De la catastrophe du Rana Plaza à la loi française sur le devoir de vigilance des entreprises

La catastrophe du Rana Plaza et la prise de conscience mondiale

, par CLID

L’effondrement du Rana Plaza et les premières interrogations sur le contexte de production dans l’industrie textile au Bangladesh

Le 24 avril 2013, à Dacca au Bangladesh, le Rana Plaza, un immeuble de 8 étages abritant 6 usines de confection de vêtements, s’effondre sur les ouvriers et ouvrières, très nombreux·ses, alors au travail. La veille de la catastrophe, ils·elles ont constaté l’apparition de graves fissures sur le bâtiment et ont refusé d’entrer dans celui-ci. Mais ce jour-là les responsables des entreprises les somment de reprendre le travail, en menaçant de licencier les récalcitrant·es. Une demi-heure après la reprise, le bâtiment s’effondre. Une ouvrière rescapée raconte : « Une coupure d’électricité venait de se produire. Mes collègues et moi avons voulu sortir. Mais on a bloqué les issues pour nous en empêcher. Les groupes électrogènes ont été mis en route, provoquant de grandes vibrations et l’effondrement s’ensuivit [1] ».

Dans un enchevêtrement de blocs de béton et de ferrailles, les victimes se trouvent prises au piège. Les secours s’organisent aussitôt pour les extraire des décombres et apporter les premiers soins aux blessé·es. Le bilan final sera de 1 138 morts et plus de 2 000 blessé·es, dont 340 grièvement. On estime que près de 3 900 personnes travaillaient au Rana Plaza ce jour-là [2].

Les médias du monde entier ont relayé cette catastrophe, qui allait devenir, pour beaucoup, le symbole d’une prise de conscience de la responsabilité des consommateur·rices et de la nécessité de réguler le comportement des firmes multinationales vis-à-vis de leurs sous-traitants. Au-delà, cet événement interroge sur le modèle économique fondé sur la mondialisation et l’accroissement des échanges internationaux.

Pourtant, dans un premier temps, l’effondrement a été présenté comme une fatalité, une de ces catastrophes qui touchent les pays les plus pauvres. Mais certains médias ont commencé à remettre en cause cette « fatalité », comme, en France, le média en ligne « Arrêt sur images », qui s’est interrogé sur la responsabilité des grandes marques de vêtement quant aux causes de cet événement [3]. Puis les radios se sont emparées de cette question en invitant les représentants d’organisations non gouvernementales (ONG), comme le collectif Éthique sur l’étiquette ou ActionAid France-Peuples Solidaires, qui connaissaient bien les problèmes de l’industrie textile au Bangladesh pour avoir mené, au cours des années précédentes, plusieurs campagnes d’information auprès du grand public afin de dénoncer les conditions de travail, notamment dans l’industrie textile au Bangladesh. C’est ainsi que le grand public a appris, grâce aux étiquettes trouvées dans les ruines, que, dans ces usines, des sous-traitants des grandes marques occidentales de textile fabriquaient ces vêtements que chacun·e achète, souvent à des prix étonnamment bas.

Que s’est-il passé ?
L’enquête a révélé que la structure du bâtiment n’était pas adaptée à l’installation d’ateliers avec des machines et un personnel nombreux. Conçu pour des bureaux, dans lequel on avait installé des ateliers de confection, l’immeuble de 8 étages avait même été rehaussé de plusieurs étages (un neuvième était en construction), afin de lui donner une plus grande capacité, et des groupes électrogènes avaient été installés. La structure de l’immeuble, qui n’était pas conçue pour un usage industriel, ne pouvait pas supporter un tel poids et de telles vibrations.

Photo du 20 juin 2019 à Dhaka (Bangladesh). Crédits photographiques : Fabeha Monir/ActionAid

Comment cette catastrophe a-t-elle été possible ?
La responsabilité des propriétaires du bâtiment et des ateliers est en cause, bien sûr. Mais la production de ces ateliers était destinée à de grands groupes de confection occidentaux, comme l’ont prouvé les nombreuses étiquettes et des documents retrouvés dans les ruines [4]. Les propriétaires de ces marques ont eu beaucoup de mal à admettre leur responsabilité dans cette tragédie. Certains ont accusé leurs fournisseurs bangladais d’avoir sous-traité leurs commandes auprès de ces usines à leur insu. En réalité ils n’ont pu que sous-traiter, du fait de la pression commerciale incessante exercée par les donneurs d’ordres, très exigeants en termes de prix, de quantité à produire, et de délai [5]. À de nombreux égards, toute cette production n’a pu être réalisée qu’au détriment des conditions de travail, de la sécurité et des salaires.

