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Au Pakistan, les Kalash, un peuple vivant !

Les relations à l’État pakistanais

, par CIIP , SAVOYE Philippe

La préservation de la culture kalash

Afin de préserver la culture kalash, et par là-même son peuple, des démarches ont été entreprises depuis quelques années auprès de l’Unesco (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) afin d’inscrire les fêtes et rituels kalash au patrimoine immatériel de l’humanité. L’organisation nationale « LokVirsa », mandatée pour « préserver, documenter et promouvoir le patrimoine culturel du Pakistan » se dit concernée par cette démarche. Cependant, après différentes réunions tenues dès 2012, à ce jour le gouvernement n’a déposé aucun dossier, selon Sajid Munir, porte-parole de l’Institut national du patrimoine folklorique [1]. Le Réseau de développement du peuple kalash (KPDN) déplore que les autorités ne prennent pas au sérieux cette demande. Si cette reconnaissance ne réglerait pas tous les problèmes de cette minorité, elle aurait un effet démultiplicateur pour asseoir davantage l’importance de sa survie, de son développement et stimuler l’État à légiférer pour qu’il en soit ainsi. Par suite de la faiblesse du nombre de ses membres et l’absence de diaspora, la communauté kalash ne bénéficie guère d’appuis internationaux.

Une démarche sécuritaire tous azimuts

Au-delà du passeport et du visa pakistanais, l’entrée de tout étranger dans la région Khyber Pakhtunkhwa est soumise à une déclaration nominative. De plus, la présence de tout étranger dans le district de Chitral nécessite une autorisation officielle ; pour raison de sécurité, un policier lui est automatiquement affecté durant tout son séjour. Le chef de la police du district de Chitral précise « j’ai bien conscience de vous occasionner des gênes mais j’obéis aux instructions gouvernementales ».
A la fin des années 1970 et notamment à partir de 1979 au moment de l’intervention soviétique en Afghanistan, de nombreux Afghans s’installent dans la région frontalière et y sont accueillis par les Deobandis pakistanais, les homologues locaux des wahhabites saoudiens, les plus fanatiques des musulmans [2]. Pour raisons religieuses, les Kalash (mais également les Ismaéliens et d’autres minorités) subissent alors de multiples attaques des talibans et de musulmans locaux. Cette situation occasionne de nombreux morts et la population kalash se serait réduite à 2 000 membres. Même si la situation s’est apaisée, notamment suite à l’intervention de l’armée et des autorités pakistanaises, ces deux dernières années, deux bergers ont été tués par des talibans dans les alpages.

Cette notion de « sécurité » est omniprésente et la fête de Joshi mobilise policiers, forces spéciales, commandos, militaires, etc. Les moyens employés semblent « irréels » : drones, militaires sur les toits, portiques de détecteurs de métaux, etc. L’hébergement chez l’habitant est strictement interdit pendant les fêtes, toujours pour raison de sécurité.

Les relations avec les musulmans

Les minorités religieuses et ethniques subissent brimades et terreurs de toutes sortes, à travers l’ensemble du pays (à commencer par les Baloutches, qui représentent 4 % de la population). Les Kalash n’échappent pas à cet état de fait et, sans chercher à remonter aux fondements de l’histoire, il est important de les situer dans leur contexte.
Dès le 16ème siècle, les « musulmans chitralis » se lancent dans une islamisation de la région de Chitral, alors aux mains des Kalash, d’abord sous la forme du djihad, puis de façon larvée et discriminatoire. « La cohabitation entre musulmans et Kalash aujourd’hui engendre un type particulier de relations, placé sous l’ambiguïté de la position du Pakistan, obligé par ses principes constitutionnels de protéger les Kalash et poussé par ses principes islamiques à réduire les infidèles. La réalité locale et quotidienne oscille donc entre ces deux tendances. » [3] La violence physique mise de côté, la démarche est plus sournoise et, concrètement, on peut parler d’une politique de « colonisation ».
A l’avènement du Pakistan en 1947, la roupie s’impose comme base des échanges. Habitués au troc et ne connaissant pas la valeur de la monnaie, des Kalash cèdent leurs meilleures terres aux premiers musulmans qui viennent s’installer dans les trois vallées pour des montants dérisoires (parfois une ou deux roupies !) [4]. Ces nouveaux arrivants bâtissent des maisons, des mosquées, des écoles publiques et, sur le principe de la scolarité obligatoire, les enfants kalash suivent les préceptes du Coran, sous l’autorité d’instituteurs musulmans. Des imams locaux continuent leur croisade afin de « racheter l’âme des païens infidèles ». Cette colonisation, ce « harcèlement social, cultuel et culturel », un prosélytisme permanent, une discrimination dans la distribution d’eau et d’électricité [5], etc. amènent les musulmans, largement majoritaires, à dominer la politique et l’économie. Si, dans leurs fondements, les Kalash maintiennent leurs valeurs et leur mode de vie, le discrédit permanent et pernicieux jeté sur eux, la manière insidieuse de dénoncer ce groupe social « ils sont pauvres, ils n’ont pas de foi, ils vivent comme des fermiers… » ont des répercussions au fil du temps et gangrènent le rapport interethnique.

