Défis pour la construction d’un mouvement pour la justice numérique

, par BOURGOIN Angéline (trad.), BURCH Sally

Aujourd’hui, le monde évolue rapidement vers la colonisation de notre vie quotidienne par des grandes entreprises numériques, ce qui implique une série de risques.

En prenant l’exemple de l’éducation, pendant la pandémie de nombreuses écoles ou collèges se sont tournées vers des plateformes scolaires de Google ou Microsoft pour dispenser des cours en ligne. Cela implique de générer une dépendance à l’égard de ces sociétés technologiques et de se soumettre aux critères qu’elles définissent, puisque, derrière les avantages initiaux apparents qu’elles apportent, elles installent leur propres logiques et cadre de fonctionnement qui rendent ensuite difficile de compléter ou mettre en œuvre d’autres technologies. Cela affecte l’autonomie des professeurs et facilite même l’espionnage de données des filles et des garçons, un pan de la population vulnérable qui devrait être protégé [1]. Des exemples similaires pourraient être cités dans le domaine de la santé, le travail, l’agriculture, etc.

Rappelons que celles et ceux qui ont promu Internet à ses débuts l’ont conçu comme un réseau décentralisé et horizontal, avec un libre échange de connaissances et de contenus, même si, il est vrai, l’accès était restreint.
Avec la généralisation de l’utilisation d’Internet et des technologies numériques depuis le début de ce siècle, les grands investissements ont été laissés à la charge du secteur privé, qui n’a pas trouvé le moyen de tirer profit de ce modèle. Ainsi, en l’absence de politiques publiques, son développement a été adapté au modèle économique basé sur l’extraction des données des utilisateur·ices de ses plateformes et leur traitement et vente ultérieurs, promus d’abord par Google puis par Facebook et d’autres. [2]

Les Big Tech

Le succès économique de ce modèle a permis aux grandes entreprises du numérique, connues en anglais sous le nom de Big Tech, d’éliminer la concurrence, si bien qu’aujourd’hui, plus de 50 % des interactions sur Internet se font à travers une poignée de méga-plateformes gérées principalement par des sociétés étatsuniennes (et certaines chinoises), soutenues par une forte injection de capitaux financiers. Cela implique une concentration sans précédent du pouvoir économique dans une poignée d’entreprises, qui va de pair avec la capacité à s’immiscer dans le pouvoir politique et à influencer les activités socioculturelles. [3]

Du fait d’avoir recours à un langage unique – le binaire, composé des unités 1 et 0 –, le numérique facilite une intégration sans précédent entre les différentes branches de l’économie. Amazon est peut-être l’entreprise qui est allée le plus loin dans l’intégration d’une chaîne marketing complète dans un seul projet, avec des drones, de la robotique, des centres de données, etc., ce qui lui permet de dominer le commerce en ligne dans presque le monde entier, en dehors de la Chine. En fait, son intention n’est pas d’offrir un marché, sinon d’être le marché (selon son fondateur Jeff Bezos).

Et maintenant, avec l’arrivée de la dite 4ème révolution industrielle, on progresse vers une fusion des technologies qui implique l’intégration des sphères physique et numérique, englobant l’intelligence artificielle, la robotique, les nanotechnologies, la biotechnologie, l’impression 3D, les objets « intelligents », parmi d’autres domaines. Et en même temps, les progrès de l’intelligence artificielle, avec des systèmes informatisés capables d’apprendre et même de prendre des décisions autonomes, rendent possible une accélération vertigineuse de ces changements, au point que les entrepreneurs eux-mêmes s’inquiètent de ce que cela pourrait entraîner.

Alors, il convient de se demander : où allons-nous avec ce tsunami de changements ? Pour répondre à cette question, il est important de garder à l’esprit que la technologie elle-même ne nous dicte pas la manière dont elle sera développée mais qu’il existe plutôt des acteurs spécifiques qui la développent en fonction de certains objectifs. Et en l’absence de mécanismes démocratiques pour définir ces objectifs, et compte tenu du peu de capacité –et parfois d’une rare volonté politique– de nos gouvernements à relever sérieusement ce défi, les décisions restent entre les mains d’entreprises ayant la capacité d’innover, en fonction du capital financier qu’elles peuvent mobiliser. Et là encore, ce sont les multinationales qui prédominent, puisque quand une start-up réussit, elle est souvent absorbée par l’une d’entre elles.

Justement, la « Grande Réinitialisation » proposée par le Forum Économique Mondial de Davos, vise à résoudre les crises mondiales (environnement, santé, faim) par des réponses technologiques (ou plutôt technocratiques), basées sur l’intelligence artificielle. Cela peut ressembler à un battage médiatique visant à gagner des partisan·es —et des investisseur·euses— pour leurs initiatives et même à justifier comme un récit à la prétendue « nécessité » de leur ingérence sur des questions qui devraient être réservées à la sphère publique, comme la santé ou l’éducation, entre autres. Mais il s’avère qu’iels ont déjà obtenu des milliards de dollars d’investissements en capital-risque pour leur développement (même si aujourd’hui, après le boom enregistré durant la pandémie, les sources de financement se réduisent [4]). Et nous commençons à manquer de temps pour y réagir.

Des pistes pour réfléchir à des stratégies citoyennes

Dans ce scénario inquiétant, plusieurs initiatives citoyennes et organisations sociales cherchent des réponses à cette situation. Les deux processus mentionnés ci-dessus – Internet Ciudadana (IC) et Just Net Coalition (JNC) – ont la particularité de chercher à aborder le problème à partir d’une approche globale de la justice numérique, et non seulement sous un angle spécifique, ce qui est beaucoup plus complexe, mais qui permet d’avoir une vision plus stratégique.

