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Dossier Climat : choisir ou subir la transition ?

Transformer l’économie globale, un portefeuille à la fois : désinvestir le passé et investir dans l’avenir

, par DORSEY Ellen, VONDRICH Clara

« Si les gouvernements n’arrivent pas à se mettre d’accord sur un régime international contraignant de limites des émissions de carbone, des individus alarmés et déterminés prendront l’initiative. » Eugène Robinson, éditorialiste du Washington Post [1]
« Tout l’intérêt du désinvestissement est que tout le monde a un fond dont il peut se désinvestir, ou fait partie d’une institution –qu’il s’agisse d’une église, d’une université, d’une ville ou d’un fonds de retraite –qui peut le faire. » Chloé Maxmin, fondatrice de Divest Harvard.

La science est claire : les émissions humaines de dioxyde de carbone issues de la combustion du charbon, du pétrole et du gaz réchauffent la planète à un rythme alarmant. Si nous continuons sur notre trajectoire actuelle, le seuil des 2ºC de réchauffement global des températures – que les gouvernements du monde ont fixé comme la limite infranchissable – pourrait être franchis dès 2036 [2]. Nous sommes d’ores et déjà assurés de dérèglements climatiques importants qui continueront à faire sentir longtemps leurs impacts négatifs sur nos sociétés, notamment sur les plus vulnérables – sous la forme d’ouragans, de sécheresses, d’élévation du niveau des mers, de vagues de chaleurs et de températures extrêmes.

Au même moment, une révolution des énergies propres est en marche, avec le solaire, l’éolien et l’hydraulique, enfin compétitifs par rapport aux énergies fossiles. L’année dernière, la part des énergies renouvelables dans le secteur électrique a augmenté de 12%, et le monde a généré pas moins de 6% de son électricité à partir de sources alternatives propres – un record historique, qui a coïncidé avec une chute de la valeur du charbon et du pétrole [3]. La technologie nécessaire pour remplacer toutes les formes d’énergies fossiles n’est pas encore complètement opérationnelle, mais elle est à portée de main. Pourtant, les gouvernements continuent à verser des subventions massives aux énergies fossiles et ne mettent pas en place les réformes politiques nécessaires pour permettre aux renouvelables de leur faire concurrence. Malgré le potentiel, le rythme de la transformation demeure largement inférieur à ce que nous exige la science.

Un obstacle se tient sur le chemin de la transition énergétique. Les énergies sales ont apporté de grands progrès et généré une richesse et un pouvoir sans précédent. Ce même pouvoir est aujourd’hui utilisé pour entraver les efforts internationaux, nationaux et locaux pour réduire les impacts climatiques et ouvrir la voix vers un système énergétique alternatif plus sûr, efficace et juste. L’industrie des énergies fossiles a financé le déni de la science climatique, investi des millions de dollars dans le lobbying contre les régulations, tout en s’attirant les faveurs des gouvernements du monde. Un poids lourd politique et économique qui résiste à la logique de la science, ignore les demandes des plus affectés et dénie les opportunités économiques et sociales offertes par la refonte énergétique de nos sociétés.

Une profonde transformation sociale, économique et politique est nécessaire, mais ce changement ne viendra pas des « leaders » dont les intérêts politiques sont bien trop étroitement liés aux industries qui sont à l’origine du problème. Il requiert une mouvement de base, des individus travaillant collectivement, s’organisant pour faire pression sur les leviers du pouvoir. Face à la lenteur au niveau international pour la transition vers une énergie propre, un mouvement populaire pour conserver une planète habitable est en construction. Le mouvement mondial pour le désinvestissement des énergies fossiles – et pour l’investissement dans une nouvelle économie énergétique – est en train d’exploser au sein des universités, des fondations, des municipalités, des fonds de pension, des groupes religieux, et même les entreprises [4].

