou de classe. Le chômage, la flexibilisation, la tertiairisation, l’auto emploi ont provoqué la décentralisation des négociations entre les travailleurs, les entrepreneurs et les gouvernements. D’autre part, de nombreuses questions sociales actuelles s’expriment en termes de combat contre les préjugés et les discriminations. Les attitudes, les sentiments et les souffrances entrent dans le domaine public, en provoquant un affaiblissement des frontières entre le public et le privé, en reconstruisant des relations entre la dimension individuelle et les actions collectives, en introduisant la question de la solidarité dans des registres qui avant concernaient surtout la recherche de la liberté et de l’égalité.

Durant notre recherche, nous avons pu observer combien le langage des droits de l’Homme n’a pas seulement créé de nouveaux groupes, réseaux et mouvements, mais qu’il a envahi de vieilles organisations politiques, en inhibant la manifestation de préjugés. Il existe sans aucun doute des interruptions entre de telles théories et les pratiques courantes, cependant, le fait que la société inhibe de telles manifestations dans l’espace public n’est pas non plus sans conséquence.

Outre ces deux caractéristiques qui ont multiplié les représentations d’intérêt et qui modifient le langage pour dénoncer les injustices et inhiber les discriminations, la conformation actuelle de l’espace public permet la publicité et les performances. L’utilisation des symboles fait partie de la politique et ils sont dans les campagnes publicitaires, dans le marketing social, dans les événements culturels, les performances théâtrales qui peuplent l’espace public.

Il est également important de rappeler le poids d’un autre « acteur » dans la conformation de l’espace public amplifié : les moyens de communication. Outre la presse et les journaux télévisés quotidiens, les informations véhiculées par les stations de radio, par d’autres moyens de communication (par exemple, les blogs de journalistes, de politiciens, de mouvements) ont également un poids considérable dans le développement des oppositions au sein de l’espace public. Enfin, comment ne pas parler des images (photographies et films) qui ont une répercussion garantie et qui peuvent changer le destin des débats politiques ?

Les groupes, les mouvements et les réseaux jeunes actuels sont des parties constitutives de l’espace public amplifié. Les enquêtes qualitatives réalisées dans les six pays mettent en évidence de nouvelles connexions entre les petits groupes qui soutiennent des demandes ponctuelles, menées, « de bas en haut » et d’autres groupes qui se reconnaissent à partir d’appartenances étudiantes, partisanes et syndicales ; des groupes culturels de plusieurs styles et taille s’articulent, ainsi que des jeunes écologistes qui réinventent des utopies et qui aspirent à une citoyenneté planétaire. Le Campement International de la Jeunesse - une des situations étudiées dans notre projet - est un bon exemple de cette diversité et de ses connexions.

Quel est le poids des nouvelles technologies d’information et de communication dans ces processus ? Les nouvelles technologies pénètrent des aspects pertinents de la socialisation, de la construction de la subjectivité et de l’identité, des formes d’être dans le monde de cette génération. Internet fait partie du processus éducatif, de la capacité à entrer dans le monde du travail, des loisirs, à se faire des amis, des relations affectives, à choisir sa religion. Comme l’a démontré notre sondage d’opinion, dans tous les pays, les jeunes utilisent plus Internet que les adultes. Cette génération est la première à avoir accès à Internet tout en ayant un faible niveau de scolarité. Les ordinateurs sont vendus au rabais et achetés à crédit. Parallèlement, il y a également eu une augmentation du nombre des ordinateurs dans les écoles, une augmentation des espaces de connexion subventionnés par les organismes gouvernementaux, la multiplication des espaces commerciaux dans les favelas, les quartiers et les banlieues à des prix accessibles (cybercafés, lanhouses, etc.). Tout ceci a permis aux jeunes de différentes classes sociales d’utiliser les réseaux sociaux tels que Facebook, Orkut, Twitter, etc.

D’autre part, les études de collectifs jeunes, menées dans les six pays, ont montré comment les jeunes utilisent les téléphones portables, les sites, les e-mails dans les manifestations et dans le quotidien de leurs groupes, réseaux et organisations. Internet n’est pas seulement un outil pour le monde du travail et les études, c’est aussi un moyen de communication très puissant - avec plusieurs propriétaires et plusieurs centres - qui peut bouleverser des logiques de reproduction de distances sociales. Il est de ce fait fortement disputé par des forces sociales antagonistes.

