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Dossier Climat : choisir ou subir la transition ?

Changement climatique et modèle extractif

, par DE ECHAVE Jose

« Pour empêcher que la température du globe n’augmente de deux degrés Celsius, les émissions de gaz à effet de serre doivent être réduites entre 40 et 70% d’ici à 2050 et dans presque leur totalité d’ici à 2100. Si nous ne changeons pas de modèle, nous risquons la famine, le manque d’eau, des déplacement de populations et de grands conflits ». Ainsi commençait l’intervention de Rajendra Pachauri à la conférence de Lima (COP 20 : vingtième conférence de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques), alors Directeur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

« La nature essaie de nous dire que nous avons besoin d’un modèle économique radicalement différent », souligne pour sa part la chercheuse canadienne Naomi Klein. La nécessité d’ajuster de manière drastique les paradigmes de croissance économique tient surtout à la constatation faite qu’un usage croissant des ressources naturelles se trouve limité par une Terre finie et ses contraintes environnementales.

Nous devons donc nous interroger à propos de la relation entre le changement climatique et les activités d’extraction qui durant les deux dernières décennies ont clairement été en processus d’expansion dans plusieurs régions du globe et ont généré des polémiques, des conflits, des attaques aux droits des peuples et à l’environnement. Il est clair que la pression que font peser les activités d’extraction et d’exploitation intensive des ressources naturelles sur les différents écosystèmes augmente, tout comme augmente leur contribution dans la hausse des émissions de gaz à effet de serre.

Nous verrons dans la suite de cet article quelques éléments pour l’analyse, à partir de l’expérience de secteurs dans l’extraction comme les mines et les hydrocarbures, en nous focalisant notamment sur l’expérience en l’Amérique Latine et en particulier au Pérou.

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Mine de Cuivre, La Oraya, Pérou. Crédits : Graham Styles

Ce qui relève de l’extraction et ce qui relève de l’extractivisme.

Eduardo Gudynas, définit l’extractivisme comme un cas particulier d’extraction des ressources naturelles qui prend en compte au moins trois dimensions de base : le volume des ressources extraites, l’intensité de l’extraction et la destination de ces ressources.

La question du volume ne concerne pas seulement le minéral extrait, mais aussi les autres matériaux extraits, l’eau consommée, l’énergie utilisée, etc. ; en somme tout ce qui constitue le dénommé « sac à dos écologique » [1]. L’intensité fait référence au thème de l’écotoxicité : le rejet de polluants, l’utilisation de substances toxiques, l’emploi d’explosifs, les effets négatifs sur des espèces menacées, l’émission de gaz à effet de serre, etc.. Finalement la question de la destination des ressources est de savoir si leur extraction est destinée principalement au commerce extérieur.

En prenant en compte ces critères, il apparaît clairement qu’un grand nombre de pays ont vu comment s’implantaient sur leur territoire des modèles extractivistes. Les pays d’Amérique Latine, et en particulier un pays comme le Pérou, sont de bons exemples de cette tendance, qui ne présente pas nécessairement partout le même schéma : dans certains pays, on peut voir un modèle extractiviste qui se définit comme classique -caractérisé par le contrôle majoritaire qu’exerce des entreprises transnationales et avec un État qui garantit un climat favorable aux investissements privés- ; et dans d’autres un modèle qui se définit comme neo extractiviste -qui se caractérise par un plus grand contrôle exercé par l’État, qui cherche par là à bénéficier des revenus de l’extraction, soit par le contrôle direct de la production, soit par plus d’impôts, par un système de primes, etc.-.

Néanmoins, au delà des différences, les extractivismes présentent des aspects communs : attaques aux droits des populations locales, principalement des peuples indigènes et des communautés paysannes ; conflits sociaux en augmentation comme conséquence de l’accroissement des activités extractives ; impacts irréversibles sur les écosystèmes ; économies extrêmement dépendantes de la rente extractive, etc..

Comment se fait le lien avec le thème du changement climatique ?

De différentes façons. Le modèle extractiviste s’exprime par des lois spécifiques de promotion des mines, des hydrocarbures et qui permettent d’autres types d’extraction intensive, comme la déforestation « qui est la principale cause de la perte des écosystèmes et de la biodiversité et qui est un des principaux acteurs du changement climatique » [2] en Amérique Latine.

L’extractivisme a comme pierre angulaire l’exploitation de tout ce qui est possible de l’être dans un laps de temps le plus court possible. Que l’on veuille extraire des ressources renouvelables ou non, la logique de croissance exacerbée, qui est au cœur du système économique, s’exprime dans toute sa dimension dans le modèle extractiviste.

Pour ce faire, le pays et les territoires concernés doivent s’adapter : avec des lois qui favorisent les investissements massifs, fragilisent les normes environnementales ou les politiques sociales ; avec le déplacement forcé de populations entières ; avec la destruction de zones écologiques : on estime par exemple que 20% de la forêt amazonienne est déjà détruite et que 20% de plus est sérieusement détériorée.

