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Le « droit à l’eau », menacé aux États-Unis ?

, par PETITJEAN Olivier

Dans un monde où plusieurs centaines de millions de personnes, concentrées dans les régions pauvres de la planète, ne bénéficient pas d’un accès sécurisé à l’eau, qui imaginerait que le pays le plus riche au monde, les États-Unis, se retrouve lui aussi sous les feux des projecteurs pour son incapacité à assurer le « droit humain à l’eau » ?

Manifestation pour le droit à l’eau à Détroit, USA. Crédit photo : uusc4all (CC BY-NC-ND 2.0)

C’est pourtant ce qui s’est passé à plusieurs reprises ces dernières années, où plusieurs scandales ont mobilisé jusqu’aux experts des Nations unies chargés de veiller à la mise en œuvre du droit à l’eau. Comment en est-on arrivé là ? Ces drames tiennent à une conjonction de facteurs. Il y a d’abord bien sûr la persistance des inégalités et des discriminations, notamment de « race », dans la société américaine, la plupart des victimes faisant partie des minorités noires et hispaniques. Il y a ensuite les effets de la violence du capitalisme américain, qui d’un côté a drastiquement réduit les sources de financement pour maintenir en état les infrastructures et les réseaux d’eau du pays, et de l’autre, a accepté de laisser sans eau saine de vastes parties de la population.

Cette triste histoire commence à Detroit. L’ancienne capitale industrielle de l’Amérique, qui a connu un véritable exode de sa population depuis les années 1980, ne réussit pas à maintenir en état un réseau d’eau trop grand pour ses besoins. Dans les années qui ont suivi la crise financière de 2008, les difficultés économiques de la ville et de ses habitants ont déclenché une vague massive de coupures d’eau pour les résidents qui ne payaient pas leur facture (déjà parmi les plus élevées du pays), souvent avec des méthodes particulièrement brutales. Dans le même temps, l’accès à l’eau des entreprises ou des autres entités commerciales qui ne payaient pas leurs factures était maintenu. Une coalition d’ONG américaine a soumis aux Rapporteurs spéciaux des Nations unies en charge du droit à l’eau, du logement et de la pauvreté extrême un rapport détaillant la politique de coupures d’eau et d’augmentation des tarifs mise en œuvre par la municipalité de Detroit. La réponse des trois experts a été sans ambiguïté : cette politique constitue une violation claire du droit humain à l’eau. Cette réprimande, et surtout l’activité inlassable de la société civile de Detroit, a permis d’atténuer un peu la brutalité de la politique de coupures d’eau, mais pas de la remettre en cause.

Début 2016, un nouveau scandale secouait l’opinion publique. Les habitants de Flint, une ville située non loin de Detroit et soumise aux mêmes difficultés économiques et sociales, ont appris que leur eau du robinet présentait des taux anormalement élevés de plomb, avec pour conséquence la mise en danger leur santé et notamment celle de leurs jeunes enfants. La cause de ce désastre sanitaire était la décision – non rendue publique à l’époque – des administrateurs nommés par l’État du Michigan pour gérer la ville en faillite de changer de source d’approvisionnement pour le réseau d’eau, afin d’économiser de l’argent. Au lieu de continuer à acheter de l’eau traitée à Detroit, la ville s’est approvisionnée directement dans la rivière Flint, sans les traitements nécessaires. La mauvaise qualité de l’eau arrivant dans les tuyaux a entraîné leur corrosion et libéré d’importantes quantités de plomb. Le gouverneur a dû déclarer l’état d’urgence et mobiliser la garde nationale pour assurer la distribution de bouteilles d’eau dans la ville. Les mêmes trois Rapporteurs spéciaux de l’ONU qui étaient intervenus sur le cas de Detroit ont publié un avis mettant en évidence une nouvelle violation du droit humain à l’eau : « L’exemple de Flint illustre de manière dramatique les souffrances et les difficultés qui découlent de l’absence de reconnaissance de l’eau comme un droit humain, de la négligence à s’assurer que les services essentiels sont fournis de manière non discriminatoire, et du fait de traiter ceux qui vivent dans la pauvreté d’une manière qui exacerbe leur détresse. »

Fin 2017, une nouvelle visite officielle d’un Rapporteur spécial des Nations unies aux États-Unis a fourni une autre occasion de mettre en lumière les enjeux de l’accès à l’eau dans le pays. Philip Alston, rapporteur spécial sur la pauvreté extrême, a notamment rencontré des communautés de SDF à Los Angeles, récemment touchées par une épidémie d’hépatite A liée à la mauvaise qualité de l’eau. Il a visité des quartiers urbains et ruraux dans des États comme l’Alabama ou la Virginie occidentale, où les populations ne bénéficient pas d’un accès élémentaire à l’assainissement. Sans parler de Porto Rico, où le gouvernement fédéral a obstinément refusé de débloquer les aides nécessaires pour assurer les besoins fondamentaux de la population suite aux ravages de l’ouragan Maria. « Les conditions d’existence des 20% au bas de l’échelle sociale forment un contraste saisissant avec la richesse de ce pays », a déclaré Philip Alston (lui-même de nationalité américaine), dénonçant pêle-mêle les politiques punitives en matière de drogue, le manque de financements pour la santé publique et l’assainissement, la discrimination politique des minorités, les discours officiels anti-pauvres et le fait de traiter comme des criminels des SDF qui urinent dans la rue. « Dans des villes qui n’offrent pas de toilettes publiques, comment s’attendre à autre chose ? »

Il y a aussi, heureusement, des exemples plus positifs. La terrible sécheresse qui a frappé la Californie ces dernières années a mis en lumière la situation dramatique de certaines populations de l’État en matière d’accès à l’eau, notamment certaines petites communautés rurales hispaniques de la Central Valley, exposées au manque d’eau et à la pollution aux nitrates. Face à ces drames, les autorités de l’État ont mis en œuvre une série de politiques destinées à assurer l’effectivité du droit à l’eau et à l’assainissement, dont le principe avait été adopté dans une loi d’État en 2012. Ces politiques incluent notamment le renforcement des pouvoirs de l’État sur la gestion de l’eau, la mise en cohérence de ces politiques, le renforcement du soutien technique et financier aux services locaux de l’eau, la régulation des extractions d’eau souterraine, et des financements et programmes spécifiques pour s’assurer que l’eau demeure un service abordable. Bien entendu, de nombreuses questions restent ouvertes, comme celle de qui (les utilisateurs économiques ? les usagers domestiques les plus aisés ?) supportera le coût des programmes permettant d’assurer le droit à l’eau de tous, et celle de comment lutter contre la pollution à la source.

Olivier Petitjean

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Photo : uusc4all CC via flickr