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Villes méditerranéennes, les enjeux d’un développement égalitaire

A Marseille, des quartiers nord oubliés et isolés

, par 15-38 Méditerranée , CHARBONNIER Coline

Dans la grande ville du sud de la France, les quartiers nord sont parmi les plus pauvres du pays. Depuis la multiplication de l’habitat collectif dans les années 1980, ils ont été peu à peu délaissés, laissant la population éloignée des services publics de base. Des services qui sont pourtant vecteurs de développement.

Vue depuis le ter qui mène à Saint-Antoine dans les quartiers nord de Marseille. Crédit : Coline Charbonnier

Perchées sur les collines environnant Marseille, les tours des Quartiers Nord bénéficient souvent des plus belles vues sur la mer… mais à regarder plus près du sol, ces grands ensembles souffrent souvent du manque d’entretien et d’isolement, laissés pour compte aux confins de la ville. Selon l’Insee, cinq arrondissements de Marseille figurent parmi les communes les plus pauvres de France métropolitaine, dont le 15ème et le 14ème arrondissement, qui avec le 16ème arrondissement sont réunis sous l’appellation « Quartiers nord ». Avec près de 72 000 habitants, le 15ème arrondissement connaît un taux de pauvreté de 42,3 % [1]. Pour assurer le développement de ces territoires, l’accès au service public comme le transport, l’éducation, ou l’emploi semble primordial, mais il est aujourd’hui limité.

La mer au loin scintille… Certains n’y sont jamais allés. Dans la cité phocéenne, un enfant sur deux ne sait pas nager à l’arrivée en 6ème. Le manque d’infrastructure et la difficulté d’accéder aux piscines municipales n’y sont pas étrangers. Selon un rapport de la Cour régional des comptes de PACA daté de 2017, le taux d’équipement de la ville est en dessous des grandes villes françaises. L’écart se creuse du côté des quartiers nord, avec un taux d’équipement de 4,3 m2 de bassin pour 1 000 habitants, contre 8m2 dans le centre ou l’est de la ville. A Lyon, la moyenne est de 17m2.

Le manque d’investissement dans de nouvelles infrastructures est directement pointé dans le rapport de l’institution, alors même que le dossier des piscines devait être une priorité de la municipalité depuis 2008. Selon Soraya, membre du Syndicat des Quartiers Populaires de Marseille (SQPM), cette gestion est symptomatique de la vision des élu·es sur les habitant·es de ces quartiers : « l’adjoint aux sports en charge des piscines à la ville a lui-même déclaré que la natation ne faisait pas partie de « notre » culture. Comment voulez-vous que les choses évoluent ? », demande-t-elle, sans attendre de réponse. Ce manque d’infrastructure, Yanis Fatnassi le connaît bien. Jeune nageur aujourd’hui étudiant en Science Politique à Aix-en-Provence, il évoluait jusque très récemment en championnat régional. Né dans les quartiers nord, sa passion pour la natation débute alors qu’il entre en 6ᵉ. Mais l’organisation des sessions d’entraînement est loin d’être évidente : « je m’entraînais cinq jours par semaine. Pour me rendre à la piscine Lamartine, un seul bus passe par chez moi tous les quarts d’heure. Si je le loupais, c’était mon temps d’entraînement qui était rogné. Pendant les vacances scolaires, la piscine fermait. Je devais donc me rendre dans la piscine la plus « proche » dans le 3ᵉ arrondissement, ce qui nécessitait de quitter mon domicile à 14 heures 30 pour un entraînement qui commençait à 17 heures. »

Carte de la pauvreté à Marseille. Insee 2012

Le jeune homme s’accroche pourtant. Mais au niveau régional, les courses ont lieu dans des bassins olympiques de 50 mètres. Un seul bassin lui permet de s’entraîner sur cette distance à Marseille. Un bassin privé, celui du Cercle des nageurs de Marseille, au bord de la mer. Célèbre pour avoir vu passer les plus grands nageurs français, mais très sélecte sur les personnes pouvant le fréquenter : « il existe bien un autre bassin de 50 mètres à Marseille ; la piscine de Luminy. Mais il est fermé pour travaux et ne devrait pas rouvrir avant 2020 », précise le jeune homme. Dans son rapport, la Cour régionale des comptes conclut, pas très optimiste, qu’au rythme des dépenses engagées dans le cadre du schéma directeur de développement de l’offre de piscine, l’objectif ne sera pas atteint avant une cinquantaine d’années.
Manque d’infrastructures, infrastructures en état de délabrement

Les piscines ne sont pas les seuls équipements à faire défaut. Dans le 15ᵉ arrondissement, une seule bibliothèque, celle de Saint André, menacée de fermeture dans les prochains mois. Une nouvelle médiathèque devrait s’ajouter à l’offre culturelle dans le secteur, elle est attendue depuis plus de dix ans. La première pierre n’a pas encore été posée. La ville compte aujourd’hui deux fois moins de bibliothèques que Lyon.