Il est clair que le modèle extractiviste a un impact énorme sur les écosystèmes qui sont amenés a jouer un rôle déterminant dans le scenario du changement climatique pour contrecarrer la détérioration environnementale de la planète. Une grande partie du territoire d’Amérique Latine est un bon exemple de ces tendances : certaines régions du globe possède des ressources en gaz, d’autres en pétrole ou en minéraux, en eau douce ; mais peut-être que la seule région qui réunit tout ces éléments est celle qui se trouve au pied des monts andins-amazoniens en Amérique du Sud.

Le dernier rapport du GIEC (2014) fait état que depuis le milieu des années 70 la température en Amérique centrale et en Amérique du sud a augmenté entre 0.7° et 1°, ce qui a déjà un impact sur les cycles de l’eau, la santé des forêts, surtout amazoniennes, les sources d’eau, le recul des glaciers, etc.. En l’an 2100, la température pourrait augmenter de presque 4° en Amérique centrale et de 6.7° en Amérique du sud, avec des impacts qui continueraient de s’aggraver.

De ce fait, il est clair que la pression imposée par l’extraction a été énorme dans ce sous continent et il est probable qu’elle continue de l’être, et ce malgré les récentes fluctuations des cours internationaux des principales commodities (marchandises). L’histoire des économies latino américaines montre le poids des activités extractives, aussi bien lors des périodes d’abondance que lors des périodes de crises. « L’extractivisme s’exprime selon des schémas prédateurs, avec de forts impacts environnementaux et sociaux, des violations des droits des personnes y de l’environnement, des effets sur l’économie, la politique et la culture du pays » [3]. Les vingts dernière années ont été un exemple clair de cette tendance.

De plus, cela se passe dans des territoires qui sont identifiés comme vulnérables face au changement climatique. Par exemple, le Pérou a été classé parmi les pays les plus vulnérables de la planète pour sa grande variété de climats, de sols en fonction de l’altitude et de biodiversité. Ce pays présente sept des neuf caractéristiques, reconnues par les Nations Unies, qui augmentent la vulnérabilité face au changement climatique : zones côtières basses, zones arides et semi-arides ; zones exposées aux inondations, à la sécheresse et à la désertification ; écosystèmes de montagne fragiles ; zones sujettes aux catastrophes naturelles ; zones urbaines avec un fort taux de pollution atmosphérique ; et une économie fort dépendante des recettes produites par la production et l’usage des combustibles fossiles.

Néanmoins, dans le cadre du modèle économique actuel au Pérou en vigueur depuis les années 90, les activités extractives -et particulièrement les mines et dans une moindre mesure la pèche et les hydrocarbures- sont considérées comme stratégiques dans le schéma de croissance économique, d’exportations, d’investissement privé et d’impôt tributaire. Actuellement, après plus de vingt ans d’expansion du modèle extractiviste, le gouvernement péruvien continue à jouer les mêmes cartes et présente un portefeuille d’investissement minier composé de 52 megaprojets pour les années à venir, qui dans leurs totalité représentent quelques 61.279 millions de dollars.

Dans ce contexte il est bon de se poser la question des conséquences qu’entraînent cet âge d’or de l’extraction sur l’environnement, la déforestation et le changement climatique. Il faut y ajouter les coûts économiques de la dégradation environnementale : il y a quelques années la Banque mondiale a estimé que la dégradation environnementale au Pérou représentait 3,9% du PIB. Les coûts les plus importants étant associés à la santé et à l’approvisionnement en eau ; à la pollution de l’atmosphère ; aux catastrophes naturelles ; à l’exposition au plomb ; à la dégradation du sol et à la déforestation. Sur ce dernier point , il faut mentionner le fait qu’ont déjà été détruit plus de 9 millions d’hectares de forêt amazonienne et que tous les ans la destruction avance de 150000 hectares supplémentaires : c’est la principale contribution du Pérou aux émissions de gaz à effet de serre.

Quant au coût associés au changement climatique au Pérou, une étude de la Communauté Andine des Nations (CAN) prévoit une perte équivalente à 4,4% du PIB en 2025. De la même manière et sur la base des prévisions de hausse des températures et de variation des précipitations, une étude de la Banque Centrale de réserve du Pérou (BCRP) estime qu’en 2050 la perte passera la barre des 20% du PIB. Il est de ce fait clairement établi que les coût qu’implique le changement climatique au Pérou son faramineux.

Au contraire, si l’on en croit une étude du Ministère de l’environnement du Pérou, on estime que les coûts des mesures nécessaires de réforme n’atteindraient pas les 0,5 % du PIB pour l’année 2013. En conséquences, l’adoption immédiate de mesures visant à s’adapter au changement climatique est rentable et pas seulement dans une perspective sociale, environnementale ou de bien être des générations futures mais aussi dans une perspective bassement financière.

