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Dossier Introduction

OGMs : qui cultive, qu’est-ce qu’on cultive ?

, par Inf'OGM , NOISETTE Christophe

Ce dossier, réalisé par Inf’OGM et composé de neuf articles, revient en détail sur les questions que soulèvent les OGM et le brevetage du vivant : qu’entend-t-on exactement par "plantes transgéniques" ? Quelles sont les nouvelles techniques de manipulation et qui les autorise ? Quels sont les risques sanitaires et environnementaux et comment les citoyens peuvent les connaître ? Face à l’industrialisation de l’agriculture et au développement des biotechnologies, quelles sont les alternatives ?

Jusqu’à récemment, c’était assez simple : les OGM, les organismes génétiquement modifiés, c’étaient les plantes transgéniques… Des plantes dont le patrimoine génétique a été modifié en laboratoire en ajoutant un transgène, un ensemble de petits bouts d’ADN issus de plusieurs organismes vivants différents.

Dans l’Union européenne, la définition légale est précisée dans la directive 2001/18 : un OGM est « un organisme, à l’exception des êtres humains, dont le matériel génétique a été modifié d’une manière qui ne s’effectue pas naturellement par multiplication et/ou par recombinaison naturelle ». Les OGM, du fait de leur nouveauté et de leur artificialité, sont soumis à une législation dédiée. Si la directive 2001/18 définit un OGM, elle exclut de son champ d’application plusieurs techniques de manipulation génétique, comme la mutagenèse ou d’autres techniques de transformation. Elle s’intéresse donc principalement aux OGM transgéniques.

Un être transgénique n’existe donc pas à l’état naturel. La transgenèse n’a rien de comparable avec la sélection classique qui utilise les mécanismes de reproduction d’une plante et n’introduit pas de gène étranger à une espèce. Si certains micro-organismes comme les virus ont cette capacité de franchir la barrière des espèces en introduisant leur gène dans un génome végétal, une fraise ne s’est encore jamais « croisée » avec un poisson. Il est donc faux de dire que la nature a toujours fait des « OGM » et encore moins des OGM transgéniques.

La transgenèse est une technique utilisée en laboratoire depuis les années 70

Les plantes transgéniques ont fait irruption de nos vies, nos assiettes, nos champs au milieu des années 90. La première PGM autorisée à la culture l’a été aux États-Unis : c’était en 1994, la tomate FlavrSavr, modifiée par transgénèse pour avoir un mûrissement retardé. Première autorisation, mais aussi premier échec : cette tomate GM a été rapidement retirée du marché et, suite à des irrégularités de ses scientifiques, l’Agence américaine pour l’Alimentation et les Médicaments (Food and Drug Administration – FDA) avait été condamnée.

Quand nous parlons de plantes transgéniques, il faut distinguer deux niveaux : ce qui est autorisé à l’expérimentation et ce qui est autorisé à la commercialisation. Les plantes transgéniques commercialisées sont cultivées dans une minorité de pays et sont à 99% des plantes « pesticides » : soit elles tolèrent un ou des herbicides (il s’agit des plantes RoundUp Ready, LibertyLink, etc.), soit elles produisent une protéine insecticide (plantes Bt) ou encore les deux à la fois. Les plantes qui poussent dans le désert, qui sont enrichis en vitamine A, en fer, qui ont des épis plus gros, … restent des projets qui n’ont pas encore dépassé l’étape expérimentale.

Ainsi, de même, les chercheurs ont modifié en laboratoire de très nombreuses espèces. Cependant, très peu de plantes ont finalement reçu un aval pour la culture commerciale. Par ordre décroissant de surfaces semées, nous trouvons le soja, le maïs, le coton, le colza et, de manière anecdotique, de la betterave, de la luzerne, des pommes de terre, de la papaye, des eucalyptus (au Brésil)… Deux animaux transgéniques ont été autorisé : le saumon qui grossit plus vite (États-Unis, Canada) et un moustique « stérile » pour lutter contre la dengue (Brésil).

