Tunisie : que reste-t-il de la révolution aujourd’hui ?

La Tunisie : un pays de départ, de destination et de transit

, par CDTM 34

Un pays d’émigration de longue date

Dans les années 1960, dans un contexte de conjoncture économique favorable, un grand nombre de ressortissant·es tunisien·nes prennent le chemin de l’Europe.
Dans la décennie 1980, la situation économique se dégradant, les pays européens contrôlent et limitent l’arrivée des migrant·es sur leur sol. Ils mettent en place une politique très restrictive en matière de visas qui a pour conséquence l’organisation de parcours clandestins pour atteindre l’Europe. Depuis la Tunisie, les migrant·es empruntent des routes irrégulières et dangereuses, souvent maritimes, pour atteindre l’Italie.

La révolution de 2011 n’a pas fondamentalement changé les choses

Réfugiés du Bangladesh au Camps de Choucha - Tunisie
Photo prise le 5 mars 2011 par Mohamed Ali MHENNI (CC BY-SA 1.0)

En 10 ans (2011-2020), plus de 250 000 migrant·es traversent la Méditerranée en direction de l’Italie [1]. La majorité invoque des raisons économiques, le manque d’avenir dans leur pays et l’espoir de trouver un travail en Europe. Les transferts de fonds des émigré·es tunisien·nes vers leurs familles représentent, en 2014, près de 5 % du PIB de la Tunisie, soit autant que l’aide au développement.

Le plus souvent les « harraguas » [2] qui s’endettent pour payer des passeurs leur promettant d’organiser leur départ, affrontent la traversée de la Méditerranée dans des embarcations de fortune, au péril de leur vie. La traversée de la Méditerranée est extrêmement dangereuse. Les drames s’y succèdent, selon La Cimade, une personne sur sept meurt ou disparaît durant la traversée.
En 2021, le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES) estime à plus de 15 000 le nombre de jeunes migrant·es tunisien·nes ayant débarqué clandestinement sur les côtes italiennes parmi lesquel·les de très nombreux·ses jeunes mineur·es non accompagné·es tandis que 25 000 autres ont été empêché·es de prendre la mer par les gardes-côtes. En 2019, les Tunisien·nes représentent la première nationalité des personnes débarquant sur les côtes italiennes. Suite à l’augmentation des naufrages et des interceptions sur la route de la Méditerranée centrale, de plus en plus de Tunisien·nes tentent d’entrer en Europe par l’Espagne.

Pays de destination et de transit

Depuis les années 1960, la Tunisie est un pays de destination pour de nombreux·ses ressortissant·es en provenance des pays subsahariens, en particulier francophones. Certain·es viennent pour y faire des études dans des universités, souvent privées, ou pour trouver du travail et s’y installent durablement (un tiers sont originaires de Côte d’Ivoire).
La plupart des Africain·es subsaharien·nes arrivant aujourd’hui en Tunisie fuient des pays en guerre ou instables (Soudan, Érythrée, Somalie...) pour trouver un premier refuge et rejoindre éventuellement ensuite l’Europe. Nombreux·ses sont ceux·celles qui, confronté·es à une grande violence en passant par la Libye, traversent la frontière vers la Tunisie pour atteindre les villes de Sfax, Medenine et Zarzis.
La Tunisie est aussi une terre de refuge pour les Libyen·nes, très nombreux·ses à fuir leur pays depuis 2011.

Coopération euro-tunisienne et externalisation du contrôle des frontières de l’Europe

Avec une frontière maritime longue de 1 300 km qui, à certains endroits, ne se trouve qu’à 140 km des côtes européennes, la Tunisie est un partenaire clef pour l’Europe et le contrôle des entrées sur son sol, d’autant plus que la Tunisie est identifiée par l’Union européenne comme un pays de transit et de départ des migrant·es.

Des négociations pour des accords de coopération euro-tunisienne, ayant pour objectif la lutte contre l’immigration « irrégulière » et la réadmission des personnes concernées [3], sont lancées dans les années 2000 et poursuivies après la Révolution de 2011.