La conversion

Tous les moyens sont bons pour amener « les infidèles » à la « vraie religion »car « comme vos convictions ne reposent pas sur un texte sacré, c’est qu’il ne s’agit donc pas d’une religion mais de croyances ». Luke Rehmat, dirigeant de KPDN parle de « conversion institutionnalisée » par une société qui "pousse systématiquement les Kalash à abandonner leur religion".
Autrefois les conversions se firent d’abord de façon financière, coercitive voire violente, aujourd’hui encore, chaque année des jeunes femmes kalash se marient avec des musulmans (mais jamais des femmes musulmanes avec des Kalash). Que ce soit par des mariages d’amour, des pressions plus ou moins affirmées ou un éloignement d’une présence des trois vallées pour effectuer des études, elles sont une vingtaine par an, aux dires du directeur du musée kalash, à épouser un musulman et ainsi se convertir à l’islam. Bumburet Valley est composé de sept villages mais le plus reculé –She Khanadeh- est interdit à tout étranger et gardé par l’armée. En effet, il s’agit d’un village de « convertis ». Sa population vit quelque peu en autarcie et n’a guère de contacts avec celle du reste de la vallée : une sorte de « bannissement » sociétal et affectif.

Le mariage avec un musulman marque une rupture familiale, brise la notion de communauté : « si un Kalash se convertit à l’islam, il ne peut plus vivre parmi nous si nous voulons conserver notre identité ». Dans la majorité des familles (mais il existe quelques exceptions) les moments de joie ou de peine ne regroupent plus l’intégralité de la famille, mais seulement celles et ceux qui sont restés fidèles à leur identité d’origine. A la question « accepteriez-vous que votre fille se marie avec un homme qui n’est pas kalash ? » Subhan, père de famille kalash, est affirmatif : aucun problème… à condition qu’il ne soit pas musulman ! Si les relations au quotidien avec les musulmans semblent malgré tout apaisées, cela est principalement dû à la culture kalash, peuple tolérant et non-violent.

Les droits de l’Homme autochtone au Pakistan

Afin de préparer la 28ème session de « l’Examen Périodique Universel du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies » en mars 2017, Cultural Survival réalise une observation sur l’état des droits de l’Homme autochtone au Pakistan [6]. Cette démarche s’inscrit dans le cadre de la Déclaration et du Programme d’action de Durban (DDPA) en 2001 qui évalue régulièrement la situation du racisme, de la discrimination raciale, de la xénophobie et de l’intolérance dans tous les pays du monde. Lors de la précédente session, en octobre 2012, diverses recommandations avaient été formulées au Pakistan, qui ne furent guère suivies d’effet. Cette étude très complète fait « la part belle » au peuple kalash.

Si de nombreux peuples autochtones vivent au Pakistan, le gouvernement fait référence à la notion de « minorités ethniques », mais ne reconnaît aucun peuple autochtone, alors que le pays a voté en faveur de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (septembre 2007). La Constitution pakistanaise stipule que des dispositions adéquates doivent être prises pour que les minorités puissent pratiquer librement leur religion et développer leur culture, que tous les citoyens jouiront de droits fondamentaux, y compris de la justice économique, politique et de la liberté de culte. En outre, les communautés qui possèdent « une langue, une écriture ou une culture distinctes » ont le droit de les préserver. Le rapport cite en tant que peuples autochtones : les Koochis, les Rebari, les Bakarwal, les Kehal, les Jogi, les Kabootra, les Sanyasi et les Kalash, et précise : « les Kalash sont des peuples autochtones situés dans la région montagneuse de Chitral, dans le nord-ouest du Pakistan… et sont la plus petite minorité religieuse du Pakistan ». Le gouvernement pakistanais ne reconnaît pas les Kalash en tant que peuple autochtone… mais comme une religion distincte dans « l’autorité nationale de base de données et d’enregistrement » (NDRA) en 2015.

