L’Éducation à la Citoyenneté et à la Solidarité Internationale (ECSI)

Pédagogie et démarche de l’ECSI

, par Avenir En Héritage, ritimo

S’il fallait donner une définition brève de l’ECSI, on pourrait dire qu’il s’agit d’une pratique pédagogique visant à favoriser l’engagement citoyen en vue d’un changement. Cette définition bien sûr ne peut se suffire à elle-même pour cerner tous les enjeux de l’ECSI. Trois axes permettent de caractériser plus précisément ce qu’est l’Éducation à la Citoyenneté et à la Solidarité Internationale :

  • Il s’agit d’une démarche éducative de long terme valorisant l’intelligence collective
  • Une démarche porteuse d’une vision de la solidarité internationale juste et valorisant la diversité culturelle
  • Une démarche favorable à une citoyenneté active, moteur de transformation sociale.

Une pédagogie outillée et nourrie par l’éducation populaire

Les méthodologies de l’ECSI trouvent leurs fondements dans l’éducation populaire, née au 19e siècle au sein des mouvements ouvriers, et dans la pédagogie de l’opprimé·e née en Amérique du Sud. Le Brésilien Paulo Freire [1], à qui l’on doit cette dernière, remettait alors en cause les principes d’une éducation descendante, dans laquelle l’apprenant·e ne serait que le·la récepteur·rice du savoir de l’enseignant·e. Sa démarche peut être considérée comme révolutionnaire à bien des égards car elle vise l’auto-formation de populations peu alphabétisées, en leur faisant pratiquer l’échange, la recherche, la lecture afin de mieux comprendre l’histoire et les enjeux complexes mondiaux. Si, au 19e siècle, l’éducation populaire modifie déjà le rapport au savoir et aux livres avec la technique de « l’arpentage » [2], l’une des méthodes d’éducation populaire qui marque le plus le 20e siècle est celle du théâtre de l’opprimé, pensée par Augusto Boal [3]. Reprise dans l’ECSI sous le format du théâtre-forum [4], cette méthode permet de se mettre en situation afin de rendre visible la complexité de certaines situations, et d’essayer de construire collectivement des solutions pour dépasser les problèmes rencontrés.

Gravure créée lors d’un atelier des journées "Tout le monde déteste le travail" en janvier 2018. Licence CCO (source : http://www.lesutopiques.org/tout-changer-oui/)

Démarche pédagogique de l’ECSI : de l’information à l’action

Les démarches d’ECSI visent à questionner des conceptions du réel, des pratiques, en vue d’un changement dans la société. On pourrait identifier trois étapes dans la démarche ECSI, un triptyque souvent résumé ainsi : informer, comprendre et agir.

Informer. La première étape est essentielle : afin de provoquer l’engagement il faut donner accès à des informations plurielles, issues de sources diversifiées nécessaires pour alimenter l’esprit critique des personnes. En effet, il s’agit de participer à la transmission d’informations que chaque individu est invité à s’approprier. L’information provoque le questionnement, elle contribue à éveiller l’ouverture et la curiosité des participant·es. Dans toute démarche d’ECSI, l’accent est mis sur l’accès à une information de qualité, fiable et diversifiée.

Comprendre. La deuxième étape vise à rendre intelligibles des enjeux souvent complexes. Il ne s’agit pas par exemple d’observer les migrations en étudiant simplement les points de départ et d’arrivée des réfugié·es, mais d’en rechercher aussi les causes. L’ECSI fait appel à la « pédagogie systémique » [5] : celle-ci implique de comprendre à la fois les éléments de la réalité observée, mais également leurs interactions et interdépendances. Ainsi, si l’objectif est d’amener les participant·es à comprendre des enjeux complexes, cela ne passera jamais par une simplification de la réalité, mais au contraire par une modélisation la plus complète possible du système : seront ainsi identifié·es les différent·es acteur·rices en jeu, la diversité des points de vue, des intérêts, les facteurs d’influence, etc.

Agir. La troisième étape est celle de l’émancipation et du passage à l’action : en réévaluant les représentations en présence, nos pratiques sont remises en cause, aussi bien à l’échelle individuelle que collective. Si la compréhension d’enjeux mondiaux est nécessaire dans le processus d’éducation, elle doit s’accompagner de cette phase de réaction, indispensable pour ne pas tomber dans la frustration ou le découragement des participant·es. L’ECSI intègre donc dans son approche pédagogique la recherche d’alternatives, permettant aux personnes sensibilisées de se mobiliser.

Compréhension des enjeux mondiaux et débat

Toute démarche d’Éducation à la Citoyenneté et à la Solidarité Internationale libère la parole et est créatrice d’un espace d’échanges et de réflexions. 
C’est pourquoi on parle de pédagogie participative : chacun·e détient des compétences, qu’il ou elle peut partager avec les autres. Des questionnements naissent, des échanges et des solutions sont trouvés collectivement. Toutes ces connaissances créent alors un savoir collectif, outil de compréhension du réel. Le·la participant·e n’est pas un·e récepteur·rice passif·ve mais un·e producteur·rice actif·ve d’informations et de savoirs.