En 2018, l’ambassadeur tunisien auprès de l’Union européenne réitère le refus de son pays de devenir le garde-frontière de l’Europe et d’accueillir des camps où seraient « stocké·es » des migrant·es dont l’Europe ne veut pas ou des « plateformes de débarquement » pour les naufragé·es secouru·es en mer.

Les autorités tunisiennes semblent finalement se soumettre à la stratégie d’externalisation des frontières de l’Union européenne (UE), en acceptant notamment son aide pour le contrôle de sa frontière maritime, pour le développement économique des régions concernées par la migration et des fonds destinés à la gestion humanitaire des ressortissant·es d’Afrique subsaharienne sur le sol tunisien. L’intrication très forte entre protection des populations et contrôle sécuritaire n’est pas sans soulever une certaine ambiguïté.

Une coopération active se met en place entre pays au Nord et au Sud de la Méditerranée, pour le contrôle par des forces militaires de l’immigration dite irrégulière et pour organiser les expulsions. L’UE déploie la « mission Frontex [4] ».

Coopération avec l’Italie et criminalisation de la solidarité en mer

À partir des années 2000, des accords bilatéraux, sont conclus entre la Tunisie et l’Italie, pays en première ligne des arrivées en provenance des côtes tunisiennes.
Après la révolution tunisienne, cette coopération se renforce et, en 2017, l’Italie déclare mobiliser les forces militaires italiennes pour la surveillance des côtes tunisiennes.
La surveillance des plages et les interceptions en mer, organisées avec le concours de la France, s’intensifient. Les côtes tunisiennes se situant en aval des courants marins en Méditerranée centrale, les corps des naufragé·es sont, par centaines, rejetés sur les plages du Sud tunisien de Djerba et Zarsis. Dans l’urgence, les corps sont enfouis dans des fosses communes jusqu’à l’ouverture, par les populations locales, de cimetières offrant des sépultures décentes à ces mort·es inconnu·es.

Contrôler les frontières terrestres

La Tunisie met aussi en place d’importants dispositifs de contrôle de ses frontières terrestres pour lutter contre la menace terroriste, enrayer les activités de contrebande et le passage des étranger·ères sur son sol.
La frontière avec la Libye est renforcée par un fossé et des barbelés. Il arrive que l’armée effectue des refoulements et que les personnes qui en sont victimes réitèrent leurs tentatives de passage pour atteindre le sol tunisien. Pourtant, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) salue la politique d’accueil des autorités tunisiennes en particulier pour les personnes fuyant la Libye, victimes de violences manifestes.

Une politique de « non accueil »

Dans la réglementation tunisienne actuelle, les conditions d’entrée, de séjour et de travail des étranger·ères sont très restrictives et procèdent d’une politique législative de fermeture à l’immigration matérialisée par une réglementation datant de 1968, prise au lendemain de l’indépendance. La Tunisie a ratifié la convention de Genève relative au statut de réfugié en 1957 et son protocole additionnel en 1968. La Constitution tunisienne de 2014 reconnaît bien le droit d’asile politique dans son article 26 mais le projet de loi sur le droit d’asile, bien que préparé, n’a jamais vu le jour et aucune loi sur l’asile n’a été promulguée.

La gestion des réfugié·es est confiée à l’agence du HCR, présente en Tunisie. Le HCR a enregistré 3 920 réfugié·es ou demandeur·ses d’asile en 2021, soit 21 % de plus qu’en 2020. Très peu de demandeur·ses d’asile obtiennent le statut de réfugié·es, qui empêche le refoulement mais donne peu de droits sociaux et économiques. Les réfugié·es sont confronté·es à des conditions d’hébergement et de prise en charge médicale déficientes, du racisme, des difficultés d’accès au marché du travail. Ils et elles vivent dans l’incertitude et une grande précarité.
Le gouvernement organise des contrôles et impose une amende pour séjour irrégulier. À Zarzis, les migrant·es protestent contre la décision du HCR de les expulser vers la Libye. Dans cette situation, de nombreuses personnes tentent de rejoindre l’Italie par la traversée de la Méditerranée.

