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Renforcer l’information indépendante et citoyenne en France et dans le monde

2e partie

, par RITIMO

Dans cette dernière partie du guide S’informer, décrypter, participer, longue et touffue, que nous avons donc segmentée en deux parties, il est question de recenser les bonnes idées et pratiques pour renforcer l’information citoyenne en France et un peu partout dans le monde.

Promouvoir la diversité dans tous les médias

Face aux crispations identitaires, face à la stigmatisation de certains groupes de personnes, face au sexisme ordinaire, les médias ont un rôle déterminant à jouer. Pour qu’ils ne se contentent pas, comme trop souvent, de renforcer les préjugés installés dans la société, l’un des leviers d’action peut être d’introduire davantage de diversité dans les médias. Si les journalistes et experts invités par les médias étaient issus de milieux plus diversifiés et s’il y avait globalement plus de femmes dans leurs rangs, surtout aux postes-clés, il y a fort à parier que les médias produiraient une information plus équilibrée, plus proche de la réalité des gens, plus axée sur le vivre-ensemble que sur l’exacerbation des divisions.

Deux exemples illustrent ce combat pour qu’une plus grande diversité dans les médias soit gage d’un autre journalisme :

- Ouvrir les écoles de journalisme

Avec seulement 2 % de jeunes issus de familles ouvrières, l’École supérieure de journalisme de Lille ne peut se targuer d’avoir un recrutement populaire. Face à ce constat, elle s’associe en 2009 avec le Bondy Blog pour lancer une préparation au concours gratuite et ouverte aux boursiers. 20 étudiants sont formés en parallèle de leurs études et 13 d’entre eux sont admis dans l’une des écoles reconnues par la profession.
L’Institut pratique de journalisme de Paris signe en 2013 la Charte de la diversité, qui marque ses engagements pour une meilleure représentation de la diversité dans le journalisme ainsi qu’une convention égalité des chances avec neuf lycées de Seine-Saint-Denis. D’autres écoles offrent les frais de scolarité pour les étudiants boursiers ou suppriment les épreuves de langue à l’écrit qui sont le principal barrage pour les étudiants issus de catégorie socioprofessionnelle plus modeste (CFJ, école de journalisme de Sciences Po).
Au-delà de ces mesures qui restent homéopathiques, une formation au journalisme multimédia pour les jeunes des quartiers populaires s’est créée en 2010, sous l’impulsion de LaTéléLibre et de l’EMI (École des métiers de l’information). La formation Reporter Citoyen veut faire entrer dans la profession des jeunes qui ont un autre regard, venus des banlieues, n’ayant pas la possibilité d’assumer financièrement de grandes écoles ou d’avoir des connexions dans le métier. Une trentaine de jeunes, recrutés dans trois ou quatre villes franciliennes, suivent une formation de 2 ans et demi, pendant laquelle ils apprennent à filmer, monter, interviewer, à co-produire de l’information, faire des reportages… et où tout ce qu’ils ont à dire sur des territoires qu’ils habitent, connaissent et affectionnent trouve une place et construit un autre regard sur les quartiers et sur ceux qui y vivent.

- Faire une vraie place aux femmes dans les médias

Face à la faible représentation des femmes dans les médias et dans les rédactions, le collectif de femmes journalistes « Prenons la une » se créé en 2014 pour faire bouger les lignes au sein de la profession.
Constatant que la présence des femmes se cantonne majoritairement aux sujets dits « féminins » (les enfants, la famille, l’école, etc.) et que ces stéréotypes sont à la fois la cause et le résultat des inégalités professionnelles et attitudes sexistes au sein des rédactions, le collectif veut sensibiliser les journalistes et le grand public à ces sujets. Interpeller les journalistes dans leurs pratiques, les dirigeant-e-s afin qu’ils appliquent la législation sur l’égalité professionnelle, le CSA pour une meilleure représentation des femmes dans les médias, les écoles de journalisme pour dispenser des formations sur la lutte contre les stéréotypes et l’égalité professionnelle… voilà quelques objectifs ambitieux que s’est donnés le collectif.
Il diffuse également sur son site les annuaires de femmes expertes à l’usage des journalistes. France Télévisions, Radio France et le groupe Egalis ont développé un annuaire qui recense 1000 femmes expertes sur 200 thématiques (http://expertes.eu). Le site MeltingBook.com répertorie quant à lui des profils d’experts issus de la diversité (femmes, minorités, personnes en situation de handicap) et l’annuaire expertes.girlzinweb.com aide à trouver des professionnelles et chercheuses dans le domaine du numérique et des nouvelles technologies.
Des initiatives qui prouvent, encore une fois, à quel point il reste un énorme travail à faire en matière de diversité et d’égalité dans les médias français…