Cette catastrophe, du fait de son ampleur, a eu un retentissement très important sur l’opinion publique du monde entier. Beaucoup de consommateur·rices ont pris alors conscience que leurs choix d’achat avaient un impact à l’autre bout du monde. Certain·es ont commencé à se renseigner sur la provenance des vêtements qu’ils·elles voulaient acheter. Une question s’est rapidement posée : faut-il boycotter les vêtements fabriqués au Bangladesh ? C’est ce qu’ont craint par-dessus tout les travailleur·ses du textile de ce pays : qu’au drame qu’ils·elles venaient de vivre s’ajoute la perte de leurs emplois en cas de boycott de la production nationale. Dans ce contexte, la nécessité pour le·la consommateur·rice de s’informer sur l’organisation des circuits de production et de commercialisation et les enjeux financiers sous-jacents conduit d’abord à remettre en cause ses modes de consommation individuels et familiaux ainsi que l’implication, de fait, de chacun·e dans l’organisation des relations économiques et financières internationales que le·la consommateur·rice contribue à conforter par ses actes d’achat, notamment à travers les circuits transnationaux mis en œuvre par les firmes multinationales.
Comment en est-on arrivé là ? Cet accident était-il isolé ou prévisible ?

Le textile au Bangladesh et les accidents avant la catastrophe du Rana Plaza

Le secteur du textile au Bangladesh [6]
Dans les années 1970, la production textile qui était jusqu’alors principalement dévolue à la Chine, a vu les salaires augmenter et celle-ci s’est assez rapidement délocalisée au Bangladesh de façon massive et durable, les coûts de fabrication y étant moindres. Ainsi, au moment de la catastrophe, on estime le nombre d’ouvriers et d’ouvrières dans le textile à plus de 4 millions, dont plus de 80% de femmes. Le pays compte environ 5 000 usines d’habillement, depuis de grosses unités de production fournissant directement de grandes marques internationales jusqu’à de petites usines sous-traitantes [7].

La catastrophe du Rana Plaza a mis en lumière auprès du grand public les conditions dans lesquelles sont fabriqués les vêtements que chacun·e achète, à peine étonné·e par leurs prix, parfois dérisoires. Mais, pour les ONG de solidarité internationale, cette situation était bien connue. Depuis de nombreuses années, elles s’efforçaient de dénoncer ces conditions et d’alerter sur les très nombreux accidents mortels qui en découlaient. C’était le cas, en particulier, de Clean Clothes Campaign [8] « une alliance mondiale dédiée à l’amélioration des conditions de travail et à l’autonomisation des travailleurs des industries mondiales du vêtement et du vêtement de sport  », dont le correspondant français est le collectif Éthique sur l’étiquette.

Des accidents du type de celui du Rana Plaza ont eu lieu auparavant, sans que les autorités bangladaises n’aient pris des dispositions de sécurité contraignantes à l’égard des entreprises, ni que celles-ci semblent s’interroger sur leurs responsabilités.

Ainsi, le 11 avril 2005, à Dacca, l’usine textile Spectrum-Shahriyar s’est effondrée [9]. 74 morts ont été dénombrées et plus de 100 blessé·es. Le bâtiment était construit sur un terrain inondable et sur 9 étages, alors que le permis de construire n’en prévoyait que 4. Des salarié·es avaient remarqué des fissures avant la catastrophe mais ils·elles n’avaient pas été entendu·es.
Le 23 février 2006 [10], 1 000 ouvriers et ouvrières étaient au travail dans l’usine KTS Textile Industrie, dans la ville portuaire de Chittagong. Un court-circuit électrique a provoqué un incendie qui aurait pu être rapidement circonscrit. Mais il n’y avait pas de matériel anti-incendie dans les locaux et les issues de secours étaient fermées à clé. Pire : l’entrée principale a été verrouillée intentionnellement après le départ du feu, pour prévenir les vols qui auraient pu être commis à la faveur de la panique : il y eut 84 décès (dont des jeunes filles de 12 à 14 ans) et environ 100 blessé·es.