Enfin, si des projets de transgenèse existent dans de nombreux pays, globalement, ce sont les pays d’Amérique qui cultivent la très grande majorité de ces plantes.
En Europe, les plantes transgéniques n’ont jamais vraiment été cultivés à grande échelle, si ce n’est en Espagne (où le maïs transgénique MON810 représente entre un quart et un tiers de la sole nationale de maïs) et au Portugal (où ce même maïs représente environ 6 % de la sole nationale).

Voir le tableau des cultures 2014 et 2016.

Croisement classique vs modification génétique
Les recombinaisons génétiques effectuées entre plantes dans les programmes de sélection classique se font par des mécanismes naturels qui diffèrent de ceux utilisés dans la transgenèse. Les échanges de gènes entre les couples parentaux obéissent à des mécanismes de recombinaison homologue qui garantissent la stabilité des génomes dans la descendance.

On évoque souvent les mutations naturelles qui interviennent au cours de l’évolution et qui peuvent conduire à d’importants remaniements génétiques pour justifier le caractère “banal” de la transgenèse. On oublie cependant de préciser que les organismes ainsi obtenus sont sélectionnés sur des milliers et des milliers de génération, alors que les organismes transgéniques sont étudiés pendant quelques générations avant d’être massivement disséminés sur le marché.

Les nouveaux OGM arrivent…
Les plantes transgéniques ne sont pas les seuls organismes vivants dont le patrimoine génétique a été modifié en laboratoire. Si les plantes mutées les ont précédées, d’autres techniques de biotechnologies émergent. Sept d’entre elles - mutagenèse dirigée par oligonucléotides, technologie des nucléases à doigts de zinc, cisgenèse (voir encadré ci-dessous), greffe, agro-infiltration, amélioration inverse, et méthylation de l’ADN via RNAi/RNAsi - sont actuellement analysées par la Commission européenne pour déterminer si elles aboutissent à des OGM ou non.
Mais la liste des nouvelles techniques ne se limite pas à ces sept-là. D’autres techniques font leur apparition sur les paillasses des laboratoires à l’instar des méganucléases, Talen, Crispr... Devant cette avalanche, la Commission européenne ambitionne de répondre de manière transversale sur le statut OGM ou non des plantes modifiées mais repousse la sortie de son analyse depuis plusieurs années maintenant.

Quelques produits issus d’une de ces nouvelles techniques, la mutagenèse dirigée par oligonucléotides, sont en cours de demande d’autorisation, voire sont déjà autorisés.

Une floraison de nouvelles techniques

Concernant les autres techniques, citons quelques projets : Pioneer collabore avec l’entreprise Precision BioSciences pour modifier, à l’aide de méganucléases, le génome de plants de maïs mâles pour les rendre stériles. Pioneer, comme Syngenta, Monsanto, Bayer CropSciences, a également signé un accord de licence avec la fondation Two Blades pour utiliser les protéines TALEN permettant de modifier le génome de plantes en le coupant à un endroit précis. En France, Euralis Semences a signé en juillet 2013 un accord de licence avec BASF pour développer des tournesols Clearfield, tolérant des herbicides. Ces exemples illustrent que la transgenèse classique est une technique obsolète au regard de ce qui se fait aujourd’hui en laboratoire .

La cisgenèse : pour faire oublier la transgenèse ?
La transgenèse consiste à transformer le patrimoine génétique d’un individu par ajout (ou extinction de l’expression) d’un gène provenant d’un autre individu d’une espèce différente (exemple : un gène d’araignée dans une chèvre), ou même d’un règne différent (exemple : un gène de fraise dans un poisson).

Avec la cisgenèse, le gène introduit est cette fois de la même espèce mais des séquences d’ADN d’espèces ou règnes différents sont souvent toujours présentes.
Aux États-Unis, l’entreprise Okanagan a déposé en 2010 une demande d’autorisation pour une pomme cisgénique, appelée « Arctic », modifiée pour ne pas « brunir » une fois épluchée. Elle attend cette autorisation courant 2014 ou 2015 [7].

Ces nouvelles techniques donnent-elles des OGM ?

