Côte d’Ivoire : un pays en reconstruction

Une cohésion sociale fragile

, par BIOFORCE

Une jeunesse sans espoir

La crise économique qui déstabilise la Côte d’Ivoire depuis les années 1990 affecte particulièrement la jeunesse, qui subit de plein fouet la baisse du niveau de vie et l’augmentation du chômage. Les jeunes accusent les anciens d’avoir échoué dans le développement économique de la Côte d’Ivoire, leur laissant un pays sans perspective d’avenir. L’intolérance et le rejet de l’autre sont le refuge d’une grande partie de cette génération qui cherche des fautifs. Les jeunes sont les premiers à passer à l’acte quand les troubles commencent, s’émancipant des ordres de leurs anciens qui appellent au calme. Cette attitude symbolise le refus des traditions ancestrales d’une société patriarcale où le respect des aïeux était la règle. La jeunesse témoigne, avec ses choix de rupture, d’une perte des valeurs de la société ivoirienne et trouve refuge dans de nouveaux mouvements de pensée importés d’Occident.
Cette tendance a été accentuée par l’émergence des mouvements culturels, en provenance des ghettos afro-américains, dans lesquels les jeunes Ivoiriens se reconnaissent. Ils adoptent l’univers du « gangsta rap » glorifiant la violence, le sexe, l’alcool, la drogue... Ils écoutent les vedettes du Zouglou (mélange de rap et de musique traditionnelle) clamer « ouais je suis Jean-Marie Le Pen ! ».

Le phénomène des enfants microbes

La précarisation du tissu urbain ivoirien fait que de plus en plus d’adolescents, parfois âgés de 12 ans, s’organisent en bande dans les villes ivoiriennes pour agresser, voler, trafiquer et tuer. Ces bandes surnommées « microbes » sont le signal de l’abandon de certains quartiers notamment au nord d’Abidjan. Ces quartiers manquent de voies d’accès, de présence policière, ne possèdent pas d’éclairage la nuit et les écoles dépourvues de moyens ne permettent pas un accès suffisant à l’éducation. Les fruits de la croissance ne « ruissellent » pas vers les plus pauvres du pays et profitent en grande majorité à la classe moyenne et supérieure, accélérant le fossé entre les riches et les pauvres. Les enfants « microbes » issus le plus souvent de familles polygamiques, monoparentales ou décomposées deviennent ainsi les pourvoyeurs de revenus face à des parents qui soit ne gagnent pas assez pour tous, soit sont absents, malades ou morts.

La croissance économique ne retient pas les migrants

Malgré une croissance économique annuelle de 8 %, la Côte d’Ivoire ne peut empêcher un grand nombre de ses jeunes d’émigrer, le taux de pauvreté avoisinant les 45 %, contre moins de 10 % au début des années 1980. Cette croissance est principalement absorbée par les grandes entreprises et les investissements étrangers sans grand impact sur l’activité économique locale, comme la création d’entreprises et de richesses.

Les réseaux sociaux jouent également un rôle dans cette émigration : les Ivoiriens arrivés en Europe mettent en ligne des témoignages donnant envie aux jeunes restés au pays de tenter l’aventure, malgré les difficultés rapportées par ceux qui n’ont pas réussi à effectuer le voyage ou dont la demande d’asile a été rejetée. Les réseaux sociaux permettent également aux passeurs de contacter les candidats au départ et de mettre en place les procédures des voyages.

Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), la Côte d’Ivoire est le troisième pays d’Afrique de l’Ouest pour le nombre de migrants qui tentent de gagner l’Europe, après le Nigeria et la Guinée.

Les demandeurs d’asile ivoiriens en France sont deux fois plus nombreux en 2017 (3 745) qu’en 2016. La même année, 8 753 migrants, âgés de 14 à 24 ans, partis de Côte d’Ivoire, arrivent en Italie, dont 1 263 femmes et 1 474 mineurs non accompagnés, selon le Centre de volontariat international (CEVI), une ONG italienne.

Depuis 2015, après la mise au jour des migrants vendus comme esclaves en Libye, la Côte d’Ivoire a mis en place, en partenariat avec l’Organisation internationale pour les migrations et l’Union européenne, une politique de rapatriement des Ivoiriens ayant échoué dans leur projet d’émigration clandestine et se retrouvant coincés principalement en Libye, aux Philippines, à Cuba, en Angola ou au Gabon.

