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Dossier Climat : choisir ou subir la transition ?

La « climate smart agriculture » : une agriculture livrée à la finance et aux multinationales

, par COMBES Maxime

Derrière l’image raisonnable et vertueuse d’une agriculture favorable au climat, l’agriculture climato-intelligente mise en avant par les institutions internationales donne la priorité aux biotechnologies et à la compensation carbone plutôt qu’aux savoir-faire et pratiques des paysans qui protègent le climat et l’environnement.

Une solution magique pour accroître les rendements, renforcer la résilience et réduire les émissions de gaz à effet de serre !

Le réchauffement climatique est à l’origine de nombreux défis pour les différents systèmes agricoles et alimentaires de la planète. La transformation des saisons, l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des phénomènes climatiques extrêmes, l’élévation de la température moyenne constituent des dangers pour le maintien de pratiques agricoles dans bon nombre de régions de la planète et pour les capacités de subsistance de centaines de millions de petits paysans qui vivent de leur production, souvent avec des moyens limités. Les dérèglements climatiques touchent également les productions d’exportation industrialisées : les rendements mondiaux de maïs et de blé ont été respectivement réduit de 3,8% et 5,5% depuis 1980 par rapport à ce qu’ils auraient été en l’absence des dérèglements climatiques [1].

Les systèmes agricoles et alimentaires sont également source d’émissions de gaz à effet de serre. Certains plus que d’autres. Au total, l’agriculture mondiale représente près de 14 % des émissions mondiales – près de 25 % si l’on inclut l’ensemble des usages des sols – du fait de ses rejets de méthane (élevage et sols), de protoxyde d’azote (fertilisation azotée et gestion des déjections animales) et de dioxyde de carbone (consommation d’énergie). Les engrais azotés, notamment artificiels, sont fortement émetteurs de gaz à effets de serre : ils libèrent du protoxyde d’azote, un gaz à effet de serre trois cents fois plus puissant que le dioxyde de carbone. Les élevages intensifs sont également fortement émetteurs et les régimes alimentaires hautement carnés des populations les plus riches de la planète contribuent donc fortement au réchauffement climatique.

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Chine, une agriculture répand du pesticide. Crédits : IFPRI-Images

A ces défis, les institutions internationales rajoutent généralement celui de l’accroissement de la population mondiale. Pour nourrir les neuf milliards d’êtres
humains attendus en 2050, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (mieux connue sous son sigle anglais FAO) préconise d’augmenter la production agricole de 60 % d’ici 2050. Avec la Banque mondiale, la FAO promeut l’agriculture climato-intelligente, présentée comment pouvant résoudre ces trois défis conjointement et simultanément. Selon les documents officiels [2] elle pourrait assurer 1) une augmentation durable et équitable de la productivité agricole et des revenus, 2) une plus grande résilience des systèmes alimentaires et des moyens de subsistance tirés de l’agriculture et 3) la réduction et/ou l’élimination des émissions de gaz à effet de serre liés à l’agriculture. Une solution magique pour accroître les rendements, renforcer la résilience et réduire les émissions de gaz à effet de serre en même temps !

L’Alliance internationale pour l’Agriculture climatointelligente

Une Alliance globale pour l’agriculture climato-intelligente a été lancée le 23 septembre 2014, à l’occasion du Sommet mondial pour le climat organisé par Ban Kimoon à New-York. Elle regroupe [3] des États (dont Pays-Bas, Mexique, Nouvelle-Zélande, Norvège, Vietnam, Etats-Unis, Suisse, Espagne, France), des multinationales
comme Danone, des alliances professionnelles comme l’Alliance internationale des industries de la fertilisation ou encore le Fertilizer Institute dont est membre Yara, la plus grosse entreprise mondiale d’engrais. Le Conseil mondial des entreprises sur le développement durable (WBCSD en anglais), qui regroupe de très nombreuses
multinationales, en fait également partie. Des ONG de conservation comme l’IUCN (International Union for Conservation of Nature), Nature Conservancy ou l’Environmental Defense Fund ont également rejoint l’alliance, ainsi que des universités (de Californie, du Missouri, du Colorado) et des centres de recherche tels que le CIRAD [4]. Le lobby des multinationales des biotechnologies CropLife [5], comprenant des multinationales comme Monsanto et Syngenta, mais aussi McDonalds, sont régulièrement invités lors des conférences internationales organisées sur le sujet [6].

Divers guides de référence et recueils des « success stories » ont été rédigés, notamment par la FAO [7]. Ils regroupent ce que la FAO considère comme les dix réussites de l’agriculture climato-intelligente. On y trouve uniquement des projets menés dans des pays du Sud et on n’y compte aucun exemple de conversion agroécologique réalisée au cœur des systèmes agricoles intensifs, ni au Nord ni au Sud. Comme si les agricultures les plus intensives étaient déjà climatointelligentes, alors qu’elles contribuent pourtant fortement aux dérèglements climatiques, à la permanence de modèles de production et de consommation insoutenables et à la disparition d’agricultures paysannes fortement créatrices d’emplois et faiblement émettrices.

