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Dossier Climat : choisir ou subir la transition ?

Le nouveau visage de la géo-ingénierie sur la route vers Paris : du « plan B » au « zéro net »

, par ETC Group

Alors que les négociations climatiques confirment chaque fois davantage le refus des grandes puissances industrielles de la planète à engager toute réduction significative de leurs émissions de gaz à effet de serre, l’attention s’est déplacée vers ce que beaucoup appellent le « plan B » pour le climat : la géo-ingénierie. Ce terme désigne un ensemble de technologies qui visent à modifier le climat à travers des interventions techniques à l’échelle planétaire, au lieu de sortir immédiatement des énergies fossiles.

La « fertilisation des océans » en est l’un des premiers exemples. Ses partisans proposent de déverser de la limaille de fer dans les mers afin de stimuler une efflorescence de plancton, qui séquestrerait du dioxyde de carbone, puis tomberait au fond de l’océan. De nombreuses voix s’y opposent avec virulence, soulignant qu’il n’y a aucune preuve que ce carbone serait retiré de l’atmosphère de manière permanente, et soulignent le risque d’impacts collatéraux comme la désoxygénation. Une initiative « sauvage » de fertilisation des océans lancée par la firme américaine Planktos a été l’occasion de luttes importantes de la société civile en 2007 et 2012. Suite à ces événements, un moratoire sur la géo-ingénierie a été adopté dans le cadre de la Convention de Londres et de la Convention des Nations unies sur la biodiversité.

Une autre technique envisagée, connue sous le nom d’« Injection stratosphérique de particules pour l’ingénierie du climat » (Stratospheric Particle Injection for Climate Engineering, ou SPICE), visait à expérimenter une variante de la « Gestion du rayonnement solaire », un ensemble de méthodes pour réfléchir la lumière du soleil dans l’espace afin de refroidir la planète. L’initiative SPICE fut rapidement suspendue suite à la levée de boucliers qu’elle suscita en 2011 [1].

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Crédits : D.R

L’ opposition a largement réussi à rendre la géo-ingénierie politiquement inacceptable – pour le moment. Bloquer la lumière du soleil ou fertiliser les océans impliquerait des incertitudes énormes. Au niveau purement intuitif, il est inutile de souligner les risques potentiels de technologies visant à transformer la planète elle-même. Les modélisations informatiques suggèrent que bloquer la lumière du soleil aurait des effets dévastateurs sur la météorologie dans les pays du Sud, et que la fertilisation des océans pourrait créer de vastes « zones mortes » désoxygénées. Sans oublier une question plus générale : souhaitons-nous vraiment donner le contrôle des températures et des phénomènes météorologiques globaux à une poignée de puissants gouvernements ?

Pourtant, même si ses risques potentiels pour les hommes et la planète sont extrêmement sérieux, l’industrie des énergies fossiles persiste à voir les bénéfices d’un « plan B ». Leur raisonnement est pragmatique. Cette industrie bénéficie actuellement de milliards de dollars d’aides publiques et d’actifs comptabilisés ; leurs valeurs boursières en dépendent. Or, pour limiter l’augmentation globale des températures en deçà de deux degrés, la majorité de ces actifs doit rester dans le sol.

À moins de nier le lien entre le CO2 et le changement climatique, la géo-ingénierie constitue la seule échappatoire pour l’industrie des énergies fossiles. Sans « plan B », les grandes entreprises du pétrole, du gaz et du charbon pourraient perdre leurs subventions, estimées à 5,3 mille milliards de dollars, plus de 20 mille milliards de dollars de réserves d’énergies fossiles, et les 55 mille milliards de dollars d’actifs des infrastructures associées .

« Zéro net » ou le relooking du « plan B »

Avec l’appui d’acteurs puissants, le terme de « zéro émission nette » a récemment fait une irruption fracassante sur la scène climatique. La Banque mondiale, le G7, une coalition de dirigeants économiques dirigée par Richard Branson et des compagnies pétrolières comme Shell l’ont tous repris à leur compte. Les discussions ont commencé à se déplacer de la « réduction des émissions » à « zéro émission nette ». Mais comment s’explique ce soudain consensus ? À y regarder de plus près, le « zéro net » n’est rien d’autre qu’un emballage attractif de nouvelles variantes des mêmes projets de géo-ingénierie. Tous les scénarios mis en avant par le Groupe d’experts intergouvernemental sur le changement climatique (GIEC) pour atteindre zéro émissions nettes impliquent la mise en oeuvre de techniques dites de « Bioénergies avec capture et séquestration de carbone » (Bioenergy with Carbon Capture and Storage, BECCS pour ses sigles en anglais).

