Les étudiant.e.s colombien.ne.s dans les rues

, par ALAI , SANTANA RODRIGUEZ Pedro

Ce mercredi 10 octobre, des centaines de milliers d’étudiant.e.s ont pris d’assaut les rues et les places publiques des principales villes de Colombie. Selon les grands médias de communication, environ 500 000 étudiant.e.s et citoyen.ne.s se sont mobilisé.e.s dans tout le pays ; quant aux organisateur.rice.s, elles.ils estiment plus de 800 000 manifestant.e.s. Une formidable mobilisation convoquée par le mouvement étudiant colombien qui ne s’était pas mobilisé massivement depuis 2013, lorsqu’il avait fait s’effondrer les ambitions du gouvernement de Juan Manuel Santos de généraliser la privatisation de l’enseignement supérieur en Colombie. A ce moment-là, le projet du gouvernement avait été abandonné mais le mouvement n’avait pas réussi à se mettre d’accord et à proposer un projet de loi à temps pour entamer une réforme en profondeur de l’enseignement supérieur en Colombie. Or, celle ci a déjà pris du retard, non seulement en termes de financement, mais également quant à la mission de l’université, à ses objectifs et à son rôle dans la société –non seulement par rapport à la recherche, la formation professionnelle mais aussi par rapport aux devoirs et à la responsabilité de l’Université envers la société.

A cette occasion, l’élément déclencheur a été la crise du financement de l’Université publique nationale. En Colombie, il y a 32 universités publiques : 4 se situent à Bogotá et les 28 autres sont des universités régionales. Au total, elles reçoivent à peine 10% de la totalité des ressources destinées à l’enseignement public, c’est-à-dire environ 3,8 milliards de pesos pour l’année 2019, ce qui équivaut à environ 1200 millions de dollars destinés à accueillir une population de 611 000 étudiant-e-s universitaires. Les recteurs des universités estiment qu’environ 500 000 millions de pesos supplémentaires seraient nécessaires pour l’année 2019 ainsi qu’un investissement de 15 milliards de pesos dans les infrastructures : les sièges universitaires sont littéralement en train de s’effondrer.

Etudiante colombienne en lutte contre la loi 30 qui régit actuellement l’enseignement supérieur @Paola C (CC BY-NC 2.0)

Les politiques de financement de l’enseignement supérieur en Colombie se sont alignées sur les orientations néolibérales dominantes dans la gestion de l’économie du pays. La loi 30 de 1993, loi de l’enseignement supérieur en Colombie, détermine que les parts attribuées aux universités publiques seront ajustées chaque année en fonction de l’augmentation de l’Indice des Prix à la Consommation, le IPC. Or, cela ne tient pas compte de l’augmentation du nombre d’étudiant.e.s, qui est passé de 159 000 étudiant-e-s universitaires au moment où la loi a été promulguée à 611 000 dans les salles de classe des universités aujourd’hui. À cette époque, l’investissement par étudiant.e et par an frôlait les 10 millions de pesos, alors qu’aujourd’hui il est à peine de 4,5 millions par élève.

Comme pour aggraver la situation, le gouvernement de Juan Manuel Santos a mis en place un programme appelé « ser pilo paga » [1] afin d’attribuer une bourse d’études à 40 000 jeunes reconnu.e.s pour leur productivité académique qui pourraient intégrer l’université et dont l’inscription serait financée par l’Etat. La plupart de ces étudiant.e.s ont choisi les universités privées. Le programme coûte près de 800 000 millions de pesos annuels. De cette manière, ils vont financer l’enseignement et les inscriptions onéreuses des universités privées tout en fragilisant le financement des universités publiques, qui pourraient profiter de ces ressources pour augmenter de façon significative le nombre de places pour les jeunes provenant principalement des secteurs populaires. Dans la récente campagne électorale, à part le candidat Ivan Duque, tous les candidats ont remis en question le programme et ont promis d’y mettre un terme tout en garantissant que ceux qui bénéficient actuellement du programme pourront terminer leurs études, ce qui coûterait aux finances publiques environ 3,2 milliards de pesos à long terme. Une fois arrivé au gouvernement et avant le début de la crise financière de l’enseignement supérieur public, Duque avait déclaré qu’il réformerait ce programme, sans avoir, pour le moment, présenté la réforme annoncée.

Le sens politique et le futur de la mobilisation étudiante

En démocratie, les mouvements sociaux jouent un rôle significatif : celui de faire irruption dans l’agenda publique et l’agenda politique avec ses revendications. C’est ce qui s’est produit lors de deux énormes mobilisations qui ont eu lieu en Colombie ces deux derniers mois et qui ont causé de sérieux problèmes au gouvernement de Duque. En effet, celui-ci représente les intérêts de l’« establishment » traditionnel qui s’était mobilisé pour gagner la présidence contre la candidature alternative de Gustavo Petro, qui a remporté finalement 43% des voix aux élections du 17 juin de cette année [2018].

