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Référendum en Colombie : une occasion manquée

, par ALAI , BORON Atilio

Le résultat du référendum colombien a dévoilé la profondeur de la polarisation qui, du plus profond de son histoire, caractérise la société colombienne. De plus, la grave crise de son système politique archaïque incapable de susciter la participation citoyenne qui, face à un référendum fondamental – rien de moins que de mettre fin à une guerre de plus d’un demi-siècle ! – est à peine parvenu à inciter une personne sur trois autorisée à voter à se rendre aux urnes, un taux de participation inférieur à celui déjà habituellement bas qui caractérise la politique colombienne.

La journée d’hier a été caractérisée par le plus grand taux d’abstention des vingt dernières années et son résultat a été si serré que la victoire du NON représente davantage une donnée statistique qu’un retentissant fait politique, comme cela aurait été le cas avec un éventuel triomphe du OUI.

Les partisans du OUI avaient dit qu’il était nécessaire pour consolider la paix d’obtenir une large victoire, qu’il ne suffisait pas simplement de dépasser en voix les partisans du NON. La même chose était vraie pour leurs opposants. Mais personne n’a atteint cet objectif, parce que la différence de 0,5% en faveur du NON pourrait être sociologiquement considérée comme une erreur statistique et qu’un recompte des votes pourrait éventuellement aboutir à l’inverse.

Il est trop tôt pour donner une explication complète de ce qui s’est passé. Il faudrait disposer d’informations plus approfondies qui pour le moment ne sont pas disponibles. Mais il est toujours surprenant que le désir de paix, que toute personne ayant visité la Colombie pouvait percevoir à fleur de peau au sein de la grande majorité de la population, ne se soit pas traduit en voix pour ratifier cette volonté pacifiste et refondatrice d’un pays plongé dans un interminable bain de sang. Au lieu de cela, les citoyens ont réagi par une indifférence irresponsable à l’appel à approuver les accords laborieusement obtenus à la Havane. Pourquoi ?

Certaines hypothèses devraient pointer, en premier lieu, la faible crédibilité qu’ont les institutions politiques en Colombie, rongées depuis longtemps par la tradition oligarchique, l’influence du narcotrafic et le rôle du paramilitarisme. Ce déficit de crédibilité s’exprime par un retrait de l’électorat, d’autant plus important dans les régions éloignées des zones chaudes du conflit armé où le NON a largement triomphé. Par contre, les départements qui ont été le théâtre des opérations de combat se sont majoritairement manifestés en faveur du OUI. Pour le dire en d’autres termes : là où les horreurs de la guerre ont été vécues sans intermédiaire et dans leur propre chair – principalement les zones agricoles et rurales – le choix du OUI l’a emporté de manière écrasante. C’est le cas dans le Cauca, avec 68% des voix en faveur du OUI ; dans le Choco avec 80% de OUI ; dans le Putumayo avec 66% de OUI ; dans le Vaupes avec 78% en faveur du OUI. Par contre, dans les circonscriptions urbaines où la guerre était à peine une information que diffusaient les médias, diabolisant de manière implacable l’insurrection, ceux qui se sont rendus aux urnes l’ont fait pour manifester leur rejet des accords de paix.

Tout ceci renvoie à une seconde considération : le faible effort éducatif fait par le gouvernement colombien pour expliquer les accords et leurs conséquences positives pour le futur du pays. Cette erreur avait été signalée par divers observateurs et protagonistes de la vie politique de ce pays, mais le président Juan M. Santos a fait la sourde oreille à leurs avertissements.

L’optimisme confiant qui primait dans les cercles gouvernementaux (et aussi chez certains secteurs proches des FARC-EP) associé à la confiance imprudente mise dans les prévisions des sondages – qui, une fois de plus, ont scandaleusement échoué - ont sous-estimé l’influence des ennemis de la paix et l’efficacité de la campagne des partisans d’Alvaro Uribe fondée sur le rejet viscéral des accords.

Le rôle joué par la droite associée au paramilitarisme et aux medias, ceux-là même qui ont reproduit sans cesse les accusations de « trahison » envers le président Santos, ont galvanisé un noyau dur opposé à la ratification des accords qui, bien qu’étant minoritaire par rapport à l’ensemble de la population, est parvenu à l’emporter parce que ses adhérents se sont rendus massivement aux urnes, alors que seulement une partie de ceux qui la voulait vraiment a eu le courage de braver les intempéries et est allée voter. La « campagne de terreur » orchestrée par la droite s’est donc avérée persuasive, en présentant sur ses caricatures menaçantes le commandant Timoshenko déjà investi par la bande présidentielle et prêt à imposer la dictature des « terroristes » à une population sans défense et en proie à l’ignorance, celle-là même qui a trouvé dans le vote en faveur du NON l’antidote nécessaire pour écarter une menace si épouvantable.

En résumé : il est impossible de faire abstraction de la sensation de frustration que provoque ce résultat. Comme il a été dit des milliers de fois, la paix en Colombie équivaut à la paix en Amérique latine. Une terrible responsabilité incombe aux FARC-EP devant ce déplorable résultat électoral. Le bon sens montré par la guérilla lors des difficiles négociations de la Havane devra passer à présent par un nouveau test décisif. Et il faut espérer que la tentation de reprendre la lutte armée face au camouflet électoral soit neutralisée par une attitude réfléchie et responsable ce que, malheureusement, les citoyens colombiens n’ont pas eue.

Les déclarations du commandant Timoshenko confirmant qu’à présent, les armes de l’insurrection sont les paroles, permettent d’entretenir une graine d’espoir. Il en est de même pour les manifestations de l’équipe dirigeante de l’Armée de Libération Nationale (ELN) et l’allocution du président Santos peu après avoir pris connaissance des résultats du référendum. Pourvu qu’il en soit ainsi et que cette guerre de plus d’un demi-siècle, qui au fil des années a eu un coût équivalent à presque la moitié du PIB actuel de la Colombie ; qui a dépossédé de leurs terres et déplacé de leurs foyers presque sept millions de paysans ; qui a provoqué 265.000 morts officiellement comptabilisées ; qui a persécuté indirectement deux millions et demi de mineurs ; que ce cauchemar, en somme, qui a endeuillé notre si chère Colombie puisse disparaître définitivement dans le passé afin d’ouvrir ces grandes allées, évoquées par l’héroïque président Salvador Allende, par lesquelles devront passer les hommes et les femmes de Colombie afin de construire une société meilleure. Hier une incomparable occasion d’avancer vers le chemin de la paix a été perdue. Il y en aura d’autres, sans aucun doute.

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Cet article d’Atilio Boron a été traduit de l’espagnol au français par Clémence Tavernier et Paloma Pérez, traductrices bénévoles pour Ritimo. Retrouvez l’article original, publié le 3 octobre 2016, sur le site d’ALAI : El plebiscito en Colombia : una oportunidad perdida.
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Dr. Atilio A. Boron est le Directeur du Centre Culturel de la Coopération Floréal Gorini (PLED), Buenos Aires, Argentine. Prix Libertador à la Pensée Critique 2013.

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