Ces accidents mortels sont la conséquence d’un manque criant de mesures de sécurité élémentaires, comme la vérification des installations électriques, des sorties de secours dégagées, des extincteurs en état de marche.

En 2012, certaines avancées sont obtenues sous la pression des syndicats, de la Clean Clothes Campaign et d’autres ONG internationales. En mars, un accord de sécurité et de prévention des incendies est signé entre une grande entreprise dont le siège est situé aux États-Unis, qui détient entre autres la marque Calvin Klein, des ONG et des syndicats bangladais et internationaux. Cet accord est réellement contraignant et transparent, et il prévoit des inspections par des experts indépendants. Cependant, il aurait été nécessaire que cet accord soit signé par d’autres grands groupes. La multinationale GAP, engagée un temps dans ce processus, s’est retirée brusquement des discussions et a décidé de lancer une démarche parallèle, ni indépendante, ni contraignante.

ActionAid France-Peuples Solidaires et Éthique sur l’étiquette lancent alors, début novembre 2012, un nouvel Appel urgent [11] à la demande de plusieurs ONG et syndicats bangladais, exhortant Gap à revenir à la table des négociations. Trois semaines plus tard, le 26 novembre l’incendie de l’usine Tazreen [12], à Dacca, fait 110 morts et des centaines de blessé·es. Puis, six mois plus tard encore, c’est l’effondrement du Rana Plaza.

Entre 1990 et janvier 2010, plus de 500 morts ont été dénombrées lors d’accidents [13] dans des usines textiles du Bangladesh [14], la majorité étant des incendies. Élargissant le champ des investigations, en mars 2013, quelques semaines avant la catastrophe du Rana Plaza, le rapport Fatal Fashion [15] de la Clean Clothes Campaign et de l’organisation de recherche Somo faisait état de 245 incendies d’usines intervenus au Bangladesh et au Pakistan, ayant provoqué près de 600 morts de 2006 à janvier 2013. A maints égards, tous les acteurs de l’industrie textile – en particulier les décideurs – et les pouvoirs publics connaissaient la grande précarité, la vétusté et la non-mise aux normes de certaines unités de production dans ce secteur d’activité, donc les risques liés aux conditions de production dans cette filière et leur responsabilité en cas d’accidents.
Après la catastrophe du Rana Plaza et l’émotion internationale provoquée par celle-ci, trois questions s’imposèrent :

  • L’indemnisation des victimes blessées et des familles des victimes décédées (l’Arrangement).
  • La mise en sécurité des usines textiles du Bangladesh et le renforcement des droits syndicaux, en particulier les capacités de lanceurs d’alertes (l’Accord et l’Alliance).
  • Les conditions de travail et les salaires.

L’indemnisation des victimes : l’Arrangement [16]

Six mois après la catastrophe du Rana Plaza, sous l’égide de l’Organisation internationale du travail (OIT), une réunion [17] est organisée à Genève en septembre 2013, à laquelle assistent des représentants du gouvernement du Bangladesh, des syndicats bangladais, des marques qui se fournissaient auprès de certaines usines du Rana Plaza, ainsi que des ONG bangladaises et internationales. Il est décidé de rédiger une proposition de calcul des indemnités pour perte de revenus, conformément à la convention 121 de l’OIT, pour chaque travailleur·se tué·e ou blessé·e au Rana Plaza, afin que les travailleur·ses blessé·es [18] et les personnes à charge des victimes décédées reçoivent l’équivalent des pertes financières subies à cause de la catastrophe. Il était aussi nécessaire de prévoir la prise en charge des traitements médicaux pour les personnes souffrant de lésions de longue durée.

En décembre 2013 un accord est signé, appelé Rana Plaza Arrangement, qui précise les principes sur lesquels reposeront les paiements des indemnisations. De plus, cet accord crée le Comité de coordination du Rana Plaza, composé de représentants du ministère du Travail du Bangladesh, de l’industrie du vêtement locale et internationale, de syndicats locaux et internationaux et d’organisations non gouvernementales locales et internationales. Ce comité est chargé, sous la présidence neutre de l’OIT, de s’accorder sur les mesures à prendre pour la réalisation de l’Arrangement et de superviser sa mise en œuvre pratique.

