L’universel au détriment du particulier : la tension entre « sécurité alimentaire » et « souveraineté alimentaire »

Introduction

, par RAZAI Sara

La pandémie de Covid-19 a eu un impact sur le système alimentaire mondial et a perturbé les chaînes de valeur agricoles régionales. Au début de l’épidémie, la demande a considérablement augmenté. Les fermetures de frontières, les quarantaines et les perturbations du marché, de la chaîne d’approvisionnement et du commerce ont restreint l’accès des populations à la nourriture, en particulier dans les pays durement touchés par le virus ou déjà touchés par des niveaux élevés d’insécurité alimentaire. Mais selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, le monde il n’y a pas à s’inquiéter car « globalement, il y a assez de nourriture pour tout le monde ». [1]

Cela illustre bien le problème que pose le concept de sécurité alimentaire : celui de se focaliser sur la disponibilité globale, de l’abondance, sans prendre en considération les particularités locales et les conditions de production. La sécurité alimentaire est devenue, sans conteste, le concept le plus employé dans les politiques agricoles mises en œuvre par les gouvernements sous la bénédiction des différentes institutions financières internationales. Le terme signifie principalement l’accès pour tout le monde et à tout moment à une quantité de nourriture suffisante pour mener une vie active et saine. La sécurité alimentaire constitue une manière d’aborder la problématique du développement ; c’est un principe organisateur soutenu par l’idéologie néolibérale. Elle se justifie sur la base d’une solidarité international perçue entre les États, une solution magique à la pénurie mondiale de nourriture. Cependant, comme de nombreux objectifs universels promus au niveau mondial, les particularités de l’universel ont tendance à être ignorées. En effet, la sécurité alimentaire n’est pas simplement la description et l’explication d’idées, il est devenu un outil de propagande pour promouvoir certaines politiques et créer un semblant de consensus.

Ce que le concept de sécurité alimentaire ne prend pas en compte, ce sont les mécanismes mis en place pour la garantir et éviter que ceux-ci appauvrissent, affament et privent la population locale de ce que leurs mains ont produit. Face aux échecs évidents en matière de sécurité alimentaire, un autre concept a émergé, celui de la souveraineté alimentaire, qui soutient la production locale et donne aux paysan·nes le droit de contribuer à définir les politiques agricoles et les priorités alimentaires. Ce concept constitue la marque d’un refus conscient et une tentative de rompre avec les politiques agricoles néolibérales et néocoloniales en énonçant les principes généraux d’un projet agricole alternatif et résistant. (Article 2)

Paysage d’Afrique du Nord : au premier plan, des cultures, et au deuxième plan, une ville. Au fond, le désert. Crédit photo : Ali Aznague.

Pour les pays du Sud, la question de la production et de la disponibilité des aliments est un enjeu stratégique et urgent. L’approche de la sécurité alimentaire, ainsi que la marchandisation des denrées alimentaires, les plongent dans le cercle vicieux de la dépendance en les empêchant d’être les producteur·rices de leur propre consommation alimentaire de base.

Une fois sur le marché international, les denrées alimentaires deviennent des marchandises comme les autres, obéissant à la théorie des avantages comparatifs. Ces problèmes sont mis en évidence dans deux études approfondies sur l’état du secteur agricole en Tunisie et au Maroc, menées en 2019 par le Groupe de Travail sur la Souveraineté Alimentaire en Tunisie (GTSA) et ATTAC Maroc. Basées sur des enquêtes de terrain, ces études ont tenté de comprendre comment ces deux termes sont traduits en réalité et comment ils affectent la vie quotidienne des paysan·nes dans les deux pays. À travers leurs témoignages, les études montrent que l’accès à la nourriture et la production alimentaire sont indéniablement des questions politiques sous-tendues par plusieurs thèmes qui frappent au cœur la tension entre sécurité alimentaire et souveraineté alimentaire.

