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Dossier Climat : choisir ou subir la transition ?

Les banques privées n’épargnent pas le climat

, par LOUVEL Yann

Derrière les entreprises polluantes des énergies fossiles se cachent, plus discrètes, leurs financeurs, parmi lesquels au premier rang les banques privées. Si celles-ci mettent plutôt en avant leurs financements dans les énergies renouvelables, elles portent une co-responsabilité certaine dans les dégâts climatiques, environnementaux et sociaux des projets et entreprises fossiles qu’elles financent allègrement. Après les premières victoires obtenues dans la finance publique sur le charbon (Banque mondiale, Banque européenne d’investissement, etc.), c’est la mobilisation citoyenne qui a permis dernièrement de bloquer certains projets climaticides, comme les mines de charbon du bassin de Galilée en Australie, la deuxième bombe climatique au monde. Pour faire bouger les choses, BankTrack et de nombreuses ONG partenaires ont lancé cet été la campagne pour faire signer l’Appel de Paris [1] aux banques privées afin qu’elles s’engagent d’ici la COP21 à stopper leur implication dans l’industrie du charbon, la plus polluante.

Une poignée de banques internationales se partagent le gâteau des énergies fossiles

Quand on parle de changement climatique et d’entreprises polluantes, on pense immédiatement aux géants des énergies fossiles, les pétroliers, gaziers et charbonniers, ou encore à l’industrie automobile. Mais on pense rarement aux institutions qui leur permettent de polluer, celles qui leur apportent les capitaux nécessaires pour pratiquer leurs activités, au premier rang desquelles les banques privées. De même, quand on choisit sa banque ou qu’on retire de l’argent, on pense rarement à l’utilisation qui en sera faite. Certains pensent même que leur argent dort sagement dans le coffre-fort de l’agence où ils ont ouvert leur compte ! Et ne comptez pas sur votre banquier pour vous l’expliquer, il n’en a souvent aucune idée lui-même…

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Crédits : D.R

Et pourtant ! Le travail d’investigation de BankTrack et de ses partenaires internationaux cette dernière décennie permet de comprendre qu’une poignée de grandes banques internationales se partagent le gâteau du financement des énergies fossiles. C’est particulièrement le cas du secteur du charbon, le plus climaticide et aux impacts environnementaux et sociaux désastreux sur les communautés locales à travers le monde. Dans son dernier rapport sur le sujet, « Banking on Coal 2014 » [2], BankTrack a analysé les liens financiers entre 92 banques internationales [3] et 93 entreprises [4] de mines et centrales à charbon à travers le monde entre 2005 et avril 2014. Ses résultats montrent que près de trois quarts (73%) des 373 milliards d’euros de prêts et d’émissions d’actions et d’obligations répertoriés ont été financés par seulement 20 banques privées internationales issues de 7 pays. Les banques chinoises sont responsables à elles seules de 28% de cette somme, devant les banques américaines avec 23%, et les banques anglaises avec 11%. On compte également dans le top 20 des banques les plus impliquées dans de secteur du charbon des banques françaises, allemande, suisses, japonaise et italienne. Mais c’est la tendance générale qu’elles dessinent qui est la plus inquiétante puisqu’on observe une augmentation des financements de ces banques privées à l’industrie du charbon de plus de 360% entre 2005 et 2013. Cette dernière année est même, avec plus de 65 milliards d’euros de financements, une année record !

Des projets controversés aux impacts environnementaux et sociaux désastreux

Au-delà des chiffres généraux de leurs financements à l’industrie du charbon dans son ensemble, les banques privées sont plus concrètement impliquées dans des projets controversés [5] aux quatre coins du monde, généralement en complément de financements publics issus d’institutions financières internationales.