L’enclavement des quartiers nord n’est pas nouveau. Historiquement ventre de l’industrie marseillaise, ils sont constitués de petits îlots villageois. L’arrivée de populations immigrées a donné lieu à la construction d’habitats collectifs à partir des années 1960. « Ces territoires abritent des personnes de mêmes origines, avec les mêmes problématiques. Dans le même temps, les moyens engagés ne sont pas à la hauteur de la densité de population », raconte l’architecte André Jollivet qui mène des projets dans plusieurs cités à partir des années 1980. « Des études ont par exemple démontré que le ratio entre le personnel de nettoyages des rues et le nombre d’habitant·es était plus faible qu’ailleurs ». Les copropriétés se dégradent. Dix ans après leur construction, les architectes sont rappelé·es pour réhabiliter les immeubles. « Imaginez le coût de ces politiques de logement alors que les crédits pour la construction courent sur 45 ans. On nous appelle pour réparer, refaire. Ajoutez à cela le coût social avec par exemple la mise en place de centres d’animation pour les jeunes, le coût sécuritaire pour gérer la criminalité ». Aujourd’hui, les cités ne sont pas en meilleur état. Certaines doivent tout simplement être démolies, d’autres sont rénovées, au cas par cas. La situation dans les écoles des quartiers du nord de la ville est bien souvent catastrophique. Elles font souvent la une des journaux locaux et nationaux pour des raisons variées liées à l’amiante, aux punaises de lit ou à l’effondrement de plafond, comme dans l’école élémentaire Clair-Soleil en octobre 2018. Récemment, le site d’investigation Marsactu révélait que l’évacuation des toilettes d’une école rénovée quatre ans plus tôt dans le 14ème n’avait jamais été reliée au tout à l’égout

« Assignation physique à résidence »

Pour Yanis Fatnassi, l’entrée à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence siffle la fin de la compétition, mais pas celui du casse-tête des déplacements. Les transports publics représentent un enjeu prioritaire de développement pour ces quartiers. Si en centre-ville les habitant·es bénéficient de trois lignes de tram, deux lignes de métro et d’une pluralité de lignes de bus, dans son quartier, seules trois lignes de bus circulent. Se rendre à la gare Saint-Charles peut prendre jusqu’à une heure trente. Deux gares de TER sont bien en service sur ce territoire, à Saint André et Saint Antoine, mais impossible d’y prendre un ticket, toutes les bornes ont été supprimées. « Et les retards sont courants », précise Yanis. « Cela n’incite pas à sortir de chez soi ». Une situation synonyme « d’assignation physique à résidence visant à freiner la mobilité d’une certaine partie de la population », selon Soraya du Syndicat des Quartiers Populaires pour qui la question des déplacements est prioritaire. « Les habitant·es de ces quartiers ne sont pas autorisé·es à circuler et de fait, n’ont pas accès à certains équipements publics comme, par exemple, la grande bibliothèque régionale de l’Alcazar située dans le centre de Marseille », explique-t-elle.

Au milieu des tours, des solutions émergent pourtant par petites touches. La question de la mobilité est par exemple un enjeu de développement économique. De nombreuses entreprises choisissent de s’installer dans ces zones où le foncier est encore disponible et moins cher que dans le reste de la ville. La zone regroupe 7 700 entreprises publiques ou privées qui emploient 85 000 personnes. Leurs directions ont bien compris l’intérêt de développer l’offre de transport afin de faciliter et de fidéliser le recrutement.

« Cap au nord entreprendre » est une association. Sujet central de ses activités : comment vivre avec son environnement dans le cadre de l’entreprise. Ses 280 membres se réunissent notamment au sein de commissions autour de quatre grands thèmes, dont celui de la mobilité. Depuis 2012, plusieurs initiatives ont été mises en place et testées. « Face aux difficultés d’accès au métro Bougainville (le seul dans le secteur), des services de micro navettes sont proposés pour conduire les salarié·es dans les différentes entreprises qui en font la demande », explique Alexandre Fassi, secrétaire général de la structure. Pour favoriser le covoiturage et aider notamment celles et ceux qui ne possèdent pas de véhicule personnel, un parking relais devrait être aménagé sur le parking d’un grand centre commercial du nord de la ville. Enfin, un partenariat avec l’application « mon chaperon » permet de lutter contre le sentiment d’insécurité des salarié·es et de les mettre en relation afin de faire du co-piétonnage sur les derniers kilomètres pour rejoindre l’entreprise.

L’association a bien cerné l’enjeu derrière la question des transports dans le secteur. Depuis 2017, une référente mobilité a été recrutée : « car les besoins en emploi ne peuvent se détacher des besoins de se déplacer », rappelle son secrétaire général. Il assure que le territoire en croissance est une source potentielle de développement au cœur de la métropole avec un bassin d’emploi à exploiter. Cela nécessite d’intégrer ce territoire à la politique de transformation de la ville. Alexandre Fassi en est convaincu, même s’il reconnaît que cette vision n’est pas encore partagée de tous. Pour répondre aux besoins des entreprises, les jeunes doivent être formé·es. Ici, le privé se substitue donc à l’Etat et aux collectivités locales. Une privatisation de la gestion des transports qui posent la question de l’accès aux populations non salariées ; étudiant·e·s, chômeur·ses, retraité·e·s.

Face à l’abandon, l’action collective

Face à ce constat d’abandon, l’action collective s’organise. Elle est au cœur de la démarche du Syndicat des Quartiers Populaires de Marseille : « Notre volonté est de créer des ponts entre les différentes luttes afin de penser les questions à l’échelle globale », explique Soraya. Récemment, les habitant·es de la copropriété de Maison Blanche (14ᵉ) en ont été un exemple. Lassé·es des accidents à répétition sur une route où les voitures accélèrent à proximité d’une école, et alors même que certain·es demandent ralentisseurs et panneaux de signalisation depuis des années, les voisin·es bloquent la route pendant trois jours en septembre 2018. Ils finissent par obtenir des travaux d’aménagement. « Cette mobilisation collective a marqué les esprits et a montré que des initiatives solidaires permettent de gagner certaines batailles », raconte Soraya.

L’effondrement de deux immeubles dans le quartier de Noailles au centre de la ville le 5 novembre 2018 a donné lieu à une réaction solidaire et à l’union de différents collectifs dans toute la ville : « Noailles est le ventre de la misère de Marseille. Nous devons aujourd’hui politiser « nos blessures sacrées » afin de repenser la manière dont l’État et la ville gère le territoire », lance Soraya en citant Césaire.

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