Les Ivoiriens rapatriés sont souvent stigmatisés et victimes de railleries dans leur communauté d’origine. Mis à part la prise en charge des femmes enceintes et des enfants par le gouvernement, aucun programme de réinsertion de ces rapatriés dans la vie active n’est mis en place. Ceux qui souhaitent investir dans l’économie locale ne sont pas considérés comme des acteurs économiques sérieux et ne sont pas accompagnés dans leur demande de crédit.

Nombreux sont ceux qui reviennent traumatisés par leur aventure et se retrouvent démunis ayant injecté leurs ressources financières dans ces voyages avortés et, le taux de chômage des jeunes étant important, il est pour eux difficile de retrouver un emploi ajoutant ainsi à la mort psychologique la mort sociale.

Le Nord de la Côte d’Ivoire : entre reconstruction et frustration

La guerre civile de 2002, qui a coupé le territoire ivoirien en deux, touche inégalement les deux moitiés du pays. Le Sud, contrôlé par les loyalistes, a réussi à garder un fonctionnement économique assez stable, préservant à la Côte d’Ivoire sa place de premier producteur mondial de cacao, une relative stabilité des prix, ainsi que des services publics actifs.

L’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, en 2010, a permis de faire disparaître le sentiment de marginalisation politique que connaissaient les régions du Nord, mais elle a ouvert une période de fortes attentes économiques car, même si les infrastructures se sont améliorées, les conditions de vie y restent difficiles. Le taux de chômage est peu élevé, bas selon le gouvernement, mais cache le fait que des milliers d’Ivoiriens ne s’inscrivent pas en tant que demandeurs d’emploi. Par ailleurs, de nombreuses femmes sont exclues du système bancaire et ne parviennent pas à économiser afin de monter des microentreprises qui leur permettraient de sortir de la logique de survie quotidienne.

Le paysage agricole du Nord se modifie, la Côte d’Ivoire étant devenue le premier producteur mondial de noix de cajou grâce à l’expansion des vergers d’anacardiers au nord du pays, expansion permise grâce au déclin de la superficie dédiée au coton. Mais l’autoroute traversant toute la Côte d’Ivoire, d’Abidjan au sud jusqu’au Burkina Faso et au Mali au nord, est encore en cours de construction freinant le développement économique et notamment agricole du nord du pays.

L’essor économique ne cache pas les blessures ouvertes depuis la guerre. Les anciens rebelles n’ayant pas réussi à se réinsérer réclament en vain au gouvernement de pouvoir intégrer l’armée ou de retourner à la vie civile moyennant un petit pécule et une formation. L’année 2017 est marquée par plusieurs mutineries au sein de l’armée, où des militaires, anciens rebelles, exigent le versement de 12 millions de francs CFA (18 300 euros) en dédommagement de leur soutien au président Ouattara.

La perspective de la prochaine élection présidentielle, prévue en 2020, risque de déstabiliser la région. Les deux partis au pouvoir le Rassemblement des républicains (RDR), d’Alassane Ouattara, et le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), de l’ex-président Henri Konan Bédié sont en désaccord, Henri Konan Bédié désirant prendre la tête de la coalition à la place d’Alassane Ouattara, présent au sommet depuis deux mandats.

Réconcilier les communautés

Lors du conflit postélectoral de 2010-2011, la communauté internationale, représentée en grande partie par les Nations Unies, l’OTAN ou l’Union européenne, a soutenu en grande majorité le candidat Ouattara. Malgré les relations tendues entre la communauté internationale et le gouvernement de l’ex-président Laurent Gbagbo, ces organisations extérieures au pays ont tenu entre 1990 et 2015 des programmes et des discours prônant la cohésion sociale et le dialogue intercommunautaire entre les partis en conflit. Ce discours et ces projets sont dorénavant repris par le gouvernement Ouattara qui a mis en place, après 2011, des programmes d’accès à l’eau potable, à la santé, à l’éducation et à la reconstruction des infrastructures. Il tente par ailleurs de donner un cadre et de favoriser le dialogue intercommunautaire en lançant le Programme national de réconciliation et de cohésion sociale (PNRS). Le mandat du PNRS court jusqu’en 2020. Cette organisation a également pour mandat d’indemniser les victimes de guerre en collaboration avec la Commission nationale pour la réconciliation et l’indemnisation des victimes (CONARIV). Le PNRS et la CONARIV ont pour objectif de restaurer la confiance entre tous les Ivoiriens et la réconciliation des communautés, en donnant la parole et en écoutant les acteurs locaux.