Les BECCS sont des processus en plusieurs étapes qui, en théorie, retirent du carbone de l’atmosphère. Ils consistent à récolter de la biomasse, la brûler afin de produire de l’énergie, capturer les émissions de carbone qui en résultent avant qu’elles n’entrent dans l’atmosphère, et les séquestrer de manière permanente sous la terre. L’idée est que, dans la mesure où la biomasse absorbe du CO2 pour sa croissance, un recours répété aux BECCS finira par réduire la concentration de carbone dans l’atmosphère. Ces procédés technologiques sont néanmoins purement hypothétiques et de nombreux scientifiques ont tiré la sonnette d’alarme sur les implications d’une politique de lutte contre le changement climatique basée sur les BECCS.

ActionAid International a récemment publié un rapport [2] concluant que l’expansion des BECCS pourrait mener à une augmentation des accaparements de terres et à des pénuries alimentaires, qui prennent déjà des proportions épidémiques :

« Ajouter la mention « nette » à l’objectif de « zéro émission » pourrait s’avérer un piège contribuant à retarder toute action climatique effective, et pourrait mener à des accaparements de terres dévastateurs et des famines, à travers l’utilisation à grande échelle de la terre, des agrocarburants et de la biomasse pour absorber des émissions de dioxyde de carbone croissantes. Au lieu d’exiger de réelles réductions d’émissions, la comptabilisation « nette » pourrait rendre possible la poursuite des émissions de gaz à effet de serre du business-as-usual, avec en contrepartie une compensation à grande échelle des ces émissions à travers l’utilisation des terres. »

Les scénarios « zéro net » du GIEC, explique le rapport, exigeraient entre 500 millions et 6 milliards d’hectares de terres pour maintenir nos émissions à un niveau qui ne réchaufferait pas la planète de plus de deux degrés. La surface totale de l’Inde est de 328 millions d’hectares. Autrement dit, dans l’hypothèse la plus favorable, l’accaparement de terres nécessaires pour assurer le « zéro net » représente une fois et demi la surface du septième plus grand pays du monde...

Rachel Smolker, de BiofuelsWatch, souligne que l’usage d’engrais, le transport et la perturbation des sols, qu’impliquerait l’exploitation continue de vastes surfaces foncières pour leur biomasse, entraîneraient d’importantes émissions de dioxyde de carbone de fait par soi-même. L’hypothèse sous-jacente aux calculs du GIEC pour les BECCS est que les énergies fossiles sont « neutre en carbone » car davantage de biomasse sera cultivée là où des productions agricoles auront été réduites. Néanmoins, les changements de l’utilisation des sols – sans même parler des opérations de récolte et de transformation à l’échelle industrielle – représentent une source importante d’émissions de gaz à effet de serre. Aussi, les forêts qui atteignent leur maturité séquestrent bien plus de carbone que celles qui sont régulièrement coupées [3].

La composante de capture-séquestration du carbone des BECCS comporte encore d’autres défis. Pour remettre les choses en perspective, brûler du bois pour générer de l’électricité produit 50% plus de carbone par mégawatt que le charbon [4]. Quoi qu’il en soit, la capture-séquestration du carbone (CCS pour ses sigles en anglais) est un échec commercial total à ce jour.

Les données émanant de la seule usine opérationnelle de CCS au monde, dans la province canadienne du Saskatchewan, suggèrent qu’investir dans les énergies renouvelables aurait été à la fois moins cher et beaucoup plus efficace pour réduire les émissions de carbone. L’usine en question, la centrale thermique Boundary Dam, va recevoir des subventions équivalentes à 2 milliards de dollars pendant 30 ans.

Cependant, ce qui est encore plus problématique est l’élément qui rend les opérations de CCS de Boundary Dam légèrement plus économiques : l’entreprise énergétique qui gère la centrale revend le carbone qu’elle capture à des compagnies pétrolières qui l’utilisent pour la mise en œuvre de « récupération assistée du pétrole » ou Enhanced Oil Recovery (EOR pour ses sigles en anglais). La « récupération assistée du pétrole » consiste à pomper du carbone liquide dans des puits de pétrole en cours d’épuisement pour en extraire les dépôts les plus inatteignables. Bref, l’unique usine de CCS dans le monde n’est rien d’autre qu’une nouvelle forme de subvention pour l’extraction de plus d’énergies fossiles !

Par ailleurs, la question de savoir où stocker le carbone capturé représente un autre défi aussi coûteux que risqué. Les émissions annuelles de gaz à effet de serre s’élevaient à 33 milliards de tonnes métriques en 2010. Cela signifie qu’au mieux, plusieurs dizaines de milliards de tonnes de carbone devraient pouvoir être stockées de manière sécurisée et permanente sous terre chaque année au cours du siècle à venir.