Le législateur européen nous a habitué à certaines surprises : il a par exemple exclu les produits de la mutagenèse de l’application de la directive européenne 2001/18 sur les OGM, mais en leur reconnaissant leur statut d’OGM. La Commission européenne se pose la même question pour l’ensemble de ces nouvelles techniques. Mais le sujet n’est pas simple : un groupe d’experts mis en place en 2008 pour y répondre a rendu début 2012 un rapport qui n’a pas permis à la Commission de statuer. Et les réflexions sont encore en cours.

De leur côté, les semenciers et entreprises de biotechnologie suivent de très près ces réflexions, car la facilité de mise en marché de ces nouveaux produits (évaluation obligatoire ou non, étiquetage obligatoire ou non) dépendra bien sûr de la réponse que l’Union européenne apportera. Par contre, une chose est sûre : toutes ces nouvelles techniques entrent bien dans le champ de la brevetabilité du vivant !

Des nouvelles techniques plus sûres ?

Les semenciers et entreprises de biotechnologie justifient l’introduction de ces nouvelles techniques entre autre par une meilleure maîtrise de l’insertion des modifications génétiques (en nombre et en lieu d’insertion). Si l’on ne peut nier que certaines techniques sont de plus en plus précises, rappelons que les industriels affirmaient, à la fin des années 90, tous et publiquement, que la transgenèse était totalement maîtrisée… Ce qui s’est avéré faux . Les recombinaisons génétiques effectuées entre plantes dans les programmes de sélection classique se font par des mécanismes qui diffèrent de ceux utilisés dans la transgenèse et autres nouvelles techniques. Les échanges de gènes entre les couples parentaux obéissent à des mécanismes de recombinaison homologue qui garantissent la relative stabilité des génomes dans la descendance. Pour la mutagénèse, pour justifier le caractère “banal” de ces manipulations, on évoque souvent les mutations naturelles qui interviennent au cours de l’évolution et qui peuvent conduire à d’importants remaniements génétiques. On oublie cependant de préciser que les organismes ainsi obtenus sont sélectionnés sur des milliers et des milliers de générations, alors que les organismes mutés en laboratoire sont étudiés pendant quelques générations avant d’être massivement disséminés sur le marché.

De fait, l’objectif principal de l’utilisation de ces techniques semble être ailleurs : devant le rejet massif des plantes transgéniques par la société civile, les semenciers et entreprises de biotechnologies ambitionnent d’obtenir des droits de propriété industrielle type « brevet » sur des plantes facilement commercialisables car échappant à la fois à la législation sur les OGM et à l’ire du public contre les OGM

Techniques nouvelles mais paradigmes anciens

Au fond, ces recherches « de pointe » pour transformer les génomes, si elles font appel aux dernières évolutions techniques, n’en sont pas moins des applications d’un vieux paradigme : au niveau génétique, celui d’un génome vu comme simple succession de lettres, comme un jeu de Lego ; au niveau agronomique, celui d’une vision simpliste des écosystèmes basée sur le principe « action / réaction » : à l’attaque de pyrale, je réponds par un insecticide (qu’il soit pulvérisé ou produit par la plante elle-même). Ajoutons un troisième paradigme, économique celui-ci : le brevet permet l’innovation alors que cet outil est actuellement, au contraire, utilisé pour augmenter les monopoles et interdire à certains chercheurs de regarder de trop près ce qui se cache derrière ces créations biotechnologiques.

Pour nombre d’acteurs, dont Inf’OGM et certains chercheurs, ces paradigmes sont aujourd’hui caduques. Ainsi, les génomes sont des organisations extrêmement complexes qui interagissent avec l’environnement. Le vivant doit être vu, étudié, respecté, dans sa complexité et sa globalité. D’autres acteurs demandent aussi que « l’amélioration variétale » soit conduite de façon préférentielle dans un contexte local et par les acteurs concernés (recherche participative). Changer de paradigme, c’est construire un nouveau chemin, ensemble, qui reste encore largement à inventer. Mais certaines pierres sont déjà posées : ainsi, les mouvements d’agriculture biologique cherchent à repenser de façon systémique l’agriculture, à sortir d’une logique de maîtrise artificielle de la nature, pour envisager les interactions entre les différents organismes vivants. D’autres acteurs défendent des droits de propriété collectifs non excluant en lieu et place du brevet.