Ce plan a permis d’atténuer les violences physiques intercommunautaires au niveau local. Mais une grande partie de la population ivoirienne pense que cette paix n’est pas totalement acquise, les violences verbales et les méfiances ethno-communautaires sont encore d’actualité notamment à l’Ouest de la Côte d’Ivoire où de nombreux incidents violents ont eu lieu.

En effet, les communautés locales ne peuvent réaliser une pacification de tout le pays si une réconciliation nationale portée par le gouvernement n’est pas mise en place. Car, au niveau national, aucun accord de paix et même aucune discussion n’ont été entamés entre les parties en conflit en 2010-2011 : avec, d’un côté, le gouvernement et, de l’autre, le Front populaire ivoirien (FPI) et d’autres organisations pro-Gbagbo. Il semble que le gouvernement actuel pourrait accorder son pardon aux pro-Gbagbo et les indemniser s’ils ont subi des violences mais il ne souhaite pas prendre en considération leurs revendications politiques. Du côté des pro-Gbagbo, de nombreuses personnes sont dans une posture de victimisation et boycottent le dialogue avec le gouvernement, elles pensent que le changement en Côte d’Ivoire ne peut se faire sans Laurent Gbagbo.

La dérive nationaliste, la notion « d’ivoirité »

La Côte d’Ivoire du temps d’Houphouët-Boigny et du miracle économique ivoirien est très ouverte aux populations venant des pays voisins. Nation cosmopolite, dont un bon tiers de la population peut se dire d’origine étrangère, elle est à la fois multiculturelle et multiconfessionnelle.
Dans les années 1990, avec la dégradation du contexte socio-économique et la mort du « Père de la Nation », l’héritage cosmopolite du pays est remis en cause alors que se développe le concept d’ivoirité. Les dirigeants du pays font de cette idéologie ethno-nationaliste un instrument de pouvoir. Elle est utilisée notamment pour écarter Alassane Ouattara de la candidature à la présidence de la République, en entretenant le doute sur son origine ivoirienne. Au prétexte de compétitions politiques, l’ivoirité divise profondément la société et développe une sorte de nationalisme anti-allogène qui contribue à la détérioration de la vie sociale et politique pendant ces années de guerre civile que traverse le pays.

Alors qu’aujourd’hui presque 50 % d’étrangers vivent en Côte d’Ivoire, un des défis qui se présente aux gouvernants de la Côte d’Ivoire est de prendre les initiatives nécessaires pour sortir de cette idéologie mortifère.

Une dérive potentiellement de retour en 2020 

La Commission Dialogue, vérité et réconciliation (CDVR) créée en 2011 et le Cadre permanent de dialogue conçu comme « une plateforme d’échanges » entre le gouvernement et l’opposition sont des outils créés par le gouvernement pour tenter d’effacer les clivages ethniques cristallisés depuis les années 1990 autour de la question d’ivoirité, alors que de nombreux problèmes, à la racine même de la précédente crise, sont restés sans réponse. Le non jugement des exactions du camp d’Alassane Ouattara par la justice ivoirienne et le fait qu’aucune réponse de fond ne soit apportée à la question foncière, matrice des conflits ethniques entre autochtones et migrants économiques à l’Ouest, font que les tentatives de réconciliation lancées par le gouvernement semblent inutiles.
La classe politique ivoirienne n’a pas beaucoup évolué ces vingt dernières années et elle présente les mêmes visages pour la campagne électorale des présidentielles de 2020.
Alassane Ouattara pourrait profiter du flou juridique entraîné par l’adoption de la nouvelle Constitution en 2016 pour briguer un troisième mandat. Guillaume Soro, deuxième homme fort ivoirien et ancien chef de la rébellion des Forces nouvelles du Nord, semble vouloir se présenter. Quant à Laurent Gbagbo du Front populaire ivoirien (FPI), libéré début 2019 par la CPI, il est probable qu’il sera lui aussi candidat.
Le prochain scrutin présidentiel de 2020 pourrait alors voir renaître d’anciens antagonismes politiques et ethniques. Les élections municipales et régionales d’octobre 2018 ont pour beaucoup été un test pour les présidentielles. Elles se sont déroulées dans un climat de fortes tensions. De nombreux affrontements ont fait quatre morts et de nombreux blessés.

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