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Au Pakistan, les Kalash, un peuple vivant !

Quel devenir pour le peuple kalash ?

, par CIIP , SAVOYE Philippe

L’ethnie et la religion kalash vivent-elles leurs dernières décennies ? On pourrait le penser au regard de l’importance de sa population : environ 100 000 membres il y a plus d’un siècle, 40 000 au milieu du siècle dernier et seulement 4 000 aujourd’hui. Il n’en est rien et les chiffres montrent une (légère) croissance démographique ces dernières années… et une volonté partagée de faire vivre son identité.

La culture kalash a été jusqu’ici préservée grâce à l’isolement et au strict respect des traditions. Pourtant elle est aujourd’hui menacée par un environnement musulman omniprésent (que certains qualifient de « prosélytisme ») et par l’évolution sociétale.

Danse. Photo : Philippe Savoye

Dans cette République islamique où toute loi doit être conforme au Coran, l’expression des minorités, notamment religieuses, est confrontée à des difficultés majeures. La présence musulmane se fait grandissante dans les trois vallées où résident les Kalash et elle est désormais largement majoritaire. La scolarisation dans les écoles publiques où l’islam est enseigné dévalorise les croyances des enfants kalash. Les études secondaires et supérieures « à la ville » amènent le jeune à se retrouver dans un environnement où ses valeurs sont ignorées, voire bafouées. Qu’il soit par amour ou forcé, le mariage d’une jeune femme avec un musulman entraîne « automatiquement » l’abandon de sa culture, la rupture avec son identité originelle, la séparation familiale. Le zèle pratiqué par certains imams fait peu à peu son œuvre et marginalise les croyances kalash et par là-même les Kalash au cœur de leurs croyances. Cependant, l’État a son rôle à jouer. La volonté de faire reconnaître l’identité kalash au rang de patrimoine immatériel de l’humanité, via l’UNESCO et l’inscription de la religion « kalash » sur la carte nationale d’identité [1], au-delà de l’aspect symbolique, permettraient à cette minorité de renforcer nationalement sa reconnaissance.

La culture est un espace protecteur dans lequel une communauté coexiste et perpétue son mode de vie. Cependant, elle est en lien direct avec son environnement. Hier l’environnement se limitait aux trois vallées et à la région de Chitral. Aujourd’hui, il est devenu « mondial », par la capacité de communication, par les informations qui arrivent tous azimuts.
Le quotidien kalash se vit dans la modernité, Internet est présent, l’information des quatre coins du monde entre dans chaque foyer. Chacun possède son portable. L’activité professionnelle entraîne nombre de Kalash à vivre en ville, du moins durant la semaine. Une part de plus en plus importante de la population n’a jamais connu le troc, mais la valeur marchande des biens et la place centrale de la roupie, etc. Un décalage apparaît chez nombre d’entre eux entre la vie « dans un monde contemporain » à l’ouverture internationale et des croyances qui peuvent sembler désuètes, dépassées car régulièrement sous le feu d’une certaine hostilité. Lentement ces valeurs s’érodent par une « déculturation » de la jeunesse qui n’ancre pas sa vie journalière dans ses origines. Se « rebeller » dans le cadre de ses études, de son travail entraîne automatiquement une rupture avec son environnement quotidien, sans guère de soutien extérieur.

Certains s’accrochent aux croyances ancestrales et aux rituels séculaires qui ont offert une harmonie millénaire à leur peuple. D’autres souhaitent un aménagement des coutumes dans ce monde aux nouvelles conditions de vie, intégrant notamment les perspectives économiques qu’elles peuvent offrir. Le peuple kalash ne peut se replier sur lui-même, sous peine de disparaître. Cela ne signifie nullement qu’il doit renoncer à ses valeurs, à ses coutumes, à ses croyances, au contraire il doit les renforcer pour affermir son identité, étape d’autant plus essentielle qu’il s’agit d’une transmission orale. Cependant, en parallèle et dans le même temps, il doit s’ouvrir, s’inscrire dans une « perméabilité » avec ce qui se passe autour de lui : négocier tradition et modernité. Pour que la culture kalash reste vivante, il est essentiel que les jeunes générations (davantage confrontées que les plus âgés à l’évolution du monde) prennent le témoin des mains des anciens pour faire perdurer leurs racines.
Les leaders kalash ont bien conscience que la réponse leur appartient et, comme l’exprime Zarin, l’un des responsables de l’office du tourisme de Chitral : « il est essentiel que les Kalash maîtrisent leur développement au sens plein du terme ; nous devons agir de façon à ce qu’au plus haut niveau de l’État l’information véhiculée auprès des médias, de la population, affirme les principes de notre religion et faire ainsi qu’elle soit reconnue en tant que telle et non comme un folklore ».
Un plan trisannuel sur les pratiques et ressources traditionnelles a été élaboré intégrant notamment les dimensions culturelle (architecture, gastronomie, artisanat) et archéologique (avec notamment l’achat de maisons historiques par le département archéologie de la province), la formation de jeunes qui deviendront les interlocuteurs de la population pour mettre en valeur ce patrimoine. Est également affirmée la volonté de développer un écotourisme en nombre limité et « uniquement sur réservation » en direction de l’international, afin de véhiculer une image de marque positive des vallées et de la population kalash.

Dans cet environnement et ce contexte, l’identité kalash continue à être portée avec fierté par la très grande majorité, avec un sentiment d’appartenance à une minorité libre au sein d’une culture enracinée que les générations successives ont su rendre vivante. Les Kalash ont bien conscience de l’importance de ne pas se cantonner à une situation de « survie », mais d’étendre chaque jour davantage leurs racines, en misant notamment sur l’éducation. La générosité qui fonde la réputation des hommes, la volonté affirmée par les femmes, l’attention portée à l’éducation des enfants, la pérennisation du kalasha, la survivance des médecines traditionnelles et naturelles, la croyance dans les dieux et esprits de la nature, le dialogue avec les fées, la transmission du savoir ancestral par les kasis, etc. sont autant de richesses qui ne se paient pas en roupie, mais en identité individuelle et collective.

Un proverbe kalash précise : On naît homme, mais on devient humain, symbole d’une identité qui se projette dans l’avenir.

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