Le carbone est plus lourd que l’air, ce qui signifie que lorsqu’il s’échappe, il peut se transformer en poches dans des zones de basse altitude, créant des bulles toxiques. Quels pays assumeront ces risques et les coûts du stockage de ce carbone de manière permanente ?

Vision utopique ou chimère ?

Pour toutes les raisons mentionnées ci-dessus, de nombreux observateurs ne croient en aucun cas que les scénarios « zéro émission nette » soient réalisables ou économiquement viables à l’échelle requise. Mais cela n’a pas freiné l’enthousiasme pour le « zéro net ».

David Hone, « conseiller climatique » de Shell, par exemple, s’est efforcé de souligner que, contrairement à l’interprétation dominante de la récente déclaration très commentée du G7 sur l’abandon des énergies fossiles d’ici 2100, cette déclaration se fixait en réalité pour objectif d’atteindre « zéro émission nette » en 2100. Les scénarios développés par Shell, écrit Hone, «  montrent comment pourrait émerger un monde de zéro émission nette grâce à un large recours au CCS pour continuer à exploiter les énergies fossiles pour différents usages [5] ».

Six compagnies pétrolières, parmi lesquelles Shell, BP et Statoil, ont récemment cosigné une lettre ouverte demandant la fixation d’un prix global du carbone, ce qui serait une première étape en vue de créer les conditions qui rendraient le CCS rentable. Mais cela ne serait probablement pas suffisant. Tout laisse à penser que rendre le CCS économiquement viable nécessiterait des subventions publiques massives.

Quoi qu’il en soit, la probabilité d’assister à la construction d’une nouvelle infrastructure mondiale de taille comparable à celle dédiée aujourd’hui à l’extraction, au transport et à la transformation du pétrole, du gaz et du charbon, est quasi nulle.

Pourquoi placer tant d’espoirs dans les BECCS et le CCS si ces solutions ne fonctionneront pas ? Tout simplement pour gagner du temps et continuer à extraire des énergies fossiles. Le faux espoir incarné par le « zéro net » est la meilleure option des « majors du carbone » - les multinationales géantes dédiées à l’extraction – pour continuer à tirer le plus de profits possibles de leurs billions de dollars en infrastructures, subventions et réserves comptabilisées.

Une conséquence possible de l’adoption de scénarios « zéro net » est que nous en revenions à envisager les formes les moins souhaitables de la géo-ingénierie : la gestion du rayonnement solaire ou Solar Radiation Management (SRM pour ses sigles en anglais). La SRM consiste à bloquer la lumière du soleil en pulvérisant dans la stratosphère des agents réflecteurs comme le dioxyde de soufre.

Les modélisations informatiques suggèrent que la SRM aurait des effets dramatiques et imprévisibles sur les précipitations et les tendances météorologiques en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud, entre autres. Naturellement, nous n’avons aucune idée de ce que seront réellement les effets à long terme de ces tentatives de bidouillage de l’atmosphère et de la lumière du soleil.

La Royal Society britannique estime que la SRM pourrait s’avérer indispensable de toute façon, et elle travaille avec des institutions similaires dans d’autres pays pour examiner la manière dont son usage pourrait être encadré. Au début de l’année, les Académies des sciences des États-Unis ont donné à une approbation mitigée à cette technique, et le gouvernement chinois à annoncé des investissements importants dans les techniques de modification météorologique, qui pourraient inclure la gestion du rayonnement solaire. La Russie s’est elle aussi déjà lancée dans ce type de développement technologique.

Lorsque les BECCS et la CCS auront échoué, il sera probablement trop tard pour autre chose qu’une mise en oeuvre à grande échelle de la SRM. Ceci, bien sûr, si les promoteurs du « zéro net » parviennent à la vendre comme substitut aux véritables réductions des émissions de gaz à effet de serre issues des sources fossiles.

De la pontification à la libération

À l’approche de la Conférence climat de Paris, où en est le pari de la géo-ingénierie ? Il semble de plus en plus probable que la logique du « zéro net » soit adoptée, sans trop de débat, comme une série d’hypothèses fondamentales dans la lutte contre le changement climatique. Si tel est le cas, les participants au processus des COP seront confrontés La réhabilitation inattendue par le pape François des principes de la « théologie de la libération » - le message catholique radical du clergé latino-américain des années 1960 et 1970 qui en appelait au changement social – arrive à un moment opportun. En 2014 et à nouveau cette année, le pape François a rencontré les mouvements sociaux et leurs soutiens (dont l’ETC Group) pour discuter de ce qui a été décrit par certains comme une seconde phase de la théologie de la libération. La nouvelle encyclique du souverain pontife, Laudato Si, fait clairement écho à l’importance accordée par cette philosophie à la justice sociale.