Le guide de référence de la FAO n’exclut pas l’usage d’intrants chimiques (engrais, pesticides, herbicides...) et d’organismes génétiquement modifiés, pas plus que la production d’agrocarburants industriels. La mise au point de variétés à hauts rendements, y compris à travers les biotechnologies et le génie génétique, est au contraire présentée comme ayant des effets positifs sur la sécurité alimentaire et l’adaptation aux dérèglements climatiques. Alors que les processus de modernisation agricole des décennies passées ont stérilisé les sols, détruit l’humus, fait disparaître beaucoup de paysan.ne.s et enrichit les firmes agro-industrielles, l’idée persiste selon laquelle il faudrait moderniser et rendre « intelligentes » les agricultures paysannes.

Prééminence des solutions techno-scientifiques

Sont ainsi promues des solutions techno-scientifiques en contradiction avec les projets d’agroécologie paysanne et les pratiques de souveraineté alimentaire. Par l’intermédiaire d’expertises techniques, de l’utilisation des big data, des dernières innovations techno-scientifiques de mesures d’émissions ou de stocks de CO2 (le tout générant principalement des revenus pour des cabinets d’études privés), sont promues des pratiques et variétés culturales à hauts rendements, tolérantes à des herbicides ou aux sécheresses : les biotechnologies et le génie génétique sont mis en avant pour leurs effets supposés positifs sur la sécurité alimentaire et l’adaptation aux dérèglements climatiques. Par ailleurs, les agriculteurs sont encouragés à se doter d’outils d’assurance et de prévision afin de résister aux intempéries climatiques.

Une importance considérable est donnée à un certain type de projets supposés favoriser la séquestration du carbone. Pour l’américain Robert Zoellick, ancien Président de la Banque Mondiale, c’est une évidence. Avec « des politiques appropriées en termes de séquestration de carbone dans le sol, 13 à 14 % des émissions de gaz à effet de serre pourraient être captées », ce qui permettrait «  d’améliorer la productivité des sols et des semences » à travers « un jeu gagnant-gagnant entre le captage du carbone dans les sols et la productivité agricole » [8]. Pourtant, le stockage du carbone dans les sols, en plus d’être difficile et coûteux à mesurer, est très volatile et ne peut-être garanti à long terme. L’augmentation des températures mondiales et l’évolution des taux d’humidité sont susceptibles de modifier assez nettement la quantité de carbone stockée dans les sols, à moyen et long terme. De plus, toutes les régions considérées comme des puits de carbone insuffisants, ou non rentables, seraient délaissées.

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Mzrche de la Via Campesina. Cancun, 2010. Crédits : Ian Mackenzie

L’Alliance [9] s’est fixé pour objectif d’obtenir la modification des politiques publiques en matière agricole, aussi bien au niveau international que régional et local. Elle préconise de faire évoluer les programmes de sécurité alimentaire et d’aide au développement de façon à encourager la mise en œuvre de technologies, pratiques et systèmes agricoles climato-intelligents. L’Alliance ambitionne également de réorienter les financements publics et privés : le Fond international de développement agricole (IFAD) et la Banque mondiale ont annoncé que 100 % de leurs porte-feuilles d’investissement dans l’agriculture – environ 11 milliards de dollars – seraient « climato-intelligents » d’ici 2018. Y compris les financements destinés aux agricultures les plus pauvres. Une partie de ces financements vise à développer la recherche et l’innovation technologique, ainsi qu’à la sensibilisation, la vulgarisation et l’assistance technique. Le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (GCRAI ou CGIAR en anglais pour Consultative Group on International Agricultural Research), membre de l’alliance, allouera plus de dix milliards de dollars sur dix ans pour des projets de recherche en la matière.

Les projets et les success stories mis en avant ne comportent aucun critère social ou environnemental qui garantisse l’intérêt des projets. Les savoirs et les pratiques culturales paysannes sont minorés et délégitimés au profit de savoirs et techniques d’experts académiques et privés. Les nombreuses expériences agroécologiques qui existent déjà dans le monde, souvent à une échelle significative, sont ignorées. Au final, difficile de voir dans la promotion de l’agriculture climato-intelligente autre chose que la volonté d’étendre la compensation carbone à l’agriculture, tout en essayant de labelliser « climat » la poursuite d’une intensification de l’agriculture mondiale. Un rôle central est confié à la finance carbone et aux investisseurs financiers : le déploiement des projets d’agriculture climato-intelligente s’appuie largement sur les dispositifs de la finance carbone. Si à ce jour, l’agriculture ne constitue pas un secteur de négociation à part entière dans les négociations internationales sur le changement climatique, l’agenda de l’alliance globale pourrait être mis en avant dans les documents annexes aux négociations, alors que ces projets d’agriculture climato-intelligente ne font, au mieux, que déplacer les problèmes.

Entérinant la continuité d’un modèle productiviste, habillé des nouvelles biotechnologies et des techniques de manipulation et de recréation du vivant et de l’ingénierie financière, l’Alliance globale pour l’agriculture climato-intelligente est aujourd’hui combattue par une grande majorité des ONG [10] et des mouvements sociaux, y compris le principal mouvement international paysan, la Via Campesina [11] « Nous les paysan-ne-s, nous pouvons refroidir la planète  », clame la Via Campesina [12].

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