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Dossier Climat : choisir ou subir la transition ?

Vernand, l’expérience d’une ferme pensée par le paysage : vers une transition agricole, environnementale et urbaine

, par JANIN Rémi

Octobre 2005. Je retrouve dans le tiroir d’une vieille armoire plusieurs photographies. Sur la première un homme debout. Il tient à deux mains son chapeau en pliant ses bords, l’enfonçant sur sa tête en riant. Ce sont les moissons. Derrière lui plusieurs personnes travaillent courbées face au sol, plus loin un paysage largement cultivé, ouvert, parsemé de parcelles nombreuses sur la pente. Ce sont les années 1940 et la campagne est encore fortement peuplée, ce sont essentiellement des paysans. Une communauté rurale comme partout ailleurs en France, un monde agricole.

Soixante-cinq ans plus tard je tente de retrouver sur la ferme le même endroit, le même point de vue. La culture où il se trouvait est devenue un pré à moutons, le pré est vide, la pente en face est cultivée dans de vastes parcelles et les crêtes non mécanisables se sont d’elles-mêmes boisées par abandon. La campagne n’est bien sûr plus la même, comme partout ailleurs en France. Ici cet espace de polyculture élevage s’est essentiellement spécialisé dans l’élevage bovin faisant évoluer le paysage avec lui. Mais surtout, les agriculteurs sont désormais peu nombreux ; de 8 fermes il n’en reste plus que 2 dans le hameau. Le week-end, des personnes courent dans la campagne, d’autres passent à cheval ou en vélo. Les vieux bâtiments ont été repris par des gens travaillant à Lyon, les murs en pierre ont été jointés, les volets peints de couleurs provençales. C’est une campagne désormais urbaine, dans un monde urbain.

La formulation d’un projet de paysage, penser la ferme par une approche spatiale pour la rendre plus productive, durable et dynamique de son territoire

Mes parents sont arrivés sur cette ferme du nord du département de la Loire au début des années 1980, reprenant la ferme de lointains cousins arrivant à la retraite. Elle comptait alors une vingtaine d’hectares, il y en a désormais près de cent. Ils orientèrent dès leur installation la ferme vers la production de viande bovine et ovine. Au début des années 1990, à la suite de la crise du mouton, ils décident de passer en agriculture biologique et de valoriser leur production en direct. Un laboratoire de découpe est alors aménagé sur le site et la ferme emploie depuis presque 3 personnes : ma mère, agricultrice principale, un salarié agricole à plein temps et un boucher à temps partiel. Un marché est fait une fois par semaine à Roanne, ville la plus proche, le reste est vendu aux particuliers par cartons de 5 ou 10 kilos dans les bassins urbains environnants. La viande est ainsi commercialisée dans un rayon de 60 kilomètres maximum, en limitant les déplacements par la vente sur le marché et par un système de regroupements des clients achetant par cartons de 5 ou 10 kilos. Le système agricole est aussi pensé pour son autonomie maximale. Le foin est produit sur l’exploitation, de même que cinq hectares de céréales, assurant ainsi la paille pour les moutons tenus en bergerie l’hiver et l’alimentation complémentaire des animaux.

En 2005 nous décidions mon frère et moi, respectivement étudiants en architecture et en paysage, de conduire un diplôme commun sur la ferme. Cette envie n’était pas préméditée mais nous étions finalement revenus à l’agriculture par le sentiment de sa marginalisation progressive dans une société de plus en plus urbaine. A l’aube de ce travail nous nous demandions alors comment, en tant qu’architecte et paysagiste, nous pouvions interroger ce site agricole et lui être profitable. Nous commencions par installer un observatoire photographique sur l’ensemble de la ferme. Par cet outil ressortait notamment pour nous que l’agriculture est un paysage construit, mobile et sans cesse en mouvement. L’espace de culture, ouvert, bouge sans arrêt selon les moments agricoles. Les pâturages de fond de vallée, non mécanisés et plus fermés, présentent une construction totalement différente et varient selon la présence et la taille des troupeaux, des sentes créées, des textures de pâturages induites. Les bâtiments présentent aussi des temporalités fortes, vides en été, remplis en hiver, occupés ponctuellement aux intersaisons. L’agriculture construit ainsi des paysages vivants et en respiration permanente, ce qui en constitue l’une des premières qualités.