Un mouvement qui explose

Il y a cinq ans, les espoirs d’une solution au changement climatique avaient atteint leur niveau le plus bas, les défis économiques et politiques semblaient trop intimidants. La Conférence climatique de l’ONU organisée à Copenhague en 2009 s’est achevée sans accord significatif et les efforts pour faire adopter un projet de loi globale sur le climat ont été réduits à néant au Sénat américain en 2010. Cette succession d’échecs a laissé la communauté des défenseurs du climat démoralisée et désorientée.

Les organisations philanthropiques ont versé plusieurs millions de dollars pour promouvoir la science climatique établie, et à nouveau plusieurs millions pour la vulgariser. Des millions supplémentaires ont été dépensés pour faire adopter des politiques publiques mondiales, aux États-Unis et dans d’autres pays clé. Les jeunes militants étaient encouragés à faire pression, à travers des actions dans les campus, pour telle ou telle mesure politique considérée comme la priorité du moment. Chaque fois, les ressources investies par les organisations de philanthropie et les ONG étaient largement éclipsées par celles que le secteur des énergies fossiles était en mesure de consacrer à son lobbying et au financement du climato-scepticisme.

Le mouvement de défense du climat avait besoin d’avancer, de dépasser les débats législatifs et les négociations en coulisses entre politiciens et multinationales. Il se devait d’être beaucoup plus inclusif et démocratique et, avant tout, de mettre à profit le pouvoir, l’initiative et l’imagination des citoyens [5]. C’est dans ce moment de profonde remise en question qu’est né le mouvement pour le désinvestissement.

Prenant exemple sur le mouvement anti-apartheid, des étudiants commencèrent à exiger que leurs universités désinvestissent des énergies fossiles. À l’époque de l’apartheid en Afrique du Sud, alors que les gouvernements refusaient d’imposer des sanctions économiques au régime, malgré les violations de droits humains dont il se rendait coupable, des leaders religieux et des étudiants décidèrent de viser une nouvelle cible : les entreprises qui investissaient directement dans le pays. Ces entreprises avaient mené un lobbying efficace contre toute sanction au niveau gouvernemental mais les militants trouvèrent un nouveau point sensible. Ils commencèrent à exiger des investisseurs institutionnels – en particulier les universités – qu’ils retirent tous leurs capitaux des entreprises faisant affaire avec le régime de l’apartheid. Selon l’archevêque Desmond Tutu, cette campagne de désinvestissement constitue l’un des succès tactiques qui a permis de mettre fin à l’apartheid et d’ouvrir une nouvelle époque pour l’Afrique du Sud. Les étudiants en quête d’une solution pour sortir de l’impasse en matière de lutte contre le changement climatique y ont vu un parallèle avec l’influence de l’industrie des fossiles aujourd’hui. Et s’ils établissaient, comme nouveau standard social, qu’il n’était plus acceptable de tirer des bénéfices d’une industrie qui dévaste la planète ? Et s’ils rendaient les énergies fossiles toxiques du point de vue de l’opinion publique et réussissaient, de cette manière, à affaiblir l’emprise de cette industrie sur les gouvernements ?

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Seattle University, DIvestment Students. Crédits : Backbone Campaign

C’est en 2011 qu’ont été lancées les premières campagnes de désinvestissement sur les campus universitaires. Les étudiants exigeaient que les dotations de financement de leurs universités désinvestissent des sources d’énergie à l’origine du dérèglement climatique : certains visaient principalement le charbon, d’autres tous les combustibles fossiles. Même si leur revendication se basait principalement sur un argument éthique – que les établissements d’enseignement supérieur ne devraient pas soutenir ou tirer des profits d’industries qui détruisent le climat -, il était aussi basé sur une logique économique cohérente. Le charbon connaissait un déclin continu depuis plusieurs années. Dès la fin de l’année 2011, plusieurs douzaines de campagnes de désinvestissement du charbon avaient été lancées dans tout le pays.