Ces deux grandes manifestations ont eu lieu à l’initiative et avec le soutien enthousiaste de la société civile. Le 26 août, suite à une initiative citoyenne, 11,7 millions de citoyen.ne.s se sont rassemblé.e.s aux urnes afin de voter sept mandats pour faire face à la corruption oppressante qui nous étouffe. Bien que le seuil nécessaire pour rendre ces sept mandats obligatoires n’ait pas été atteint, ce fut une mobilisation extraordinaire qui n’a reçu aucune sorte d’encouragement. Le président Duque qui, à mon avis, a très bien saisi les enjeux du moment, a pris de timides engagements avant la mise en oeuvre de la consultation. Par la suite, il a pris l’initiative de convoquer tous les partis afin de conclure une série de projets législatifs, présentés par lui-même et les initiateurs du projet devant le Congrès de la République. Le futur de ce projets de loi est incertain. Ce qui a été le plus significatif, c’est l’expression citoyenne de refus de la corruption et l’exigence d’adopter des politiques publiques efficaces pour l’éradiquer, ou du moins pour y faire face.

La seconde forme d’expression citoyenne a été la manifestation étudiante pour le financement de l’enseignement supérieur public. Il faut comprendre qu’en Colombie, l’arrêt du conflit armé avec les FARC et leur transformation en parti politique légal a ouvert un espace de mobilisation citoyenne pacifique autour de problèmes urgents qui, à coup sûr, s’étendront aussi à d’autres secteurs sociaux, comme le paysannat par exemple ou les minorités indigènes et afro-colombiennes. La mobilisation d’hier a été une journée pacifique, joyeuse, festive même, en quelque sorte. Ceci est très important dans un pays où les manifestations finissaient toujours par une confrontation avec les forces de l’ordre. Le message des étudiant.e.s –et ceci est très positif pour le pays— est que la mobilisation citoyenne doit être pacifique. Comme l’a été l’extrqordinaire mobilisation des étudiant.e.s après l’échec du référundum pour la ratification des Accords de Paix du 2 octobre. Entre la frustration de la moitié du pays et l’autre moitié célébrant la défaite de la paix par les urnes, les étudiant.e.s ont décidé de manifester pour exiger au gouvernement et à l’opposition uribiste [2] la mise en place des accords du 5 octobre 2016. Aujourd’hui les étudiant.e.s redescendent dans la rue, ce qui est très encourageant.

Un fait à souligner est le parallélisme entre l’agenda politique et la mobilisation citoyenne. Il suffit de souligner que, clairement, le candidat de Colombia Humana, Gustavo Petro, a brandi dans la récente campagne électorale l’étendard de l’enseignement universitaire gratuit et de sa démocratisation. La proposition était accompagnée des chiffres liés à ses coûts et des sources de financement pour les couvrir (la mise en oeuvre de ce programme coûterait environ 12 milliards). Sergio Fajardo, avec une proposition moins élaborée que celle de Petro, a également plaidé pour une réforme de l’enseignement supérieur et le renforcement de l’enseignement public. Ce que les étudiant.e.s réclament aujourd’hui dans les rues était inscrit dans les programmes de ces candidats du centre-gauche, finalement mis en échec par une campagne de la peur, de fausses rumeurs, du leurre qu’est le castrochavisme décrié par l’actuel président uribiste Iván Duque.

L’avenir de la mobilisation des étudiant.e.s tient maintenant à la capacité du mouvement, comme ils se l’étaient proposé, à s’accorder sur un projet de réforme intégrale de l’enseignement supérieur, qui inclurait non seulement, comme nous l’avons dit, le financement public de l’enseignement supérieur, mais aussi une liste des missions de l’enseignement universitaire et sa contribution au succès d’une société plus inclusive, démocratique et positionnée dans le dépassement de la crise de civilisation que nous vivons. Là est le défi.

Bogota, le 11 octobre 2018

Voir l’article original en espagnol sur le site de ALAI

Notes

[1programme qui a pour objectif d’inciter les Colombien.ne.s étudiant les disciplines scientifiques à effectuer des études supérieures à l’étranger

[2du nom de l’ex-président Alvaro Uribe, dont le poids dans la politique colombienne reste très présent

Commentaires

Cet article, publié en espagnol le 11 octobre, a été traduit par Solène Ouairy, traductrice bénevole pour Ritimo.
La licence de l’article original est en "copyleft", autorisant la reproduction à condition de citer la source.

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