Multipliant ensuite les moyens d’approche spatiale, nous commencions à poser les bases d’un projet, celui-ci portant sur trois points principaux.

D’abord, tout projet agricole est un projet de paysage en soi, qu’on le veuille ou non. Au lieu que le paysage soit l’unique résultat des pratiques agricoles, il peut à l’inverse permettre comme outil d’interroger chaque projet agricole et participer de son amélioration en tant que projet agronomique, énergétique et productif dans son contexte. L’approche spatiale doit ainsi être d’abord à notre sens un moyen de réflexion agricole qui accompagne le projet et le questionne dans son environnement et ses fonctionnements. Le projet de paysage permet alors pour nous de rendre plus performant et productif un projet en agro-écologie par sa pensée spatiale et par sa compréhension dans un territoire à chaque fois particulier où il n’est évidemment pas solitaire.

Nous faisions ensuite le constat que l’agriculture biologique, dans laquelle cette ferme est engagée depuis plus de vingt ans, est souvent rattachée dans son discours à des formes agricoles précédentes voire passéistes. A l’inverse il nous paraît que cette agriculture est totalement nouvelle et semble à même de répondre aux enjeux urbains, environnementaux et énergétiques actuels et à venir. Elle doit pour nous s’associer à une recherche de formes de paysages affirmés comme contemporains, productifs et ouverts.

Enfin il nous semblait justement que l’agriculture doit être pleinement dynamique et motrice d’une campagne partagée, désormais vécue et pratiquée par d’autres publics qui sont de plus en plus extérieurs à l’agriculture et qui vivent et habitent ce même espace nourricier. Placée dans un monde de plus en plus urbain, elle ne doit pas se tenir à la marge de ce bouleversement profond et sans précédent mais à l’inverse en être active et imaginative.

La modification progressive de cet espace : le développement d’un projet agronomique, environnemental, économique et partagé

A l’issue de ce travail de diplôme, nous avons commencé à modifier la ferme selon ces bases. En vingt ans le système agricole avait évolué. Auparavant les vaches étaient tenues à l’attache pendant la période hivernale et le foin était stocké en vrac dans les granges situées au-dessus des étables. Au début des années 1990, le choix avait été fait de passer en système de plein air en même temps que le nombre de vaches augmentait. Les troupeaux bovins restent ainsi dehors toute l’année, assurant une meilleure résistance sanitaire naturelle. Ce système n’impliquant pas non plus la construction de bâtiments nouveaux. Le foin est désormais conditionné en bottes rondes permettant de le transporter plus facilement dans les prés pendant la période hivernale pour nourrir les troupeaux.

Cette évolution avait cependant entrainé un délaissement de l’étable grange existante, le logement des animaux n’étant plus utile et les granges sur plancher n’étant plus adaptées au stockage en bottes ronde. Notre intervention a alors consisté à supprimer le plancher intermédiaire pour créer un volume unique. Il est ainsi adapté au rangement des bottes rondes et offre un espace fonctionnel. Le bâtiment est alors rempli à partir du mois de juillet, après la récolte, et se vide progressivement pendant l’hiver. Pendant le printemps où il ne sert pas, nous utilisons alors cet espace pour d’autres usages : concerts, repas ou cinéma par exemple. Ce principe permet de développer une diversification à l’intérieur des structures agricoles et non en juxtaposition, assurant une ouverture et une densification des usages dans un même lieu.

Notre analyse montrait également que les déplacements du fourrage étaient conséquents et peu pertinents. Celui-ci est en effet produit au printemps dans des prés où se trouvent ensuite les vaches en hiver et où il leur est redistribué. Il nous apparaissait alors plus judicieux de prévoir des espaces de stockage sur les endroits même de leur production et de leur consommation par les troupeaux, diminuant grandement l’usage du tracteur.