Durant les groupes de dialogue, les jeunes ont effectué des observations sur les virtualités de la toile : Internet permet de potentialiser des valeurs consuméristes, individualistes et différentes formes de violence présentes dans nos sociétés, et permet également de discuter des valeurs et des adhésions à des causes démocratiques. En reprenant les informations de la recherche quantitative - qui montrent la rapidité avec laquelle Internet arrive dans les espaces les plus isolés de la société -, nous avons pu souligner la nécessité de faire une utilisation créative de ce moyen pour sensibiliser d’autres jeunes, surtout ceux qui ont eu moins d’opportunités pour connaître des espaces de participation collective. Outre cela, les réseaux numériques tissent un potentiel stratégique pour l’intégration socioculturelle des jeunes sud-américains.

Pour l’utilisation créative de la toile, il faut chercher des thèmes qui éveillent l’intérêt. Dans ce sens, le sondage d’opinion offre également des informations sur les espaces auxquels les jeunes aimeraient participer. Dans les six pays ou presque, parmi les alternatives offertes, les jeunes ont déclaré être plus intéressés par la participation à des groupes de défenses de l’environnement et des droits de l’Homme. Ces thèmes, comme nous l’avons déjà dit, sont également très valorisés par les jeunes qui sont membres de groupes, de réseaux et de mouvements jeunes : nous avons ici un lien…

Enfin il reste encore à parler des différences entre les adhérents. La taille, le degré d’organisation, les motivations sont hétérogènes, et parfois même inégales (voir les opinions divergentes entre les groupes religieux et les groupes féministes sur la question de la dépénalisation de l’avortement). Il n’y a aucune raison de nier les concurrences et les tensions. Cependant, dans les forums et les conférences de la jeunesse, nous avons pu assister à des exercices inédits de cohabitation démocratique. Certaines caractéristiques de l’actuelle configuration de l’espace public contribuent à cela : d’un côté, le principe de valorisation de la diversité et, de l’autre, l’idée que c’est seulement en présentant des demandes communes que chaque groupe peut être entendu par les gouvernements, par l’État. En entendant et en observant ce qui se passe actuellement dans certains « espace de jeunesse », nous pouvons noter que les formes de participation s’ajoutent, tels que l’individuel et le collectif, le solidaire et l’idéologique, le virtuel et le concret, le politique et l’associatif, le culturel ou le religieux.

Enfin, les groupes, les mouvements et les réseaux jeunes actuels se constituent et sont constitués à partir d’une nouvelle configuration de l’espace public. Ceci ne garantit, sans aucun doute, l’efficacité de leurs actions dirigées vers une réponse à leurs demandes. Les stratégies de construction et de présentation de cet agenda dans l’espace public dépendent de consensus négociés entre les différents groupes, réseaux et organisations de jeunes concernés. Mais, sans aucun doute, la valorisation de la diversité des acteurs ainsi que la recherche de demandes communes se constituent dans la principale force motrice créatrice du « sujet jeune » et dans la source de sa rénovation constante et nécessaire.

c) Un réseau de recherche : discours multiples et simultanés

En décrivant encore l’actuelle configuration de l’espace public, il convient d’observer combien le lieu et le rôle des recherches ont grandi ces dernières années. Les porte-parole des grandes agences de sondage d’opinion sont constamment consultés. Des données sont présentées, lesquelles informent et conforment l’opinion publique. Grâce à elles, on gagne ou on perd de la crédibilité. La recherche devient de plus en plus un atout qui peut faire la différence dans un jeu politique.

Nous avions, dès le départ, l’intention de donner à notre recherche une certaine répercussion sur les moyens de communication de manière à influencer le débat public. Nous n’avions nullement la prétention d’avoir autant de répercussions que celles que peuvent avoir les recherches électorales, qui ont une place assurée à la Une des journaux, mais nous n’aimerions pas non plus que cette recherche soit de celles réalisées dans le milieu universitaire qui ne se préoccupe pas du manque d’incidence sur l’espace public. La responsabilité envers nos institutions, et envers l’institut qui nous soutient, a fait que chaque pas a été pensé de manière à tenter de faire la différence. Ceci a compté dans la composition du réseau.

Pour développer un projet de recherche régionale, il faut regrouper les intérêts et les compétences. Cela signifie donc comprendre que, même si l’espace universitaire est, par excellence, le lieu de production de connaissances, celui-ci n’est pas le seul. Comme nous le savons, dans différents pays de l’Amérique du Sud, il existe des centres de recherche et des organisations non-gouvernementales qui combinent la production de connaissances avec une incidence sur l’espace public et l’intervention des groupes sociaux qui vivent des situations de vulnérabilité. Cependant, le premier pas est donc de pouvoir compter sur des chercheurs intéressés par le sujet et qui sont bien situés dans différents espaces sociaux de production de connaissances. C’est ce qui est arrivé dans notre réseau de recherche, qui a réuni des entités présentant des histoires et des insertions assez différentes.