L’acquisition de terres : une pratique coloniale qui se poursuit post-indépendance
Parmi les plus grandes menaces auxquelles sont confrontés de nombreux États du Sud, l’accaparement des terres qui se poursuit à ce jour. Cette pratique remonte souvent à des périodes coloniales qui se sont poursuivies après l’indépendance. Il existe de nombreuses mécanismes approches de l’accaparement des terres en Tunisie et au Maroc, mais il est clair que l’approche néolibérale consistant à déposséder les petits agriculteurs et à transférer les droits fonciers aux soi-disant « investisseurs agricoles » et aux entreprises agricoles industrielles locales et étrangères est commune aux deux pays. L’intensification de la marchandisation et de la privatisation des terres est devenue monnaie courante et a eu des effets stupéfiants sur les petit·es agriculteur·rices et les travailleur·ses agricoles, en particulier pour les femmes qui, en plus d’être dépossédées des terres collectives, ont été marginalisées car l’indemnisation des terres ne bénéficie traditionnellement qu’aux hommes. (Article 6).

Après l’indépendance en 1956, l’État tunisien a commencé à récupérer les terres agricoles précédemment possédées par les colons français, soit par nationalisation, soit en compensant et en achetant ces terres aux colons (Article 4). Dans les années 1960, émerge un mouvement coopératif qui, s’appuyant sur l’exploitation des terres agricoles appartenant à l’État, s’axe sur la diversification productive et l’amélioration de la productivité. Par la suite, l’adoption par l’État d’un programme économique et politique libéral a signifié l’échec de l’approche coopérative qui ouvert la voie à la liquidation et à la cession des terres appartenant à l’État. De même, l’acquisition de terres collectives au Maroc remonte à la colonisation française et aux efforts de l’administration pour désintégrer les structures sociales traditionnelles et la propriété collective des terres (Article 8). Équipées d’un arsenal de lois, ou dahirs, les terres collectives ont été réorganisées, ce qui a permis à l’administration coloniale d’interférer dans la gestion des terres collectives et de démanteler le système traditionnel de prise de décision collective entre les membres de la communauté. À l’heure actuelle, les terres collectives sont saisies, vendues et louées à des entreprises publiques et privées avec l’approbation des représentants de la communauté.

Monoculture et production entièrement destinée à l’exportation
Au Maroc, la priorisation des exportations dans le secteur agricole a détruit de nombreux cultivars agricoles locaux en raison de sa concentration sur les produits exportables, l’agriculture commerciale reposant sur des semences hybrides utilisées principalement dans la production de céréales, de maïs et de légumes (Article 3). Ces cultivars étrangers de graines et d’arbres reposent sur des méthodes d’épuisement du sol et de l’eau, une utilisation intensive d’engrais chimiques et de pesticides toxiques, et une consommation élevée de combustibles fossiles qui contribuent au changement climatique, causant des inondations et des sécheresses. Les mécanismes d’État qui marginalisent des petit·es producteur·rices s’illustrent notamment dans la production du safran dans la région de Taliouine (Article 9). En étendant la superficie des cultures locales, en les orientant vers l’exportation et en ouvrant la voie aux investissements privés, l’État marocain cherche à faire de ces produits un outil d’enrichissement des grands agriculteurs et des entreprises d’exportation au détriment de la communauté locale. En effet, ces terres qui représentaient un outil pour le développement local, ont été monopolisées par investisseurs étrangers qui s’en servent pour maximiser leur profit par le biais d’une production entièrement destinée à l’export, au prix de l’épuisement des ressources naturelles de la région, tout en privant les paysan·nes d’accès à leur moyen de production et leurs ressources. De même, le village tunisien d’El-Iitizez 2 a été soumis à des méthodes d’investissement agricole qui ont gravement épuisé les ressources naturelles, en particulier la terre et l’eau (Article 5). Bien que les terres d’El-Itizez 2 sont des terres domaniales, elles ont été accaparées par un investisseur étranger pour produire du jojoba, entièrement destiné à l’exportation.