Ces premières campagnes reçurent un formidable coup de pouce supplémentaire avec l’article historique de Bill McKibben : « Global Warming’s Terrifying New Math  » (« La nouvelle mathématique terrifiante du changement climatique »), publié dans le magazine Rolling Stone. Cet article en appelait à un désinvestissement total des énergies fossiles dans les campus universitaires, en couplant un appel éthique à l’action avec l’analyse des risques financiers liés aux « actifs échoués » (stranded assets) mis en lumière par l’initiative Carbon Tracker « [6]. En cartographiant les réserves mondiales de charbon, de pétrole et de gaz, et en les comparant au budget carbone mondial que nous ne pouvons pas dépasser si nous voulons rester en deçà des 2ºC de réchauffement, l’analyse du Carbon Tracker démontrait que la valeur actuelle des actifs fossiles présentait des risques de surévaluation. Ils concluaient qu’environ 80% des réserves connues devaient rester dans le sol si nous voulons préserver une planète hospitalière – sinon habitable. Dans cette optique, les réserves massives de charbon, de pétrole et de gaz sont effectivement ce que l’on appelle dans le jargon financier des « actifs échoués » [7] : leur potentiel économique ne pourra jamais être complètement réalisé. Ils échoueront – ou bien ce sera nous. Conclusion : les investisseurs institutionnels omettaient de tenir compte des risques climatiques que présentaient leurs portefeuilles.

Fut organisé alors, avec un succès mémorable, un tour des États-Unis sous le slogan « Do the math  » (« Faites les calculs »), appelant les groupes d’étudiants de tout le pays à s’organiser pour exiger des changements aux administrateurs de leurs universités [8]. C’est alors que le mouvement explosa véritablement, passant du jour au lendemain de dizaines d’établissements concernés à des centaines, et ce des États-Unis à l’Europe, en passant par l’Australie et ailleurs. Il s’étendit aussi à d’autres secteurs, à mesure que des militants commençaient à exiger de leurs groupes religieux, de leurs municipalités, de leurs fonds de pension ou de leurs caisses de retraite qu’ils désinvestissent.

Le choix tactique du désinvestissement visait à fournir un débouché militant aux individus frustrés par l’échec des pouvoirs publics à mettre en œuvre des actions ambitieuses. Ils pouvaient utiliser leur influence sur les pouvoirs institutionnels afin de cibler l’industrie qui bloquait toute évolution . La théorie du changement sous-jacente au désinvestissement est l’action impérative. Tout d’abord, l’appel éthique pour le désinvestissement remet en cause le « permis social » d’opérer dont bénéficie cette l’industrie, et il ouvre le débat sur le caractère précaire et volatile de son modèle économique. Ensuite, appelés à la fois à désinvestir et à réinvestir, les investisseurs institutionnels pouvaient réorienter les flux de capitaux pour cesser d’alimenter le problème et pour accélérer la transition vers un avenir d’énergie solaire, éolienne et de petite hydraulique. Enfin, et surtout, la mobilisation des campus, des congrégations et des leaders communautaires contribuait à créer une base plus large pour l’action climatique pour encourager les hommes politiques et les gouvernements du monde à agir de manière plus ambitieuse pour mettre en œuvre des solutions politiques réelles. Le pouvoir des citoyens relève le défi de l’influence de la plus puissante industrie du monde, en ciblant ses financeurs et en affaiblissant considérablement son emprise sur les gouvernements, tout en montrant le chemin vers un avenir basé sur des alternatives sûres et propres.

Cela pouvait-il marcher ? L’argument éthique était simple : des institutions à but non lucratif comme des universités, des fondations, des groupes religieux ou des hôpitaux ne devraient pas tirer de profits d’entreprises dont il est avéré qu’elles nuisent irrémédiablement au bien public. Les administrateurs se trouvaient soudain sur la défensive, sommés de répondre à ces préoccupations éthiques.