En janvier 2014, il est convenu que 30 millions US $ sont nécessaires pour couvrir toutes les indemnités, cette somme ayant été établie à partir des demandes de remboursement soumises par les victimes. Dans ce but, un Fonds d’affectation spécial des donateurs du Rana Plaza a été créé par l’OIT. L’objectif de 30 millions US $ est atteint en juin 2015 [19]. En octobre 2015, deux ans et demi après la catastrophe, les paiements aux 5 110 ayants droit de ce programme avaient été effectués [20], pour un montant total final de 34 millions US $.

La laborieuse contribution des firmes multinationales sous la pression des ONG
Le Fonds a été abondé [21] pour partie par des contributions du fonds des premiers ministres du Bangladesh (3 millions US $ d’aide d’urgence après le drame), de donateurs anonymes et de petits dons individuels. La plus grande partie a été fournie par les marques internationales de vêtements. Mais cette dernière contribution n’a pas toujours été spontanée, loin de là. Elle a été obtenue grâce à la pression des ONG sur les marques concernées, souvent en mobilisant l’opinion publique, afin qu’elles prennent leurs responsabilités.

Certains grands distributeurs ont accepté assez vite de participer au financement de ce fonds. Pour d’autres, il a fallu de longs mois de pression de la société civile. En France, par exemple, un mois et demi après la tragédie, constatant que l’entreprise Camaïeu tergiversait, bien que des étiquettes de ses marques aient été retrouvées dans les décombres, l’ONG ActionAid France-Peuples Solidaires et l’intersyndicale de Camaïeu manifestèrent le 11 juin 2013 devant un magasin de cette marque à Paris, pour faire pression sur la direction [22]. Simulant une marche funèbre, les participant·es, vêtu·es de noir, ont suivi un cercueil en carton porté par six manifestant·es, puis ils·elles se sont recueilli·es pour une minute de silence en mémoire des victimes. Le soir de cette action Camaïeu accepta, enfin, de participer au fonds d’indemnisation.

Un an après la catastrophe, en avril 2014, seules 10 des 28 marques identifiées au moment des faits [23] avaient abondé au fonds d’indemnisation [24]. L’anniversaire de l’effondrement du Rana Plaza a été l’occasion de reportages dans les journaux et de nombreuses mobilisations d’ONG et de syndicats dans le monde.
Citons, en France, trois actions significatives organisées en 2014 par ActionAid France-Peuples Solidaires et Éthique sur l’étiquette :

  • Un « défilé de mode » à Paris, le 7 avril 2014 [25], sur le thème « Les vraies victimes de la mode », avec la participation d’une victime du Rana Plaza, venue en France pour témoigner.
  • Le lancement, en mars, d’un Appel urgent [26] visant Auchan, Benetton et Carrefour. Plus de cent mille signataires interpellent alors ces marques, les pressant à participer à l’indemnisation.
  • Une action de rue (un « die-in ») [27], en décembre, organisée devant un magasin Benetton à Paris, couverte par une vingtaine de médias.
    En février 2015, une pétition, « Our clothing kills » [28], a été lancée par le mouvement citoyen Avaaz et la Clean Clothes Campaign, visant Benetton. Elle recueille 1 million de signatures et le 15 avril 2015 Benetton décide de verser 1,1 million US $. [29]

Auchan et Carrefour finirent aussi par contribuer au fonds d’indemnisation, mais en refusant la moindre responsabilité dans la catastrophe, Carrefour niant toute fabrication pour elle dans ces usines, bien que des syndicalistes bangladais aient retrouvé des étiquettes de sa marque Tex dans les ruines, et Auchan affirmant que les pantalons de sa marque In Extenso, retrouvés dans les ruines, provenaient d’une production sous-traitée « en cascade » à son insu.

En 2015, face au déni d’Auchan, les associations Sherpa, ActionAid France-Peuples Solidaires et Éthique sur l’étiquette ont saisi un juge d’instruction d’une plainte avec constitution de partie civile pour « pratiques commerciales trompeuses en raison de l’écart entre les engagements éthiques d’Auchan et la réalité des conditions de travail des ouvriers et ouvrières dans ses usines sous-traitantes au Bangladesh » [30].