Discrimination

Malgré l’adoption d’une loi relative à l’élimination de toutes formes de discrimination raciale en 2018, le FTDES estime que 50 % des personnes venant de l’Afrique subsaharienne ont été victimes d’insultes ou de violences à caractère raciste. Ces personnes renonceraient à porter plainte par peur du comportement raciste de la police.

L’assistance aux migrant·es en Tunisie

La question de l’accueil des populations migrantes subsahariennes en situation irrégulière est un problème récent. La révolution de 2011 a provoqué un changement structurel des politiques en direction des migrant·es. Fondées à l’origine sur une approche purement sécuritaire, les politiques tunisiennes ont intégré des éléments humanitaires. Elles sont incitées à promouvoir des projets d’aide aux migrant·es gérés par des organisations non gouvernementales, par le biais de financements européens, internationaux et bilatéraux.

Des agences humanitaires et des associations

Les Agences des Nations unies : Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugié·es (HCR) et Organisation internationale pour les migrations (OIM) développent des programmes et soutiennent le travail d’associations de la société civile d’aide aux migrant·es, mais leurs moyens financiers sont limités et elles sont critiquées pour avoir intégré depuis plusieurs années, sous couvert d’aide humanitaire, les politiques sécuritaires et de contrôle des frontières des pays du Nord.

En 2011, le HCR a signé un accord de coopération avec le gouvernement tunisien. Avec d’autres organisations il vient en aide aux personnes fuyant les violences en Libye et participe à la gestion du camp de réfugiés de Choucha à la frontière tuniso-libyenne. Il appuie les actions de prise en charge des réfugié·es et la détermination du statut des demandeur·ses d’asile. L’ OIM, présente en Tunisie depuis 2016, est chargée de l’aide au retour « volontaire » des Tunisien·nes depuis l’Europe et des ressortissant·es de pays tiers depuis la Tunisie.

Le Croissant-Rouge tunisien, association tunisienne créée en 1956, assure une présence en Tunisie à travers 24 comités régionaux. L’association qui intervient dans les domaines de la santé, du social, des secours et de la jeunesse, a longtemps été l’actrice principale dans la prise en charge des populations migrantes. Elle est présente dans les ports pour accueillir les personnes débarquées et est chargée de la prise en charge des corps lors des naufrages. Ses prérogatives ont été progressivement transférées au Conseil tunisien pour les réfugiés (CTR), autre association tunisienne.

Créée en 2016, le CTR est financé par le HCR pour mettre en œuvre ses programmes. À la différence du Croissant-Rouge, il ne fait pas appel à des bénévoles. Il a pour mission de contribuer au soutien aux réfugiés et aux demandeur·ses d’asile ainsi qu’aux personnes déplacées. Il gère des programmes d’hébergement du HCR, la distribution de bons alimentaires, la prise en charge médicale et le suivi psychologique.
Terre d’Asile Tunisie coordonne les nombreuses initiatives solidaires, notamment en matière de collecte et distribution de dons, de lutte contre le Covid, de sensibilisation et d’information.

Un théâtre Forum avec des jeunes tunisien·es et subsaharien·nes

C’est un exemple parmi d’autres d’initiatives, locales au départ (une association tunisienne de théâtre-forum et une association de migrant·es subsaharien·nes à Tunis), qui ont su trouver des appuis (en l’occurrence 2 associations marseillaises) pour faire travailler ensemble à Tunis, en 2021 et 2022, 24 jeunes, en parité de genre et d’origine (tunisienne et subsaharienne). Les objectifs étaient la connaissance de l’Autre, le partage des situations vécues, l’information sur les droits des migrant·es, l’intégration dans la société tunisienne [5].