Les arguments financiers renforçaient les arguments éthiques. Les investissements dans les énergies fossiles sont volatils à court terme et potentiellement très risqués à long terme. La mise en avant du risque financier devint plus crédible avec la chute des cours du charbon, suivie de la volatilité des prix du pétrole. Les gestionnaires de portefeuilles étaient confrontés à des preuves convaincantes de l’existence d’une bulle carbone qui finirait par éclater quand les marchés « internaliseraient » le risque climatique. Le secteur financier y prêta de plus en plus attention et commença à discuter ouvertement des risques d’actifs échoués, tout d’abord au Forum économique mondial de Davos, puis dans les couloirs de la Banque d’Angleterre. Le thème du risque climatique fut rapidement intégré par le secteur financier conventionnel, certaines agences financières allant jusqu’à avertir que les investisseurs prudents devraient appliquer immédiatement un filtre climatique à leurs portefeuilles d’investissements. Comme le souligne un récent rapport de Mercer, « le changement climatique... aura inévitablement un impact sur les retours d’investissement  » [9].

Avec cet alignement des préoccupations financières et des considérations éthiques, les engagements en termes de désinvestissement ont commencé à s’accumuler. Ce sont d’abord quelques universités qui ont franchi le pas, suivies par des groupes religieux. Des municipalités, des villes et des États ont commencé à adopter des législations favorables au désinvestissement. Les gestionnaires des dotations d’hôpitaux ont commencé à se préoccuper des risques sanitaires du dérèglement climatique et de leurs propres investissements dans les énergies fossiles. Les fondations ont fait un effort très significatif, par peur que leurs propres investissements ne contribuent à créer les problèmes qu’elles demandaient aux organisations qu’elles finançaient de régler. Le secteur des fondations compte actuellement plus d’engagements de désinvestissement qu’aucun autre secteur. Par ailleurs, beaucoup de ces institutions cherchaient aussi à identifier de nouveaux produits d’investissements dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, les technologies propres et l’accès à l’énergie, afin de fournir des capitaux et capitaliser sur la transition énergétique.

Les premiers progrès du mouvement ont été l’objet d’un rapport publié en septembre 2014, au moment où 400 000 personnes manifestaient à New York pour exiger des actions à l’approche d’une réunion des Nations unies sur le changement climatique. Le rapport montrait qu’en un peu moins de trois ans, plus de 800 fonds de dotation et individus, gérant des actifs totalisant plus de 50 milliards de dollars, s’étaient engagés à désinvestir des énergies fossiles [10].. En parallèle à la publication du rapport ont été annoncés plusieurs engagements emblématiques, y compris celui du Conseil mondial des Églises, d’une importante université catholique et de plus de 50 fondations. Néanmoins, c’est une autre annonce historique qui fit la une des principaux médias internationaux :
le Rockefeller Brothers Fund, héritier de la fortune de la Standard Oil, annonça son désinvestissement des énergies fossiles et leur remplacement par un investissement dans les énergies propres. Son directeur exécutif, Stephen Heintz, déclara même à la presse que John D. Rockefeller lui-même aurait approuvé cette décision : « Nous sommes tout à fait convaincus que s’il était vivant aujourd’hui, en tant qu’homme d’affaires avisé possédant une vision de l’avenir, il sortirait des énergies fossiles et investirait dans les énergies propres et renouvelables [11]. »

Depuis, le plus important fonds de pension norvégien, le groupe d’assurances Axa, des dizaines de nouvelles universités, hôpitaux et groupes religieux se sont également engagés dans la voie du désinvestissement. En juin 2015, 100 fondations et plus de 2000 investisseurs individuels avaient pris l’engagement de « désinvestir-réinvestir ». Ces entités gèrent collectivement plus de 1000 milliards de dollars d’actifs – et le chiffre continue à augmenter. Soutenu par des institutions comme HSBC et la Banque mondiale, et par des personnalités aussi diverses que Ban Ki Moon, le Prince Charles et l’archevêque Desmond Tutu, le désinvestissement est sorti de la marginalité, et de nouveaux engagements sont pris presque quotidiennement. Observés et sous pression , des investisseurs et des fondations emblématiques pas encore prêts à désinvestir des énergies fossiles ont commencé à prendre publiquement l’engagement d’investir dans les énergies renouvelables et autres technologies propres. En juin 2015, Bill Gates, soumis à une campagne de pression internationale menée par le quotidien britannique The Guardian [12], s’est engagé à investir deux milliards de dollars dans des technologies « de rupture » dans un entretien avec le Financial Times [13].