Ainsi, à travers l’Arrangement les indemnisations convenues initialement ont été versées. Mais les blessures physiques et psychologiques causées par une telle catastrophe ne se guérissent pas par des indemnisations, aussi indispensables soient-elles. Une enquête d’ActionAid Bangladesh [31] montre que six ans après, la santé d’un·e survivant·e sur cinq s’est détériorée et révèle l’insécurité économique de ceux-ci et celles-ci.

Les accords de sécurité des ateliers de fabrication (Accord et Alliance) et leurs limites

L’Accord

Comme nous l’avons montré précédemment, depuis de nombreuses années les syndicats bangladais, soutenus par des ONG, ont essayé vainement d’obtenir des grands donneurs d’ordres de l’industrie du textile un engagement à prendre des mesures de sécurité dans les usines textiles du Bangladesh [32].

Il a fallu le drame du Rana Plaza (avril 2013), qui a succédé à d’autres drames comme l’incendie de Tazreen (novembre 2012), pour que, suite à l’indignation de l’opinion publique internationale, les grands groupes acceptent le principe d’un programme de sécurisation des usines textiles au Bangladesh. Cela aboutit, le 13 mai 2013, à la signature de l’« Accord sur la sécurité incendie et la sécurité des bâtiments au Bangladesh » [33], plus communément appelé l’Accord ou Bangladesh Accord.

C’est un accord de cinq ans, révisable à terme, sous la vigilance de l’OIT, les ONG étant témoins. C’est le premier accord juridiquement contraignant en la matière. Pour Fanny Gallois, responsable des campagnes ActionAid France-Peuples Solidaires, « c’est un contrat que l’on peut faire valoir en justice, […] qui peut être opposé aux marques qui ont accepté de le signer si elles ne le mettent pas en œuvre comme elles s’y sont engagées » [34].

Les sociétés signataires s’engagent à faire connaître la liste des usines auprès desquelles elles s’approvisionnent, à financer et à réaliser un programme de sécurisation de celles-ci. Le champ d’application de l’Accord est précisément défini, à savoir quelles sont les usines fournisseuses des sociétés signataires qui devront accepter des inspections de sécurité ainsi que les mesures correctives et la formation à la sécurité incendie. Un comité de pilotage, de composition paritaire, syndicats et sociétés signataires, est chargé de la mise en œuvre de cet Accord (sélection des inspecteurs, règlement des différends, réalisation de rapports, etc.).

Inspections crédibles des usines et transparence
L’Accord prévoit des inspections de sécurité des usines, approfondies, crédibles et indépendantes, par des personnels qualifiés, sélectionnés par le comité de pilotage sur la base de normes internationalement reconnues. Il précise dans quelles conditions et quels délais doivent être réalisées les éventuelles actions de correction. S’il est nécessaire de fermer l’usine temporairement pour travaux, les sociétés signataires s’engagent à veiller à l’emploi des travailleur·ses concerné·es et aux versements réguliers de revenus.

Après l’inspection d’une usine, les rapports d’inspection sont communiqués à la direction de celle-ci, aux représentants des travailleur·ses, aux sociétés signataires et au comité de pilotage qui les transmet au public, avec le plan de correction de l’usine. La transparence est assurée par la publication par le comité de pilotage de comptes rendus des rapports d’inspection, des mesures correctives à effectuer et de leur suivi, en particulier par la publication de rapports trimestriels à la fois globaux et détaillés.

Implication des travailleur·ses et procédures d’alertes
L’Accord détaille, en outre, un certain nombre de mesures importantes :

  • Un programme de formation à la sécurité est dispensé aux travailleur·ses, aux cadres et aux personnels de sécurité.
  • Une procédure sûre et confidentielle doit permettre aux travailleur·ses des usines concernées d’adresser à l’inspecteur de sécurité leurs préoccupations concernant les risques de santé et de sécurité.
  • Les sociétés signataires doivent exiger de leurs fournisseurs qu’ils répondent aux obligations définies par cet accord. Elles peuvent prévoir des mesures d’incitation. Elles doivent également participer financièrement à la couverture des frais pour réalisation de cet accord.