Parmi les projets suivis par BankTrack et ses partenaires internationaux qui ont le plus marqué ces dernières années, on peut citer la centrale à charbon de Tata Mundra [6], en Inde. Cette centrale, financée en 2008 par la Banque mondiale, la Banque asiatique de développement, des banques indiennes et BNP Paribas (la banque qui sponsorise la COP21 !) est désormais pleinement opérationnelle, avec tous les impacts qu’elle implique. 30 millions de tonnes de dioxyde de carbone émis chaque année, pollution des rivières, destruction des mangroves, menace pour la survie des pêcheurs locaux, déplacement des populations, multiplication de maladies respiratoires, augmentation du prix de l’électricité, etc., la liste des ravages causés par la centrale de 4000MW, une capacité 8 fois supérieures à celle d’une centrale « classique », est bien longue. Plusieurs rapports des ombudsmans de la Banque mondiale et de la Banque asiatique de développement ces dernières années ont documenté la violation de leurs politiques, et une plainte contre la Banque mondiale a même été déposée pour la première fois par les communautés directement affectées.

Les méga-projets de centrales à charbon de Medupi et de Kusile [7], chacune de 4800MW, en Afrique du Sud, ont aussi fait couler beaucoup d’encre mais eux sont encore loin d’être terminés sur le terrain. Financés par la Banque mondiale, plusieurs autres banques de développement et agences de crédit à l’exportation et des banques privées de différents pays, ces deux projets ont été l’objet de critiques de la part des sociétés civiles sud-africaine et internationale dès leur début, en raison de leurs impacts colossaux sur le climat, l’environnement local et les populations. La centrale de Kusile est construite dans une zone déjà très polluée par l’industrie du charbon, où les émissions dépassent les limites autorisées. Le développement du secteur minier sera nécessaire pour alimenter en charbon ces monstres énergétiques, avec les lourds impacts sur l’environnement, et notamment sur les ressources en eau déjà rares. Pour payer les surcoûts démentiels induits par les retards des deux projets - Medupi devrait entrer pleinement en service en 2019 au plus tôt, avec 4 ans de retard - Eskom a considérablement augmenté les prix de vente de l’électricité. Ce sont donc les plus pauvres qui porteront les coûts démentiels des prêts réalisés alors que ces projets bénéficieront avant tout aux principales entreprises qui consomment la majeure partie de l’électricité produite à un coût jusqu’à 7 fois inférieur.

Du greenwashing à l’état pur

Sous couvert de secret bancaire, les banques refusent de communiquer les noms et les transactions financières réalisées pour leurs clients alors qu’une bonne partie de celles-ci apparaissent dans des bases de données financières internationales, publiques mais… payantes. Une hypocrisie dénoncées depuis de nombreuses années par les ONG car les banques ne manquent à l’inverse pas une occasion de publiciser les chiffres de leurs financements dans le secteur des énergies renouvelables.

Si, contrairement à il y a encore quelques années, les banques ne remettent plus systématiquement en question l’idée même d’avoir la moindre responsabilité dans les impacts environnementaux et sociaux des entreprises qu’elles financent, c’est bien le décalage flagrant entre leurs discours [8] et leurs actes qui interpelle. La première banque impliquée dans l’industrie du charbon, l’américaine JPMorgan Chase, prétend être en train de soutenir « la transition vers une économie bas carbone ». Quant à la deuxième, Citi, elle assure « avoir fait des progrès énormes dans la réduction de (son) empreinte environnementale ». Là où le bât blesse, c’est qu’il est ici question de ce qu’on appelle les impacts « directs » de la banque, sa consommation de papier et d’eau dans les bureaux, les émissions de gaz à effet de serre de ses agences bancaires, etc., et non son cœur d’activité : ses activités de financement et d’investissement. D’autres banques sont encore plus agressives dans leur communication, comme BNP Paribas, qui prétend dans l’un de ses derniers rapports annuels « Agir contre le changement climatique ». Dans le même temps, BNP Paribas a également placardé dans les vitrines de ses agences à travers la France une affiche vantant son soutien à la recherche sur les impacts du changement climatique, ce qui lui a valu une nomination aux Prix Pinocchio des Amis de la Terre dans la catégorie « greenwashing ». Et comme indiqué ci-dessus, il n’aura échappé à personne que BNP Paribas [9], la banque française de loin la plus impliquée dans le charbon, est la banque qui a été choisie pour sponsoriser la COP21 elle-même : du greenwashing à l’état pur.