Comme il le fait inévitablement, le marché a réagi. De nouveaux produits d’investissement sans énergies fossiles font rapidement leur apparition, encouragés par des recherches démontrant que les portefeuilles sans fossiles donnent des résultats positifs, compétitifs voire supérieurs. Le mois dernier encore, une analyse montrait ainsi que les portefeuilles d’actions sans énergies fossiles ont fait mieux que les portefeuilles standards tous les ans au cours des cinq dernières années [14]. Parmi la centaine de fondations qui ont pris l’engagement de « Désinvestir-réinvestir », plusieurs suivent l’impact de cet engagement sur leurs portefeuilles avec des études de cas et des données publiques. Les résultats, y compris pour la fondation gérée par l’auteur de ces lignes, ont été très positifs. Le mouvement contribue ainsi à financer la transition vers une énergie propre et à accélérer le changement de paradigme vers une nouvelle économie, respectueuse des limites planétaires ainsi que du potentiel humain à prospérer et à s’épanouir.

Impact

Peu auraient pu prédire qu’un mouvement initié il y a seulement cinq ans par un groupe de leaders de mouvements de jeunesse, armé de puissants arguments éthiques et financiers, deviendrait l’un des seuls mouvements de l’histoire récente véritablement capable de changer la donne en matière de transformation sociale et environnementale [15]. Le désinvestissement à lui seul ne réglera pas la crise climatique. Et les investissements dans les solutions climatiques de quelques milliers d’investisseurs ne seront pas suffisants pour faire passer les renouvelables à l’échelle supérieure et décarboniser l’économie. Les acteurs du mouvement n’en ont pas la prétention. Mettre fin à l’ère des énergies fossiles, transformer les fondements énergétiques de l’économie mondiale, et permettre au plus grand nombre d’accéder à une énergie sûre et propre constitue une entreprise historique d’une extrême complexité.

Néanmoins, le mouvement a effectivement des impacts significatifs qui rendent cette transition plus viable. Il y en a au moins quatre. Premièrement, il a transformé la teneur du débat sur les énergies fossiles, en transférant à l’industrie la charge d’expliquer comment elle gère les risques climatiques. Le mouvement a mis en lumière des faiblesses dans le modèle commercial du secteur des énergies fossiles, ainsi que des problèmes liés à la manière dont sa valeur est mesurée – démontrant aux investisseurs l’existence de risques réels. Aussi, il a mis fin à des centaines de milliards de dollars de dépenses potentielles de l’industrie pour chercher de nouvelles sources d’énergie fossile, à la fois plus extrêmes et plus coûteuses, qui s’ajoutent aux réserves qui ne pourront jamais être brûlées [16]. Le financement accordé par les banques aux entreprises concernées est lui aussi remis en question. Au final, ce passage au crible contribue à renforcer les appels adressés aux majors du carbone pour qu’elles mettent en place des stratégies pour maintenir leurs modèles commerciaux en deçà de la limite des 2ºC, que ce soit à travers un déclin maîtrisé ou une transformation radicale de leur modèle économique – quelque chose inimaginable il y a encore quelques années.