L’analyse paysagère a aussi permis de recenser plus largement tous les délaissés présents sur la ferme. Il y avait beaucoup d’espaces mal définis en termes agronomiques et au lieu de chercher de nouvelles surfaces pour conforter le projet agricole, l’objectif a été de privilégier leur valorisation. Nous avons par exemple ouvert partiellement certaines lisières boisées afin de les transformer en prébois. Cette ouverture permet à l’herbe de pousser sous ces couverts arborés et offre aux vaches restant dans les prés toute l’année des abris naturels, à la fois pour l’ombrage l’été ou pour la protection du froid l’hiver. Ils créent aussi une nouvelle typologie paysagère sur la ferme et participent d’une densification des espaces et des usages dans un même lieu.

De même, les prés de fond de vallée présentaient des tailles trop importantes, les animaux délaissant les parties qu’ils appréciaient le moins provoquant leur enfrichement et une fermeture progressive de ces espaces. Nous les avons divisés en plusieurs prés plus réduits, permettant des rotations plus rapides pour les troupeaux, limitant ainsi le parasitisme du fait de la station courte des animaux dans un même espace et assurant une meilleure gestion des pâturages. Ces petits prés sont pensés pour leur variété paysagère, offrant à chaque fois aux troupeaux des espaces d’ombrage et de sous-bois, des espaces humides ouverts et des espaces plus secs. Au-delà, nous prévoyons de développer ces principes de pré-bois sur des pâturages existants avec la plantation d’arbres fruitiers et d’essences mellifères, en pensant toujours ces nouvelles plantations selon l’usage agricole des lieux et l’espace qui les héberge (ses rapports visuels, la forme créée et la possibilité d’ouverture à d’autres publics dans une campagne partagée).

Nous avons également transformé l’espace de cultures. Celui-ci se répartit sur dix hectares fonctionnant sur une rotation durant six ans ; trois en céréales, trois en prairies temporaires. Cet espace était divisé en deux grandes parcelles de cinq hectares qui alternaient tous les trois ans, posant des problèmes d’érosion importants du fait de la pente. Tout en souhaitant répondre à cette problématique nous voulions conserver un espace globalement ouvert affirmant la diversité paysagère que nous avions recensée sur la ferme (à l’inverse des fonds de vallée par exemple, présentant un paysage et une biodiversité associée totalement différents). Nous avons alors découpé ce versant en dix fines bandes qui nous permettent de gérer l’érosion par une alternance de prairies et de cultures. Ce paysage de bandes cultivées crée un effet graphique fort et renforce, par ce découpage, sa mobilité visuelle, sa richesse spatiale et la biodiversité qui lui est associée.

Lorsque deux bandes labourées se touchent, un chemin enherbé est conservé. Il devient nouveau chemin d’exploitation densifiant les circulations et limitant les déplacements des véhicules agricoles. Dans le même temps, nous le connectons au chemin de randonnée limitrophe, ce qui permet d’ouvrir cet espace à d’autres usages et appropriations, lui donnant une dimension d’ouverture et de partage importante.

Ce souci de limitation maximale de l’usage des machines intervient également dans l’évolution des pratiques. Des essais de non labours sont développés depuis quelques années, les mélanges de céréales semés ont été modifiés en associant cinq essences (seigle, triticale, avoine, orge et pois en complément), sachant que le seul amendement apporté est celui du fumier des moutons sorti de la bergerie et composté pendant un an. De même les légumineuses semées dans les prairies temporaires permettent de fixer naturellement l’azote de l’air et d’enrichir également le sol avant culture, aucun engrais extérieur n’est ainsi donné participant de la limitation forte de l’usage des ressources fossiles dans ce projet agricole. Enfin des arbres isolés sont plantés afin d’offrir notamment des perchoirs aux rapaces présents prédateurs des rongeurs. Ils ponctuent cet espace et renforcent son dessin.