Plus qu’une simple sensibilisation à des enjeux internationaux, l’ECSI offre des clés de compréhension qui développent l’esprit critique, en créant des réflexes de mises en question des informations à disposition. C’est aussi pour cela que l’ECSI est une démarche de long terme, dans laquelle les participant·es sont invité·es à rechercher la pluralité des informations, à savoir les confronter pour se faire ensuite un avis sur des enjeux internationaux et complexes. Il s’agit d’éviter toute simplification du réel et de valoriser le débat comme outil de sa compréhension.

Rôle et posture dans l’animation d’une séance d’ECSI

L’animateur·rice n’est pas dans une posture où il ou elle transfère des compétences ou une vérité absolue, de manière descendante. En revanche, il ou elle se positionne comme facilitateur·rice, chargé·e de susciter des questionnements, de créer le doute, le débat, la participation puis l’action.
Il existe un débat entre animateur·rices d’ECSI concernant la question de leur expertise sur la thématique abordée. Pour animer une séance, il peut sembler impératif de connaître les tenants et aboutissants du sujet afin d’être suffisamment à l’aise pour l’exposer, lancer les débats et en faire ressortir les enjeux principaux. Mais il est également important de ne pas se positionner comme expert·e, au risque d’une captation de la parole au détriment des savoirs collectifs. La démarche de l’animateur·rice d’ECSI doit donc passer par une vraie phase de préparation, notamment via une approche documentaire : le réseau ritimo travaille à la collecte d’information, pour guider et outiller les animateur·rices et les citoyen·nes dans leurs questionnements.

Des outils au service de la pédagogie

La démarche d’ECSI fait appel à l’utilisation de nombreux outils pédagogiques, parfois ludiques, toujours participatifs, qui permettent de créer un cadre d’apprentissage favorable à l’expérimentation : jeu de rôle, jeu collaboratif, exposition, dessin, mise en situation, projection-débat, théâtre-forum, arpentage, débat mouvant, etc.
Les structures investies dans le champ de l’ECSI sont souvent à l’origine de la création de nouveaux outils, qui sont ensuite mis à disposition de tou·tes, pour que le savoir reste un bien commun. Les outils créés font aussi l’objet de formations entre animateur·rices d’ECSI afin de bien cerner les enjeux et les mécanismes auxquels ils font appel. En effet, les outils ne peuvent être « clés en mains » et nécessitent d’être adaptés au contexte, au public et surtout à l’objectif visé par l’animation. Sans être une fin en soi, l’outil est le support de la réflexion, il permet de se décentrer par l’expérimentation. D’où l’impératif de garder à l’esprit l’objectif de l’utilisation de l’outil, qui lui n’est qu’un moyen pour atteindre l’objectif fixé. La phase de débriefing [6] qui suit l’utilisation de l’outil d’ECSI est essentielle pour ne pas rester dans l’émotion que l’animation a pu provoquer, pour faire ressortir une critique de l’expérience vécue mais aussi aller au-delà de la seule expérimentation ou mise en situation et enfin pouvoir passer à l’action.

Notes

[1eVoir l’article d’Irene Pereira « Les enseignements de Paulo Freire : un pédagogue toujours actuel », in the conversation, février 2017 : https://theconversation.com/les-enseignements-de-paulo-freire-un-pedagogue-toujours-actuel-73079

[2« L’arpentage » est une technique de lecture collective qui vise à désacraliser le livre comme objet et à construire un savoir commun

[3« La méthode Augusto Boal » racontée par la compagnie NAJE : « L’objectif de la méthode du Théâtre de l’Opprimé est de donner aux citoyens qui veulent exercer davantage leur citoyenneté un outil de parole, mais aussi d’analyse d’une réalité, de construction d’une volonté et de préparation à l’action concrète. » http://www.compagnie-naje.fr/note-sur-la-methode-augusto-boal/

[4« Le théâtre-forum est l’outil le plus spectaculaire de la méthode » selon la compagnie du théâtre de l’opprimé (compagnie fondée à Paris par Augusto Boal en 1979). http://www.theatredelopprime.com/compagnie/theatre-forum/

[5L’approche systémique en pédagogie permet d’appréhender une thématique dans sa globalité, de rendre visibles les interactions entre acteur-rices et de démêler les enjeux, impacts et moyens d’action sur cette même thématique.

[6Le « debriefing » est le temps de retour sur le jeu, où chacun·e peut exprimer son ressenti mais aussi analyser ce qui s’est passé pendant l’animation. Il permet de sortir du jeu (ou du personnage joué) pour passer au temps de déconstruction puis de passage à l’action.