Internet Ciudadana est un vaste réseau d’organisations sociales et citoyennes, d’activistes, d’intellectuel·les, de communicant·es, entre autres, d’Amérique Latine et des Caraïbes, qui au cours de ses 6 années d’activité, a identifié quelques thèmes clés qui pointent vers le cœur du modèle d’entreprise. Ceux-ci incluent, sans toutefois s’y limiter :

  • Que l’accès à Internet doit être reconnu comme un droit, pour lequel l’infrastructure de connectivité doit être définie comme un service de base avec les garanties appropriées. Dans de nombreux pays cela impliquerait de réglementer les compagnies privées de téléphones avec des lois et des normes qui réglementent ces services entre autres, afin qu’elles ne limitent pas leur service aux seuls secteurs les plus rentables, ni ne facturent des prix inabordables.
  • Que certains services proposés par les plateformes (messagerie, moteurs de recherche, commerce numérique, référentiels « cloud », etc.) doivent également être réglementés, notamment pour empêcher les entreprises d’abuser de leur position de quasi-monopole. Cela impliquerait, par exemple, qu’une entreprise de commerce numérique comme Amazon doive offrir des conditions égales à celleux qui vendent sur sa plateforme, et ne pas s’engager dans une concurrence déloyale pour donner la priorité à ses propres marques. [5] Les plateformes de messagerie devraient permettre l’interopérabilité avec les utilisateur·ices d’autres plateformes similaires (comme c’est le cas avec le courrier électronique). Et les entreprises devraient payer des impôts dans les pays où elles extraient leurs données. Ces réglementations sont plus complexes car il s’agit de plateformes transnationales ; c’est pour cela qu’il est important de parvenir, par exemple, à des accords dans le cadre des organismes d’intégration régionale de nos pays.
  • Un autre problème clé concerne les données, car elles constituent la base du modèle économique numérique tout comme celui de l’intelligence artificielle. En l’absence de législation, les entreprises qui les collectent supposent qu’elles leur appartiennent, par défaut. Face à cela, la proposition d’IC est que les données doivent être la propriété des personnes et des communautés concernées, et qu’il est nécessaire de créer des mécanismes pour que les communautés autorisent les personnes qui peuvent les utiliser, comment et que cela profite à la même communauté.
  • Quant aux alternatives technologiques, il s’agirait de générer un nouvel écosystème numérique respectueux des droits comme la vie privée et au service des communautés. En fait, il existe déjà de nombreuses initiatives citoyennes en ce sens, mais beaucoup fonctionnent dans des conditions marginales. IC propose d’avoir des politiques publiques pour les promouvoir, par exemple l’adoption de technologies libres dans le service public ou le soutien de l’État à des initiatives locales ou sectorielles, qu’il s’agisse de connectivité ou d’intelligence artificielle pour soutenir l’éducation ou l’agriculture, etc.

En octobre 2022, Internet Ciudadana a élaboré un Agenda en 20 points pour un avenir numérique juste et souverain (en espagnol) qui synthétise ces propositions et d’autres qu’elle a développées collectivement.

Pour avancer en ce sens, IC a identifié parmi ses principaux axes d’action :

  • La sensibilisation et la formation sur ces questions, avec une priorité donnée aux secteurs sociaux déjà organisés, en tant qu’acteurs du changement, en gardant à l’esprit que ces questions nécessitent d’être insérées dans les programmes d’action des différents secteurs sociaux de par leur spécificité (travailleurs·ses, agriculteur·es, femmes, secteur de l’éducation, etc.)
  • L’identification, le développement et l’adoption d’alternatives technologiques, notamment de technologies et plateformes libres et la promotion d’un écosystème numérique alternatif ;
  • Les propositions et l’impact sur la législation et les politiques publiques, tant pour garantir les droits et limiter les abus, que pour développer des alternatives publiques ou encore garantir les conditions pour les initiatives citoyennes.
  • L’insertion de ces questions dans les processus d’intégration régionale, pour construire la souveraineté et la capacité des pays de la région à pouvoir affronter les géants technologiques et influencer en tant que bloc dans les espaces multilatéraux.

Dans l’immédiat, l’IC se concentre principalement sur les deux premiers axes : la sensibilisation et la formation, et la promotion des alternatives technologiques. [6]

Chez IC, nous sommes conscient·es que, pour parvenir à un avenir numérique juste et souverain, il ne suffit pas de réparer le système actuel, de prévenir les pires abus ou, à terme, d’améliorer le marché. Il est nécessaire de construire un vaste mouvement populaire pour dé-privatiser Internet et reconstruire la souveraineté sur la sphère numérique. Cela implique également de forger des alliances avec les gouvernements, avec les acteurs nationaux du secteur privé et bien d’autres.

De plus, étant donné qu’Internet est mondial, il faudra également réfléchir à ces défis, non seulement au niveau régional, mais aussi au niveau mondial. L’alliance d’IC avec la Coalition Just Net a beaucoup contribué à la réflexion sur les questions stratégiques et aux contributions à des organismes tels que les Nations Unies (ONU). Ainsi, par exemple, à la mi-2023, IC a participé, avec JNC et d’autres organisations, à la préparation d’un document de propositions pour le Pacte Numérique Mondial déclaré par le secrétaire général de l’ONU pour 2024.

Ces indications nous permettent de connaître certaines des initiatives en cours qui cherchent à faire avancer un agenda collectif de justice numérique pour le bien de nos peuples.

Lire l’article original en espagnol sur Internet Social Forum