Il n’empêche, les plans de réforme restent ambiguës, et sans objectifs concrets. En plus de cela, dans les pays qui continuent de parier sur le modèle extractiviste, à l’heure d’adopter des projets productivistes il n’y a pas de réelle évaluation des risques d’atteintes aux écosystèmes menacés : par exemple au Pérou les politiques menées par le ministère de l’environnement pour faire face au changement climatique ne prévoient pas d’objectifs concrets ni de délais et les données sur lesquelles elles se basent ne sont pas vérifiables par des organismes indépendants -nationaux ou étrangers-, et leur accès n’est pas non plus facilité à la société civile ou au communautés directement touchées, parmi lesquelles les communautés indigènes. De se fait, ces politiques environnementales manquent de la force nécessaire pour permettre à la politique générale de ces pays d’affronter le vrai défi qu’impose la crise climatique.

Dans ce contexte il est nécessaire de réformer le procès de production pour arriver à stabiliser le climat. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat propose un certain nombre de mesures pour y arriver : augmentation de l’efficience énergétique, une plus grande part réservée aux énergies renouvelables, développement des technologies de confinement du dioxyde de carbone, et rationalisation des transports.

Il apparaît clairement qu’une politique climatique appropriée aux défis de l’humanité ne devrait pas seulement réduire la présence de combustibles fossiles dans la matrice énergétique mais aussi empêcher que ne s’étende la frontière extractive. Pour éviter une élévation de la température du globe au-delà des deux degrés Celsius, il est prouvé qu’il ne faudrait pas toucher au 70 % des réserves connues de gaz, de pétrole et autres combustibles fossiles [4]. En d’autres termes, il existe largement plus de réserves en combustible fossile que celles que l’on peut effectivement utiliser si le but est d’éviter un réchauffement de la planète au-delà d’un seuil incontrôlable. Cela n’a pas se sens de continuer à prospecter et encore moins à vouloir extraire toujours plus ; le modèle d’extraction exacerbé n’est pas durable et il nous faut nous acheminer et ce le plus vite possible vers un scenario post-extractiviste.

Notes

[1En citant d’autres auteurs, E. Gudynas fait mention que pour chaque tonne de cuivre obtenue on extrait 500 tonnes d’autres matériaux

[2HONTY Gerardo et GUDYNAS Eduardo, Cambio Climático y Transiciones al Buen Vivir. Alternativas al desarrollo para un clima seguro. Centro Latinoamericano de Ecología Social (CLAES), Uruguay, 2014.

[3Idem.

[4Si le but est d’éviter un réchauffement global de plus de 2ºC on ne pourrait rejeter dans l’atmosphère que 565 gigatonnes de CO2. Cependant les réserves connues de gaz, de pétroles, de charbons représentent 2795 gigatonnes.

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Références

  • ACOST Alberto, La maldición de la abundancia. CEP, SwissAid, y Abya Yala. Quito, 2009.
  • Banco mondiale, Riqueza y sostenibilidad : dimensiones sociales y ambientales de la minería en el Perú. Washington, 2009.
  • BEBBINGTON Anthony, Minería, movimientos sociales y respuestas campesinas. IEP y CEPES. Lima, 2007.
  • DE ECHAVE José, DIEZ Alejandro, HUBER Ludwig, REVESZ Bruno, RICARD Xavier et TANAKA Martín, Minería y conflictos sociales. IEP, CIPCA y CBC. Lima, 2007.
  • DE ECHAVE José, Diez años de minería en el Perú. CooperAccion. Lima, 2007.
  • Defensoría del Pueblo : Informe Extraordinario. Los conflictos socio ambientales por actividades extractivas. Lima, 2007.
  • GIRAUD Pierre-Noël, L´Economie mondiale des matieres premieres. Repères, Paris, 1999..
  • GUDYNAS, Eduardo, Geografías fragmentadas, sitios globalizados, áreas relegadas. Revista del Sur. Montevideo, 2005.
  • HONTY Gerardo y GUDYNAS Eduardo, Cambio Climático y Transiciones al Buen Vivir. Alternativas al desarrollo para un clima seguro. Centro Latinoamericano de Ecología Social (CLAES). Montevideo, 2014.
  • LATOUCHE Serge, Le pari de la décroissance. Fayard, Paris, 2006.
  • LATOUCHE Serge, Sortir de la societé de consommation. Les liens qui liberent, Paris, 2010.
  • MACHADO Roberto : Cambio climático y las industrias extractivas en el Perú. CooperAccion, Lima, 2014.
  • MARTINZE ALIER Joan, El ecologismo de los pobres. Espiritrompa Ediciones, Lima, 2010.
  • ROUTILLOM Gilles, Economie des ressources naturelles. Repères, Paris, 2010.

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