La raréfaction de l’eau et les stratégies d’adaptation du secteur économique
Il est clair que la raréfaction de l’eau est un des problèmes majeurs du monde d’aujourd’hui. Depuis le début des années 1990, les politiques de gestion de l’eau ont étés fortement influencées par l’idéologie néolibérale. En effet, afin de répondre au mieux aux intérêts d’une classe agricole exportatrice, le secteur agricole était la grande priorité pour la conception et l’élaboration de politiques de gestion de l’eau. L’accaparement des ressources en eau – d’autant plus préoccupante dans un contexte de raréfaction de l’eau liée à une baisse générale des niveaux de précipitations et l’intensification de la sécheresse – ainsi que les contraintes pesant sur les cultures vivrières pèsent sur la petite paysannerie et de l’agriculture vivrière au profit des investisseurs et de l’agrobusiness qui s’accapare d’énormes ressources naturelles. Cela ne fera qu’accentuer et accroître la mobilisation et les résistances des communautés locales pour leur droit à leur souveraineté.

Le mode de production encouragé par l’État favorise la prolifération des monocultures et des cultures hyper-intensives dans des régions où les ressources en eau sont sérieusement menacées. La raréfaction de l’eau et les stratégies d’adaptation du secteur agricole à un ajustement avec les ressources hydriques disponibles ont une répercussion sur la situation socio-économique des paysan·nes tunisien·nes et la souveraineté alimentaire du pays. Bien que l’État tunisien est souvent félicité par ses bailleurs pour sa politique clairvoyante pour collecter et économiser l’eau, les répercussions seront lourdes sur la population, l’économie et la souveraineté du pays (Article 11). Des mécanismes d’encouragement (tels que l’exonération fiscale des équipements et l’accès au financement et des subventions) par l’État afin d’améliorer les performances du secteur agricole irrigué ont fortement contribué à augmenter les surfaces irriguées. A présent, ces surfaces ne peuvent plus connaître d’autres extensions significatives. L’intensification de l’agriculture autour des points d’eau s’est faite au détriment des communautés pratiquant une agriculture sédentaire et ingénieuse. Aujourd’hui ces points constituent l’essentiel des surfaces irriguées. Avec le passage vers la production de variétés précises (pour lesquelles des régions entières ont été allouées) les petit·es et moyen·nes agriculteur·rices ont été forcé·es à adopter ce mode de production en orientant leur activité vers ce marché. La variété et la diversité qui auparavant caractérisait l’agriculture locale a disparu rendant le ou la paysan·ne complètement dépendant·e du marché international ou ils se voient mis·es en concurrence avec les grandes entreprises. Ce mode de production en monoculture encouragé par l’État implique une augmentation conséquente de la consommation en eau. En outre, la prolifération de la monoculture a élevé les risques environnementaux pour les sols, les eaux, la faune ou la flore. Cette menace pour la biodiversité s’amplifie sous l’effet du changement climatique, et elle est extrêmement grave pour le futur de l’activité agricole et pour la capacité de la population paysanne.

Un petit paysan travaille dans son champ. Crédit photo : Ali Aznague.

En effet, la ressource en eau potable est en voie de disparition en raison de la forte demande, et du changement climatique dont le système capitaliste est responsable, compte tenu de ses modes de production, de consommation et de distribution. Dans ce cadre, la rareté de l’eau mais aussi son rôle fondamental dans l’accumulation de capital en général, et dans la production agricole en particulier, ont incité l’État marocain à développer un cadre institutionnel approprié et à promulguer une législation spécifique, dans le but de contrôler l’eau en tant que matière vitale et de la sécuriser au profit des principaux capitaux nationaux et étrangers investis dans plusieurs secteurs (Article 7). Au cours des dernières années, plusieurs villes et régions du Maroc ont connu des mobilisations importantes contre la rareté de l’eau, la dernière en date étant le soulèvement de la soif dans la ville de Zagora qui ont abouti à un rassemblement populaire massif le 8 octobre 2017.

