Villes méditerranéennes, les enjeux d’un développement égalitaire

En Algérie, les villes se transforment pour répondre à la crise du logement

, par 15-38 Méditerranée , BERATTO Leïla

Priorité politique revendiquée, la construction de logements pour permettre aux Algérien·nes d’accéder à la propriété a transformé le visage des villes algériennes. Partout dans le pays se construisent des cités, faites de barres d’immeubles, mais insuffisamment équipées. Ce qui a un impact sur les modes de vie.

La nouvelle ville de Sidi Abdellah, en périphérie d’Alger, en juillet 2018. Elle contiendra, à terme, 50 000 logements. Crédit : Bachir.

« Ici, c’est le bloc F. Il y a autant de blocs que de lettres de l’alphabet, et ils continueront encore ». Les immeubles se suivent, identiques, à perte de vue. Les rues sont vides. Il n’y a guère que quelques ouvriers et des futur·es habitant·es qui viennent repérer le logement qui leur a été attribué avant d’en recevoir les clés. Au pied de la colline, sur la grande avenue principale, du linge est suspendu aux fenêtres, quelques magasins et cafés sont ouverts au rez-de-chaussée des immeubles. Environ 4 000 logements ont été attribués et sont habités. A terme, la nouvelle ville de Sidi Abdellah, à 25 kilomètres à l’ouest d’Alger, en comptera 50 000. « Mes parents ont fait une demande de logement AADL en 2001, raconte Oussama. Ils l’ont obtenu début 2018 ». Lancée en 2000, l’AADL permet aux habitant·es qui gagnent entre 24 000 dinars et six fois le Salaire minimum (fixé à 18 000 dinars), et qui ne sont pas propriétaires, d’acheter un F3 à 2,1 millions de dinars (environ 15 600 euros) ou un F4 à 2,7 millions de dinars (plus de 20 100 euros). Les propriétaires doivent payer 25 % du prix, divisé en 4 tranches, lors de l’attribution du logement. Puis ils s’acquittent de mensualités de 6 500 ou 8 400 dinars pendant 20 ans. Mais pour que les logements soient effectivement construits, il a fallu attendre longtemps. « On a grandit dans l’appartement de mes grands-parents, à Hussein-Dey, mes parents, ma soeur et moi. Aujourd’hui, on est content·es d’avoir plus d’espace », sourit Oussama. Le jeune homme ne vient pourtant que les week-ends. « Comme il n’y a pas beaucoup de moyens de transport, je dors chez ma grand-mère la semaine, pour pouvoir aller au travail. Et c’est à Hussein Dey que j’ai mes amis, c’est là-bas que j’ai mes entraînements de sport ». Dans son nouveau quartier, il apprécie le calme mais il souligne le manque des équipements : « Il y a un commissariat, une mosquée et un lycée. Mais il n’y a qu’un seul café et quand ma mère veut faire des courses, on retourne à Alger ».

A 400 kilomètres de là, dans la périphérie d’Oran, Amin gare sa camionnette au pied d’un immeuble vide. En cette fin de journée, cet entrepreneur en bâtiment de 32 ans vient faire avancer les travaux de son nouveau logement AADL. « Quand on a obtenu les clés, il a fallu tout refaire. Le carrelage n’était pas droit, le branchement de l’électricité était fait n’importe comment, et la peinture, c’était désespérant », soupire-t-il. Il a déjà dépensé 300 000 dinars pour remettre à neuf son appartement. La plupart de ses futurs voisins sont dans le même cas. « La formule AADl est un moyen d’avoir accès à la propriété, et c’est positif. Mais il y a beaucoup de contraintes ». Il sait que les histoires de logement ne sont « jamais simples ». En 2007, ses parents ont eux aussi bénéficié d’un logement grâce à l’aide de l’État. A cette époque, le logement, acheté sur plan, coûte 2,5 millions de dinars. L’État en paie 500 000 dinars et soutient les entrepreneurs privés qui les construisent en vendant des terrains à prix réduits et en subventionnant les matières premières. « Au final, le logement était plus petit que ce qui avait été promis. On n’a jamais pu y habiter et mes parents cherchent à le vendre aujourd’hui », explique Amin.

Construire vite et beaucoup

En 2018, 200 000 logements ont été attribués selon les autorités algériennes. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika en 1999, la politique du logement a été l’une des priorités des autorités. En 2016, 2,8 millions de logements avaient été livrés, dont environ 1 million entre 2014 et 2016. Une politique du chiffre se met en place, il faut construire vite et beaucoup. Les programmes sont alors confiés à des entreprises étrangères, principalement chinoises ou turques, et pour rentabiliser les coûts, la taille des programmes de logements augmente. Les autorités créent ce qu’on appelle les « villes nouvelles » ; d’immenses alignements d’immeubles regroupés en périphérie lointaine d’une ville. Parmi ces villes, Sidi Abdellah où vivent Oussama et sa famille.