Des premières victoires grâce à une mobilisation citoyenne qui va croissante

Face à cet état de fait, la mobilisation citoyenne contre les banques climaticides va croissante ces dernières années et connaît de plus en plus de succès.

Le meilleur exemple à ce jour réside dans la bataille mondiale menée actuellement pour garder le carbone de la deuxième bombe climatique au monde sous le sol : celui du bassin minier de charbon de Galilée, dans l’état du Queensland, au nord-est de l’Australie. Les projets miniers les plus avancés dans la région sont ceux d’Alpha Coal et de Carmichael [10], menés par les multinationales indiennes GVK et Adani, et soutenus par les gouvernements locaux et nationaux. Tony Abbott, le premier ministre australien jusqu’à récemment, déclarait même l’an dernier que “le charbon est bon pour l’humanité”. C’est pourquoi les ONG se sont tournées vers les banques susceptibles de financer ces projets, pour les en empêcher et stopper leur réalisation car ils impacteraient en plus la Grande Barrière de corail, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. A ce jour, la campagne internationale des ONG a permis de faire se retirer trois banques qui étaient déjà impliquées dans ces projets : la banque française Société Générale pour le projet Alpha Coal et les banques anglaise, Standard Chartered, et australienne, Commonwealth Bank, pour le projet Carmichael. Elle a aussi obligé 12 autres banques internationales à s’engager à ne pas financer l’extension du port d’Abbott Point et/ou l’ensemble des projets de la région : Deutsche Bank, HSBC, RBS, Barclays, Citi, Goldman Sachs, JPMorgan Chase, Morgan Stanley, Crédit Agricole, BNP Paribas et National Australia Bank.

L’exploitation du charbon dans les montagnes des Appalaches, aux Etats-Unis, par la technique barbare dite du « Mountaintop removal » [11], qui consiste a littéralement faire exploser le sommet des montagnes, est un autre exemple. De nombreuses ONG, et notamment Rainforest Action Network (RAN) aux Etats-Unis, se sont mobilisées ces dernières années pour en stopper le financement, notamment en faisant intervenir lors des Assemblées Générales des banques des représentants des communautés directement affectées par cette exploitation aux conséquences environnementales, sanitaires et sociales dramatiques. Et les résultats suivent puisque les principales banques américaines dans le secteur se sont engagées à diminuer leur exposition à ce secteur, et les banques européennes BNP Paribas, RBS, Société Générale, Barclays, ING, Natixis et Crédit Agricole se sont engagées à ne plus financer les principales entreprises minières actives dans ce secteur.

Au-delà des projets controversés spécifiques, Bank of America et le Crédit Agricole ont été les premières grandes banques internationales à annoncer au printemps 2015 qu’elles allaient diminuer leurs financements à l’industrie des mines de charbon, ce qui constitue une première.

Une campagne pour la COP21 : l’Appel de Paris

En s’appuyant sur cette nouvelle dynamique, BankTrack a lancé cet été une nouvelle campagne, Banks : Do the Paris pledge ! [12]rg enjoignant aux banques de signer d’ici la COP21 l’Appel de Paris pour stopper immédiatement les financements de projets impliquant du charbon, et leur demandant de publier dans les 6 mois suivant la COP un plan de sortie du charbon dans leurs différentes activités financières. A la mi-septembre, cette initiative est soutenue par plus de 120 organisations et plus de 1200 personnes à travers le monde, elle est relayée activement en France par les Amis de la Terre, en Allemagne par urgewald, aux Etats-Unis par RAN et en Australie par Market Forces, et 6 premières banques ont déjà signé l’Appel. La pression ira croissante jusqu’à la COP21, mais il reste encore beaucoup de chemin à faire avant que les banques n’arrêtent de financer l’industrie du charbon et encore plus celle de toutes les énergies fossiles…

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