Ce que la pensée décoloniale peut apporter à l’ECSI

Introduction

Du côté de l’ECSI N° 31 – juin 2020

, par ritimo

« Ce ne sont pas nos différences qui nous divisent. C’est notre incapacité à reconnaître, accepter et célébrer ces différences. »

Audre Lorde, Our Dead Behind Us : Poems, 1986.

S’il a fallu plusieurs mois pour que le continent européen réalise que le covid-19 n’était pas un « virus chinois » [1] et qu’il allait être également touché, Il n’y a eu besoin que de quelques semaines d’état d’urgence sanitaire pour « découvrir » qu’au sein d’un même pays, la pandémie atteignait inégalement territoires et personnes.

Ainsi, la Seine-Saint-Denis, le « département le plus pauvre » de l’Hexagone, a vu son taux de mortalité doubler en mars par rapport à la même période en 2019. Dans le même temps, beaucoup ont pu craindre une « hécatombe » sur l’île de Mayotte : « Comment respecter le confinement et les gestes barrières quand dix personnes vivent sans eau courante et sans sanitaire dans une case en tôle où la température dépasse les 40°C la moitié de la journée ! » [2].
Au Royaume-uni, c’est une majorité de soignant·es « BAME » (« Black, Asian and minority ethnic ») qui payent de leur vie la lutte contre la pandémie [3]. Au Pérou, les peuples indigènes ont alerté l’ONU d’un risque « d’ethnocide (de leurs communautés) par inaction » : « seulement 4 des 10 communautés ont des établissements de santé dans cette région pauvre et reculée de l’Amazonie » [4].

L’approche systémique de l’ECSI, qui ambitionne d’aborder une thématique dans sa globalité (acteurs, enjeux, interrelations…), à un moment et un lieu précis, peut-elle suffire pour faire comprendre les inégalités données à voir sous un jour encore plus cru par la pandémie du covid-19 ?
Des outils pédagogiques décrivant les composantes et dérives de la gestion néolibérale du système de santé peuvent-ils aider à faire comprendre le nombre de mort·es en Seine-Saint-Denis ?  [5] En partie, sans doute.
Il faudrait pouvoir, dans le même temps, poser la question du rôle joué par les politiques sécuritaires, celles du travail, du logement ou de l’enfermement, du transport, de l’éducation, celles du partage et de l’appropriation des ressources… Mais aussi poser la question de la manière dont celles-ci se sont construites : depuis quel point de vue, avec quelle expérience de la société, quelle vision du monde ? Et s’intéresser au fait que les discriminations systémiques vécues, par les Mahorais·es et les habitant·es de Seine-Saint-Denis, les peuples indigènes péruviens ou les soignant·es britanniques « BAME » parmi d’autres, ne sont pas nées avec le covid-19, mais ont une longue histoire, celle de la construction de nos sociétés.
Si l’ECSI sait aujourd’hui réfléchir les « relations interculturelles », « nord/sud », ou déconstruire les mécanismes de domination de genre, elle a, jusqu’ici, peu développé d’outils d’analyse intersectionnelle et systémique des oppressions.
Et si la pensée décoloniale permet cette analyse (intersectionnelle) des mécanismes de domination et de leur processus historique, quelle transformation de l’ECSI cet apport encourage-t-il ? Dans le contenu de
ses outils ? Dans l’évolution des postures d’animation et la réalisation de points de vue situés ? Dans l’accompagnement à la recherche d’alternatives ?

Cette lettre se propose de n’être qu’un premier état des lieux, point de départ de réflexions à mener collectivement, consciente du chemin qu’il nous reste à parcourir.