Étant sur un projet extrêmement économique dont les moyens sont limités et dans une logique de sobriété des ressources, nous sollicitons beaucoup de principes de réutilisation et de recyclage. Nous avons par exemple créée une plateforme ouverte au public sur un ancien étang envasé à partir de planches récupérées. Des passages dans les prés avec des parpaings ou des palettes ont été mis en place, nous permettant à la fois d’approcher les troupeaux à pied pour leur surveillance et que d’autres personnes les empruntent lorsque ces prés sont ouverts. Désormais protégées des animaux, les mares abritent une biodiversité plus forte avec une meilleure qualité d’abreuvement. Avec des tuyaux en béton simples et des baignoires récupérées, le vocabulaire de ces interventions reste très simple à l’image de ce que nous essayons de développer sur la ferme mais aussi d’éléments récurrents de la campagne ordinaire et contemporaine. Nous jouons ainsi sur un langage de construction le plus sobre et économique possible dans une logique volontaire de frugalité et de limitation des moyens.

Enfin, en même temps que nous transformons la part physique de ce paysage, il nous a semblé important d’accompagner cette évolution par un travail conjoint sur la part culturelle de celui-ci. En 2008 a ainsi été créée une association dénommée « Polyculture » réunissant des clients de la ferme mais aussi des habitants de ce territoire. L’objectif principal de cette association est de porter un cycle d’art contemporain ayant désormais lieu tous les deux ans à la fin du mois de mai. Un parcours est organisé à l’intérieur de la ferme et entre 10 et 20 artistes, paysagistes ou architectes, sont invités à intervenir sur le lieu et à porter un regard nouveau sur l’espace agricole. Il leur est demandé de le penser comme une matière possible de création et d’amener à le percevoir et à l’investir autrement. Le but est alors d’amener à porter et à imaginer collectivement de nouvelles représentations autour de l’agriculture et d’en permettre de nouvelles perceptions. Il est aussi de développer un projet collectif différent autour d’un espace agricole et participe de son partage. La ferme est ainsi un espace productif qui acquiert progressivement une valeur d’espace ouvert par une approche spatiale, expression d’une campagne moderne et de plus en plus urbaine, inventive de nouvelles formes paysagères et sociales.

Le projet de paysage comme moyen d’accompagnement de la transition énergétique, environnementale et urbaine

L’approche spatiale portée sur l’exploitation permet ainsi pour nous de penser par le paysage un projet global, à la fois dans sa transition agronomique, environnementale et énergétique, mais aussi dans sa participation active à un territoire, que ce soit dans sa dimension d’ouverture et de partage, d’économie locale ou encore de développement culturel et social. Il nous paraît plus largement important que l’agriculture puisse porter un autre projet face aux enjeux actuels et à venir. L’agriculture a ainsi participé depuis de nombreuses décennies à l’avènement d’une société extrêmement urbaine, transformant totalement notre rapport au monde et notre manière de l’habiter. Plus une société est urbaine et plus elle est nécessairement agricole par la nécessité minimale de se nourrir. Pourtant, le projet agricole et le projet urbain restent dissociés dans leur pensée alors qu’ils sont entièrement communs et liés. D’un côté, l’agriculture repose encore essentiellement sur des outils datant d’il y a plus de cinquante ans et semblant totalement dépassés, de l’autre, la ville dans sa fabrication ignore toute vision agricole et s’étale sur des terrains fertiles mettant en péril notre capacité future à subvenir à notre propres besoins nourriciers et à produire notre agriculture de manière locale, ces deux visions se bâtissant encore aveuglément sur un développement carboné.

L’agriculture doit à notre sens devenir une composante consciente, nécessaire et dynamique de la construction de la ville au sens large et se réinventer face à cette révolution urbaine, énergétique et environnementale sans précédent. Il faut alors développer de nouveaux outils de pensée et de conceptualisation à la hauteur de ces enjeux, en imaginant notamment les moyens de développement d’un projet à la fois agricole et urbain nourricier et durable.

Dans ce sens l’approche paysagère et spatiale nous apparaît, par sa capacité d’accompagner, de formuler et de construire un projet collectif, comme l’un des moyens de ces transitions nécessaires. Elle permet notamment de questionner et d’imaginer le projet agricole dans ses territoires et dans ce contexte de bouleversement, mais aussi de penser plus largement l’espace pour sa complexité d’usage, sa capacité à être habité et partagé dans un monde vivant et limité.

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