Une répartition inégale de la dette écologique
Ceux qui sont directement responsables de l’accélération du réchauffement climatique et de ses effets désastreux sur l’environnement sont une poignée de pays tels que l’Inde, les États Unis ou la Chine. Toutefois, l’effort mondial dans la lutte contre le réchauffement climatique implique une répartition égale parmi les pays. Cette « répartition inégale de la dette écologique » où l’amnistie est accordée aux grands pollueurs mondiaux leur a permis d’être exemptés de l’obligation de rendre des comptes et de réparer la majorité des dommages qu’ils ont causés. Les pays comme la Tunisie et le Maroc qui sont bien loin derrière en termes d’émissions Co2 (la Tunisie compte pour 0,16% et le Maroc 0.08% des émissions mondiales), ont le plus souffert. Les risques encourus à cause du changement climatique se répercutent directement sur la population rurale et la paysannerie. Les secteurs agricoles tunisien et marocain sont déjà marqués par une forte inégalité d’accès aux ressources et aux moyens de production. En effet, la structure agraire tunisienne est caractérisée par un accaparement des ressources par une petite majorité et des morcellements de petit·es et moyen·nes agriculteur·rices (Article 10). Face à cette situation induite par le changement climatique, le secteur agricole s’appauvrit et se précarise de plus en plus : la dégradation des parcours pastoraux ; la désertification malgré les efforts pour bloquer l’avancement des dunes et une disparition progressive du cheptel tunisien par la manque d’alimentation. Au lieu de répondre aux impératifs d’adaptation et de promouvoir des politiques publiques qui pourraient rendre les populations rurales plus résilientes face aux effets du changement climatique, l’État a choisi d’axer sa « transition écologique » sur l’appui à la lutte contre les émissions de CO2 d’une industrie quasi-inexistante.

Liberté de travail et la dignité nationale
La Tunisie et le Maroc (et plus largement la région d’Afrique du Nord et du moyen orient) sont témoins d’une marginalisation socio-économique dû au patronage des régimes en place et d’une politique de favoritisme pour les réseaux industriels puissant. Enracinés dans l’héritage colonial, ces réseaux, renforcés par l’État, ont placé une partie importante de la population sous le contrôle de la politique mondiale de sécurité alimentaire. Ce système de dépendance et de domination a été initié par les puissances coloniales et se trouve maintenant renforcé par les gouvernements postindépendance et les grandes entreprises. L’exploitation de la terre, de l’eau et des matières premières a eu un impact direct et indirect sur les plus vulnérables. Elle a un impact de plus en plus préjudiciable sur des ressources en eau déjà rares, car la production de masse, la monoculture et la forte consommation d’eau dans les zones arides telles que les déserts entraînent la diminution des eaux souterraines précieuses non renouvelables. La saisie et l’exploitation des terres, de la main-d’œuvre et des moyens de subsistance ont provoqué de graves tensions entraînant une résistance et des protestations parmi la population. Les appels au droit à leurs propres produits locaux reflètent ce que la sécurité alimentaire n’aborde pas : le droit inaliénable des populations du pays qui produisent, distribuent et consomment des aliments à contrôler les mécanismes et les politiques de production et de distribution alimentaires. Ce droit, ou le droit souverain d’alimentation d’un peuple, est une expression des défis auxquels sont confrontés les petit·es et moyen·nes agriculteur·rices qui, bien que constituant la majeure partie dans le secteur agricole, sont exclu·es des réseaux de favoritisme de l’État. Également ancrée dans les compréhensions politiques, économiques et sociales, la souveraineté alimentaire cherche à les placer au centre et à faire entendre leur voix. Elle résume les revendications populaires des Tunisien·nes après 2011, celles de « travail, liberté et dignité nationale » et reflète des revendications vieilles de plusieurs décennies du « soulèvement du pain » qui ont été reprises dans de nombreuses parties de la région.