Même si l’accent porte sur le changement climatique et le besoin d’une action révolutionnaire pour protéger « notre soeur la Terre [6]. » et l’humanité, le pape traite l’industrie des énergies fossiles sans ménagement, exigeant un abandon rapide du carbone fossile [7] et rejetant l’enthousiasme de cette industrie pour les crédits carbone, considérée comme une distraction dangereuse [8]. Mais le pape va aussi au-delà des géants des fossiles pour s’attaquer, de manière globale, au pouvoir des entreprises, et en appelle à la fin de la domination du secteur privé sur les gouvernements nationaux. Le pape François veut un système multilatéral plus fort [9], dans lequel les gouvernements retrouvent leur rôle politique et où la participation populaire est encouragée [10].

Le pape François critique de manière générale le contrôle des entreprises sur les technologies et avertit à plusieurs reprises des risques qu’implique la « confiance aveugle » des gouvernements et de l’industrie envers les solutions technologiques [11].
Un chapitre entier de l’encyclique est consacré aux promesses et aux menaces de la technologie, et aux risques pour l’humanité de technologies non évaluées [12]. À la manière de son mentor, le pape Jean XXIII au début des années 1960, François accorde la priorité aux solutions socio-économiques pour faire face aux problèmes sociaux : une théologie de la libération plutôt que des « technologies de libération » - consistant à supposer qu’il suffirait de laisser les industriels inventer des réponses technologiques à toutes nos difficultés d’ordre économique, environnemental ou d’égalité sociale. L’encyclique en appelle clairement à l’évaluation des technologies et au principe de précaution [13].

C’est un message à l’attention des négociateurs qui se rendront à la Conférence climatique de Paris à la fin de l’année. À l’évidence, François ne croit pas aux beaux discours du G7 et des majors des énergies fossiles selon lesquels, grâce à une combinaison de réductions volontaires et d’inventions technologiques largement fantasmagoriques, ces entreprises pourraient continuer à extraire leurs billions de dollars de carbone tout en atteignant l’objectif du « zéro net » d’ici 2100. Le pape François a été rejoint par de nombreux environnementalistes et économistes – y compris le Financial Times – qui reconnaissent que les conclusions qui se profilent pour la Conférence de Paris vont probablement faire augmenter la concentration de CO2 dans l’atmosphère des 400 ppm d’aujourd’hui à 700 ppm d’ici 2100, et accroître les températures globales bien au-delà des 2ºC (ce à quoi le G7 s’y était engagé), jusqu’à au moins 3,5ºC.

Même si l’encyclique ne traite pas directement de la géo-ingénierie ni, plus spécifiquement, de la menace que représentent des bricolages technologiques à l’échelle planétaire comme la gestion du rayonnement solaire ou les BECCS, son ton ne laisse aucun doute sur le fait que le pape François ne serait pas favorable à l’avènement d’une élite technologique contrôlant le thermostat de la Terre.

Le pape n’est pas opposé à la science et à la technologie. De fait, il apporte un soutien marqué au GIEC, groupe d’experts indépendants fondant ses avis sur la science, et François soutient le rôle de la science pour faire face au changement climatique ainsi qu’à bien d’autres enjeux sociaux. Conscient de l’expérience malheureuse de l’Église avec Galilée et Copernic, le pape a clairement choisi le camp de la science – mais pas celui de technologies à but lucratif poussées par l’industrie, qui pourraient entraîner des dommages directs ou collatéraux pour notre sœur la Terre et ses citoyens.

Cette encyclique va certainement influencer les négociations de Paris, mais on s’en souviendra aussi pour sa critique globale du contrôle des entreprises sur les gouvernements et la technologie. Néanmoins, son principal legs sera peut-être l’appel du souverain pontife à un renouveau du système multilatéral, mené par les gouvernements et donnant une place à la société civile. Comme cela a été dit lors du Forum social mondial en début d’année, la COP21 – si elle ne répond pas aux attentes du pape et des citoyens – ne doit pas être autorisée à continuer son chemin boiteux jusqu’à la COP22 l’année prochaine, mais devra céder la place à la COP1 (Congress of the Peoples), un premier marquant un nouveau départ au sein d’une dynamique des Nations unies revitalisée.

Si la Conférence de Paris adopte une quelconque version du « zéro net » comme objectif et tente de la présenter comme une solution acceptable au changement climatique, cela affectera la crédibilité du processus de la CCNUCC jusqu’à son point de rupture. Que se passera-t-il lorsque les majors du carbone mettront ces solutions à l’épreuve des faits ? Il est temps d’imaginer et de construire un processus qui aille au-delà des reports systématiques et des solutions technologiques pour s’attaquer à la question des émissions de CO2 à la source.

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