Les grands ensembles architecturaux font partie de l’histoire du pays. Alors que l’Algérie est toujours un département français, et que Jacques Chevalier le maire de la capitale, l’architecte Fernand Pouillon y construit les bâtiments de Diar Es Saada (732 logements), Diar el Mahçoul (1 550 logements) et la cité de Climat de France (5 000 logements). A l’époque, l’objectif des autorités est de reloger la population algérienne musulmane qui vit dans des bidonvilles. En 1958, alors que la guerre d’indépendance a commencé, d’autres grandes cités sont construites dans le pays, après que le général De Gaulle ait lancé le Plan de Constantine. C’est là que se généralisent les ensembles de plus de 1 000 logements, car pour les autorités françaises il faut « faire vite » pour contrecarrer le FLN (Front national de Libération).

A l’indépendance, les autorités algériennes rompent avec ces deux dynamiques. La crise du logement a été atténuée : de nombreux logements laissés vacants par le départ des Européen·nes ont permis à des familles de se loger. En 1974, le gouvernement crée les zones d’habitat urbain nouvelles (ZHUN). « Les autorités voulaient loger le plus grand nombre d’habitant·es, à un coût moindre, mais avec une utopie socialiste : les nouveaux logements devaient permettre de transmettre aux habitant·es les valeurs de modernité et de vivre-ensemble. Il y avait une réflexion sur la composition architecturale », explique Safar Madani Zitoun, sociologue et urbaniste à l’Université d’Alger 2. Mais la crise du logement reprend, les besoins augmentent. « Au final, parce qu’il le fallait, on vide les ZHUN de leur aspect idéologique, et on construit des logements similaires de partout, à Alger comme à Béchar. Il y avait une idée égalitariste. Cela a abouti à une standardisation architecturale dans tout le pays », ajoute Safar Madani Zitoun.

La cité de Diar El Kef, au dessus du quartier de Bab el Oued, en mai 2016. Elle a été construite lors de la guerre d’indépendance, à la faveur du Plan de Constantine. Crédit : Bachir.

En périphérie, insuffisance de services et exclusion

L’intervention du Fonds monétaire international (FMI) et la mise en place des réformes structurelles en 1994 impact la politique d’habitat : les types de logements construits par l’Etat doivent se diversifier. C’est ainsi que naissent les différentes formules : logement social, AADL, LSP ou LPP pour les plus aisé·es. Pourtant, la période de terrorisme [1] a généré un exode rural important et provoqué une nouvelle crise aiguë du logement. En 1999, lorsque Abdelaziz Bouteflika est élu Président, il donne la priorité à la Réconciliation nationale. Dans la Charte qu’il propose au vote lors d’un référendum, il promet l’amnistie aux terroristes qui déposent les armes s’ils ne sont pas responsables de meurtre, mais aussi la construction de logements pour favoriser la réconciliation. Cinq ans plus tard, 600 000 habitations ont été édifiées : c’est un tiers de ce qui a été construit entre l’indépendance et son arrivée au pouvoir.

Mais les urbanistes s’inquiètent des aspects négatifs conséquents à cette construction de masse. Le premier constat, partagé également par les habitant·es, c’est le manque de service. Dans une étude sur la ville de Batna (au sud est d’Alger) publiée en 2003, Farida Naceur et Abdallah Farhi soulignent que le fait qu’hormis une école primaire et un collège, la ZHUN-1, avec 3 100 logements et plus de 23 000 habitant·es, n’offre pas les services nécessaires pour répondre aux besoins des habitant·es : « Cette insuffisance de services au niveau de la Z.H.U.N. contraint les occupant·es à se déplacer au centre-ville même pour les besoins de première nécessité. Les déplacements au centre-ville sont fréquents, ce qui induit une réduction des temps de séjour à l’intérieur des cités et entrave les possibilités de consolidation des liens de voisinage. En conséquence, sont renforcées les attitudes de repli des habitant·es à l’intérieur de leur logement. La non-connaissance entre voisin·es des différents blocs rend difficile l’identification des auteur·es des actes de vandalisme », écrivent-ils.

Le sociologue et urbaniste Madani Safar Zitoun a étudié la région de Constantine et sa grande nouvelle cité « Ali Mendjli ». Il évoque également une « immense cité dortoir ». Il souligne cependant que depuis 2014, les choses se sont améliorées, grâce à la centralisation des budgets. Jusqu’à présent, le ministère de l’Habitat ne gérait que la partie logements du quartier et la construction d’une école ou d’un centre de santé relevait du ministère de l’Éducation ou de la Santé. « Désormais, l’OPGI, l’Office de promotion et de gestion immobilière, rassemble tous les financements liés au secteur dont il a la charge. Cette centralisation permet aux écoles d’être construites beaucoup plus rapidement. Avant, 10 ans pouvaient s’écouler entre l’arrivée d’habitant·es et l’ouverture d’une école dans un nouveau quartier. L’architecte qui dessine les immeubles de logement peut aussi s’occuper de l’école, ce qui permet une plus grande cohérence architecturale », explique Madani Safar Zitoun.