Signature de l’Accord et éléments de bilan en 2017
Assez rapidement, de grandes sociétés européennes signent cet accord [35]. Pour d’autres, c’est plus long. En avril 2016, plus de 200 marques du monde entier ont signé l’Accord [36]. Notons, cependant, que les entreprises américaines ne se sont pas ralliées à cet Accord, mais ont suivi une autre démarche, appelée l’Alliance (voir infra).

L’Accord a permis des avancées substantielles dans la mise en sécurité des usines. Un travail sérieux d’inspection a mis en évidence les nombreux manquements à la sécurité des usines et celles-ci ont été sommées d’effectuer les mises à niveau nécessaires. Beaucoup de progrès ont été faits et de graves accidents ont certainement été évités. Mais les délais de réparation ne sont pas toujours tenus, ni toutes les mesures de sécurité respectées. Et tous les risques n’ont pas été envisagés dans l’Accord. C’est ainsi que le 3 juillet 2017 une chaudière explose dans l’usine Multifabs à Dacca, faisant 11 morts. C’est un risque d’accident non prévu dans l’Accord : « Depuis son entrée en application, l’Accord a permis d’inspecter 1 800 usines sur les 4 000 unités dans lesquelles travaillent 2,5 millions de Bangladais·es et de résoudre 100 000 problèmes de sécurité (aménagement de sorties, installations électriques, rénovations des bâtiments, etc.). Multifabs était l’une d’entre elles. "Malheureusement, l’accord ne prévoyait pas l’inspection des chaudières, elle devrait être intégrée sans tarder", explique Nayla Ajaltouni, du collectif Éthique sur l’étiquette dont la CFDT est membre » [37].

Renouvellement : l’Accord de transition 2018-2021
L’Accord étant valable cinq ans, il était prévu qu’il soit révisé en 2018. En 2017, le gouvernement bangladais [38] et des fédérations de patrons ont tenté d’en rester là, au prétexte qu’il n’y avait plus besoin de l’Accord pour assurer la sécurité des travailleur·ses.

L’Accord arrivant à son terme en avril 2018, il a été prolongé [39] sous le nom d’Accord de transition 2018 [40], jusqu’en mai 2021. Il comprend désormais l’inspection des chaudières. Il réaffirme, en particulier, que «  les signataires de cet accord reconnaissent que des lieux de travail sûrs ne peuvent être assurés à long terme sans la participation active des personnes qui y travaillent. Pour cette raison, les signataires continueront à promouvoir le respect du droit des travailleur·ses à la liberté syndicale, conformément aux conventions pertinentes de l’OIT. » En octobre 2019 le site officiel de l’Accord indique que 209 compagnies ont signé l’Accord de transition 2018 [41].

L’Alliance

En 2013, les marques nord-américaines ont opté pour un système moins contraignant, avec moins de représentation syndicale et de transparence. Elles adhèrent alors à l’Alliance pour la sécurité des travailleur·ses au Bangladesh (Alliance for Bangladesh Worker Safety), mise au point par deux sénateurs états-uniens. Les principales marques de vêtements et de détaillants membres de l’Alliance sont Gap Inc., Target, VF Corporation, la Compagnie de la Baie d’Hudson (HBC) et Walmart [42].

Des ONG (International Labor Rights Forum, Worker Rights Consortium, Clean Clothes Campaign, Maquila Solidarity Network) jouent leur rôle de témoins. Elles pointent dans un rapport, publié en novembre 2016 et intitulé « Dangerous Delayson WorkerSafety » [43], les retards pris et le manque de transparence de l’Alliance. Celle-ci n’indique que le nombre d’usines ayant fait l’objet de travaux de sécurisation : « Pour vérifier la progression des réparations dans les usines de l’Alliance, les organisations de défense des droits humains au travail ont identifié 175 usines couvertes à la fois par l’Alliance et l’Accord et en ont comparé les rapports d’inspections. Les rapports de l’Accord révèlent que plus de la moitié d’entre elles, inspectées il y a un plus d’un an et demi, n’ont toujours pas d’issues de secours et d’alarmes incendies aux normes ou présentent d’importants problèmes structurels. Beaucoup de ces usines sont pourtant listées comme étant “Sur les rails” par l’Alliance. » (extrait de : « Alliance pour la sécurité des travailleur·ses : de dangereux retards » [44], Éthique sur l’étiquette).