Deuxièmement, à mesure que s’intensifie cet examen des réserves de carbone et les inquiétudes sur les risques financiers qu’elles représentent, la pression monte aussi sur les gouvernements pour qu’ils mettent fin aux subventions à une industrie qu’ils doivent réguler. De plus en plus aussi, les hommes politiques sont sommés de s’expliquer sur pourquoi ils acceptent des campagnes de financement de la part d’entreprises engagées dans les industries fossiles. Le public étant de plus en plus amené à considérer les sources fossiles comme nocives, les flux d’argent entre l’industrie et le gouvernement vont diminuer.

Troisièmement, l’appel à investir dans des solutions pour le climat suscite un regain d’intérêt pour le secteur des renouvelables et stimule la demande de nouveaux produits d’investissements « propres ». De nouvelles campagnes ont été lancées pour appeler les groupes religieux et les fondations à investir dans l’accès à une énergie sûre et propre pour le plus grand nombre, de manière à s’attaquer simultanément aux défis de la précarité énergétique, de la justice environnementale et du dérèglement climatique. L’encyclique historique sur l’environnement de 2015 du pape François, Laudato Si, souligne de manière claire les défis auxquels nous sommes confrontés, et en appelle à un nouveau pacte social et politique qui accorde davantage de valeur aux droits des plus pauvres et vulnérables. Ce nouveau pacte ne doit pas prioriser la croissance du marché comme un but en soit, mais plutôt chercher à harmoniser les besoins humains avec les limites planétaires. La phase quasi terminale atteinte par la crise climatique n’impose rien de moins qu’une transformation radicale de l’économie mondiale – marquant la fin des dinosaures industriels du passé et plantant les graines d’un présent et d’un avenir alimentés par le soleil, le vent et l’eau. Tout doit changer : de la manière dont nous produisons notre nourriture et dont nous nous approvisionnons en eau, à la manière dont nous nous déplaçons et dont nous construisons nos villes et nos infrastructures.

Quatrièmement, le mouvement cible des secteurs qui, jusqu’à présent, sont restés à la marge de la question climatique – les institutions religieuses, le secteur de la santé et celui de la finance. Il contribue à créer une nouvelle base, plus large et plus diverse, pour l’action climatique, ce qui n’avait jamais été le cas. C’est une base compétente et connectée, familière non seulement avec la science et les impacts du changement climatique, mais aussi avec les enjeux énergétiques et financiers. Le mouvement permet également l’émergence d’une génération de nouveaux leaders qui continueront à développer leurs compétences et leur engagement. Et ces leaders seront plus forts et plus déterminés que jamais à mettre leurs gouvernements sur le gril en ce qui concerne la teneur des accords conclus au niveau international – parce que ce combat est le leur.

Ce mouvement va-t-il pousser les leaders gouvernementaux à s’accorder sur des mesures ambitieuses dans le cadre des négociations climatiques de la COP21 ? Il y a de fortes chances que l’accord soit insuffisant, que ses objectifs soient encore revus à la baisse dans le cadre de sa mise en œuvre au niveau national, et donne lieu à des batailles incessantes entre les défenseurs du climat, qui exigent une action rigoureuse, et ceux qui risquent de perdre leurs intérêts financiers. Si les négociations climatiques parviennent à un accord ambitieux, ce sera grâce aux pressions de la société civile. Sinon, la société civile mondiale renforcée et mobilisée exigera des actions en 2016, et au-delà. Les citoyens sont préparés à se battre, et à continuer à se battre.

Certains des impacts du mouvement du désinvestissement-réinvestissement ne peuvent pas encore être mesurés. Mais une chose est certaine : le mouvement pour le désinvestissement des énergies fossiles – et l’investissement dans les solutions climatiques – a redonné de l’élan à un mouvement environnementaliste brisé, et il a mis l’accent sur l’acteur qui doit constituer la véritable cible : l’industrie elle-même. Chacun de nous peut reprendre à son compte cet appel à l’action – que ce soit à travers notre fonds de pension, la dotation de notre université, notre congrégation ou les actifs de notre fondation. Notre seule limite est notre imagination.

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