Les Kalash subissent une violation continuelle des droits

Alors que la liberté des Kalash de pratiquer leur religion est garantie par plusieurs articles de la DDPA, le rapport souligne que la religion kalash est constamment menacée par des tentatives pour convertir volontairement et de force les Kalash à l’islam et constate l’absence de réactions de la part de l’État. « Des érudits islamiques itinérants se rendent parfois dans les villages des Kalash et les jeunes filles sont parfois forcées de se convertir à l’islam. Un membre kalash a noté que les conversions forcées sont largement utilisées comme moyen pour amener le Kalash à rompre avec ses origines et sa religion, de manière systématique et institutionnelle ».
Les Kalash ont été davantage attaqués ces dernières années. Ils ont été accusés par de nombreux membres de la majorité musulmane d’être responsables de plusieurs catastrophes naturelles. Exemple, en octobre 2015, trois mois après des inondations, un séisme de magnitude 7,5 a fait plus de 300 victimes dans la région. Rapidement le bruit a couru qu’il était la résultante « des pêchés des Kalash » qui ont déclenché la colère divine pour le nom respect des principes de l’islam, les femmes non voilées et la consommation d’alcool !

Le manque d’accès à l’éducation et à la documentation officielle en langue kalasha
En février 2016, les Kalash ont organisé une cérémonie au Kalasha Dur pour lancer le projet de préservation de la langue et de la culture kalash. Un représentant pakistanais, M. Akram, commissaire adjoint à Chitral, a assisté à la cérémonie. Il a assuré les Kalash qu’il travaillerait pour inclure le kalasha dans le programme des écoles gouvernementales à Chitral. Si, dans les écoles primaires kalash, les enfants apprennent leur langue, leur religion et leur culture, tous ne peuvent s’y rendre faute de place. Dans les écoles primaires gouvernementales, à proximité, l’enseignement se fait en ourdou et en anglais. Aucune école secondaire n’enseigne en kalasha et le programme d’étude intègre des études islamiques obligatoires, ce qui peut nuire à la religion et à la culture kalash. Cependant, les peuples autochtones ont droit « d’établir et de contrôler leurs systèmes éducatifs et leurs institutions dispensant une éducation dans leur propre langue, d’une manière appropriée à leurs méthodes culturelles d’enseignement et d’apprentissage » selon l’article 14 de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.

L’ensemble de ces éléments amène Cultural Survival à interpeller le gouvernement pakistanais :

  • Quelles mesures le Pakistan compte-t-il prendre pour fournir un nombre suffisant d’écoles primaires publiques qui offrent une éducation dans les langues des peuples autochtones ? Comment le Pakistan proposera-t-il un enseignement parrainé par l’État au niveau secondaire pour les peuples autochtones sans mettre en péril leur culture et leurs traditions ?
  • Comment le Pakistan va-t-il faire cesser les conversions forcées de femmes et de filles kalash à l’islam ?
    Les recommandations de Cultural Survival
    Face à ces constats alarmants, cette organisation qui défend les droits humains des peuples autochtones à travers le monde cible en une douzaine de recommandations les axes prioritaires pour une pleine reconnaissance de ces minorités. Huit d’entre elles concernent l’ensemble des peuples autochtones du pays, dont notamment :
  • Prendre des mesures concrètes pour appliquer les dispositions de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones dans les lois nationales du Pakistan
  • Reconnaître les peuples autochtones dans la Constitution du Pakistan
  • Accroître la sensibilisation culturelle des peuples autochtones dans les médias afin d’éviter l’appropriation culturelle future sans consultation préalable avec les peuples autochtones affectés
  • Obtenir le consentement libre, préalable et éclairé des communautés autochtones dans tous projets les affectant
  • Créer un plan d’action national sur la mise en œuvre des droits des peuples autochtones sur la base du document final de la Conférence mondiale sur les peuples autochtones.

Quatre sont uniquement consacrées au peuple kalash :

  • Demander que la culture kalash soit ajoutée à la Liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO
  • Prendre des mesures concrètes pour s’assurer que les Kalash ne souffrent pas de conversions forcées
  • Veiller à ce que les enfants kalash aient accès à l’éducation primaire dans leur langue
  • Modifier le programme d’études dans les écoles secondaires gérées par l’État afin de ne pas exiger des élèves kalash qu’ils étudient l’islam.

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