L’urbaniste Rachid Sidi Boumedine estime pour sa part que la politique de logement de l’Etat, qui vise à construire des grands ensembles en périphérie lointaine, posera un problème d’exclusion. Notamment, parce que c’est dans ces grands ensembles que les autorités relogent les familles qui vivaient dans des habitats précaires : « Les familles s’appuient sur leur tissu social ancien, familial ou tribal, ou celui qu’elles ont constitué au cours de leur vie dans la ville. Le relogement a une facette de délogement qui entraîne (...) des mutilations ou des démembrements de ces réseaux et de ces grappes familiales », analyse Rachid Sidi Boumedine. L’urbaniste affirme qu’à terme, Alger se divisera entre les quartiers centraux habités par les plus riches et où se situeront les commerces de luxe, et de l’autre les plaines et les faubourgs industriels qui deviendraient des « Medina Djedida » (nouvelles villes) et leurs souks (marchés) spécialisés : « le capitalisme algérien aura ainsi réussi, subrepticement, avec un autre standing mais avec le même résultat global, à reconstituer à la fois une ville formelle et une « ville arabe » où les habitant·es des bidonvilles habiteraient ».

L’utopie d’une ville moderne

Cependant, Madani Safar Zitoun nuance : « Il y a effectivement un sentiment d’exclusion des habitant·es, qui se sentent loin de la ville, la sensation également d’être dans un ghetto où il n’y a pas de vie. Cependant, les relogements en Algérie se font par groupe de 200 ou 300 familles. Les solidarités peuvent se maintenir. Même si cela génère des situations d’affrontements, entre groupes d’individus, lorsque des jeunes tentent de s’attribuer des espaces publics pour gagner de l’argent, pour en faire des parking par exemple. Il y a effectivement des zones où il y a des situations explosives, mais il y en a beaucoup d’autres plus sereine ». Aujourd’hui, les urbanistes algériens, à l’initiative de l’Université d’Alger 2 et de l’Ecole publique d’architecture et d’urbanisme (EPAU) étudient les différentes formes de mobilisations citoyennes qui se créent dans ces nouveaux quartiers. « On constate qu’il existe des exemples concrets où les habitant·es prennent en charge les problèmes de leur zone d’habitat et parviennent à améliorer l’espace dans lequel ils vivent, en créant des espaces communs, comme des jardins communautaires », résume Madani Safar Zitoun.

Au rez-de-chaussée du Musée d’art moderne d’Alger, les architectes Nacym et Sihem Baghli, ont réuni le 26 janvier 2019 des professionnel·les de la ville autour du projet « Djisr El Djazair ». Au départ, il y a un projet un peu fou de pont qui relierait les baies d’Alger d’est en ouest, en faisant de la mer un point central, partie prenante de la capitale. Mais ce couple veut surtout redynamiser la réflexion autour d’un projet de société : comment bien vivre dans la ville ? Après avoir présenté leur projet architectural en 2017, ils lancent un concours de projet au sein de la communauté étudiante puis poussent au débat. Ce jour-là, alors que le modérateur interroge sur « la ville de demain », Yasmine Terki, responsable de Cap-Terre, le centre algérien du patrimoine culturel bâti en terre, tranche : « Quand j’ai cherché des modèles de ville intelligente, je ne les ai trouvés que dans les centres historiques. Ils étaient le produit de notre culture et respectaient notre environnement. Or aujourd’hui, on produit des villes folles qui détruisent la planète, qui nous détruisent ». A l’issue de la rencontre, après avoir consulté des centaines de professionnel·les, Nacym et Sihem Baghli annoncent qu’un groupe de travail sera constitué, avec un objectif : faire en sorte que l’utopie d’une ville nouvelle, où il fait bon vivre, devienne un jour réalité.

Notes

[1En 1992, la poussée électorale du Front islamique du salut (FIS) amène le gouvernement à suspendre le processus démocratique et à décréter l’état d’urgence. C’est le début d’une longue crise : assassinats, attentats, massacres, répression… Les historiens désignent cette période comme la « décennie noire » car les tueries et les affrontements entre l’armée et les groupes terroristes perdurent jusqu’en 2002 avec le déclin du GIA (Groupe islamique armé). En 2005, Abdelaziz Bouteflika, devenu Président, organise un référendum proposant l’amnistie pour les combattants.

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