Point d’étape octobre 2019. Fin de l’Alliance. Tentatives pour arrêter l’Accord

L’Alliance clôt son activité le 31 décembre 2018, la considérant terminée, car, selon elle, les autorités bangladaises seraient prêtes à prendre le relais [45]. Quant à l’Accord, sa prolongation par l’Accord de transition 2018 ne s’est pas faite sans difficultés. Début 2018, le gouvernement bangladais a affirmé que l’Accord pouvait lui aussi s’arrêter et a menacé d’expulser les inspecteurs, affirmant que les responsabilités de l’Accord pouvaient être transmises aux organismes bangladais maintenant compétents.

Pour les ONG et certaines entreprises, ce n’est pas le cas [46]. Citons, par exemple, l’incendie dans une usine de confection de vêtements à Dacca, Anzir Apparels Limited, le 4 mars 2019. Cette usine faisait partie de l’Alliance. De graves manquements à la sécurité relevés en 2014 n’ont pas été corrigés. L’Alliance a alors radié cette usine de sa liste, ce qui signifiait qu’aucune de ses marques ne pouvait y produire. Toutefois, celle-ci a repris sa production en 2017 sans traiter correctement les problèmes de sécurité et, pourtant, sa reprise d’activité a été enregistrée par l’autorité administrative bangladaise compétente.

De nombreux acteurs, dont des marques, des institutions internationales, des syndicats et des ONG appellent à la prolongation de l’Accord [47]. Et les organisations témoins de l’Accord dénoncent les conséquences dramatiques qu’aurait la fin de ce programme [48]. Cela a finalement abouti à l’Accord de transition de 2018. Il est cependant prévu qu’à la fin de la période couverte, en mai 2021, ses travaux soient confiés à un organisme national de réglementation avec le soutien de l’OIT [49].

L’exploitation des travailleur·ses. La question des horaires et des salaires. Réveil et luttes du syndicalisme bangladais

La catastrophe du Rana Plaza a mis en évidence pour le grand public la question dramatique de l’insécurité des usines. On a vu comment la pression des grands donneurs d’ordres internationaux a conduit à ces situations catastrophiques. Mais cette pression s’exerce aussi sur les horaires de travail (très élevés) et les salaires (très bas). Cette question a, semble-t-il, été moins perçue par le grand public.

À la suite de la catastrophe, une véritable prise de conscience a lieu chez les travailleur·ses du textile, sur la nécessité de se syndiquer pour défendre leurs droits. Bravant leurs peurs, ceux-ci et celles-ci se sont syndiqué·es de plus en plus nombreux·ses, n’hésitant pas à faire grève malgré la répression antisyndicale. Dans les mois qui suivent la catastrophe en 2013, des grèves et des manifestations ont lieu pour obtenir des augmentations de salaire. En septembre 20 000 ouvrier·ères manifestent [50]. Des augmentations de salaire sont concédées. Le salaire minimum est augmenté de 77 %, passant de 28 € à 50 € par mois [51]. Mais cela part de si bas que c’est encore insuffisant pour une vie décente et l’augmentation est vite absorbée en partie par l’inflation. Cependant, les travailleur·ses ont appris à défendre leurs droits. Cela se traduit, régulièrement, par de grandes grèves pour des augmentations de salaire. Ce fut le cas en 2016. Les manifestations sont alors violemment réprimées par les propriétaires d’usines et la police. Des syndicalistes sont arrêté·es et plus de 1 600 personnes sont licenciées. Sous la pression internationale, les personnes arrêtées sont finalement libérées et réintégrées, ainsi que les personnes qui avaient été licenciées, mais les plaintes courent toujours [52].

En janvier 2019, les travailleur·ses du textile se mettent à nouveau en grève, protestant contre une augmentation du salaire minimum (83 € mensuel), qu’ils et elles considèrent dérisoire par rapport à l’augmentation du coût de la vie, en particulier du logement. Ainsi, les travailleur·ses du textile n’hésitent plus à mener des luttes syndicales malgré la répression et les résultats décevants. En décembre 2019 sort en France un film intitulé « Made in Bangladesh » [53]. Il s’inspire de la révolte d’une jeune salariée du textile, Daliya Akter, qui proteste contre le non-paiement d’heures supplémentaires et qui finit par créer un syndicat dans son usine.