Réguler les médias avec les citoyens

Dessin Claire Robert / Ritimo

Pendant longtemps, les journalistes ont pensé que le jugement par leurs pairs était un moyen de lutte efficace contre les dérives de la profession. « Un journaliste digne de ce nom (…) ne reconnaît que la juridiction de ses pairs, souveraine en matière d’honneur professionnel », affirmait en 1918 la première « charte des devoirs professionnels des journalistes français ». A l’époque, une telle affirmation se justifiait pleinement : il s’agissait de se protéger à la fois de l’influence du gouvernement (la presse ayant sombré dans la propagande nationaliste pendant la guerre de 1914-18) et de celle de l’argent (avec l’intrusion de la publicité dans les médias). Mais aujourd’hui, elle est devenue discutable, voire illégitime : pourquoi les questions de la déontologie et de la qualité de l’information devraient-elles rester entre les seules mains des journalistes et des patrons de presse, échappant ainsi au droit de contrôle citoyen du public ? Encore plus à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, où le mode de relations entre médias et public s’est notablement transformé.
En France, il est possible de saisir le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) quand des chaînes de télévision manquent à la déontologie journalistique. En janvier 2015, suite au traitement médiatique de l’attaque de Charlie Hebdo et des prises d’otages consécutives, le CSA a relevé 36 manquements et prononcé 15 mises en garde et 21 mises en demeure. Mais le CSA peut être soumis à de fortes pressions car il n’est pas ce qu’on peut appeler un organisme indépendant, son président étant nommé directement par le président de la République. A l’heure actuelle, il n’existe donc pas d’instance de régulation qui permette de donner de la voix aux usagers des médias, alors que des conseils de presse existent pourtant dans une centaine de pays. Les conseils de presse rendent des avis et donnent une appréciation sur le respect des règles déontologiques. Constitués de membres issus de la profession journalistique, de représentants du public (qui y exercent leur « droit à l’information » de qualité) et d’entreprises de presse, ces conseils de presse traitent de cas se rapportant à tous les médias (et pas uniquement de la presse écrite, comme leur nom ne l’indique pas).
S’il n’a pas la possibilité de prononcer des sanctions juridiques contre les médias, le conseil de presse émet néanmoins des recommandations, assorties parfois de sanctions morales et représente – à ce titre – un lien de médiation indispensable entre les médias et leurs usagers ainsi qu’un comité de déontologie pour l’information.

Qu’est-ce qu’on peut faire ?

(en conclusion)

Chacun de nous a un rôle crucial à jouer pour être mieux informé, en manifestant une curiosité pour le monde qui nous entoure, en agissant pour qu’une information au service de l’égalité, de la lutte contre les discriminations et les différentes formes d’oppression, soit rendue possible dans la durée et pour que cette information trouve écho très largement et qu’elle nous fasse espérer d’autres modèles de société.

  • Au delà de la distance critique nécessaire et des compétences pour s’informer correctement individuellement, ce sont nos choix d’usager et de consommateur qui font le succès des médias. En plébiscitant les médias alternatifs et citoyens, en les soutenant financièrement, en s’abonnant et en s’en faisant les promoteurs auprès de nos cercles, nous participons à leur réussite, à leur diversité, à leur amélioration. Ces médias ne survivront pas sans nous.
Dessin Bearboz / Ritimo
  • En exerçant un rôle de surveillance vis-à-vis des médias traditionnels ou en suivant les analyses de ceux qui le font pour nous (Acrimed, Arrêt sur Images, Pieds dans le Paf…), en usant de notre droit de réponse face à des informations qui nous paraissent erronées ou mensongères, en faisant connaître en permanence notre satisfaction ou notre désapprobation, en complétant l’information... nous influons sur le comportement des rédactions et devenons acteurs de la fabrication d’une meilleure information.
Dessin Bearboz / Ritimo

Nous pouvons, par exemple, peser sur la qualité des programmes de télévision, sur les choix éditoriaux qui sont faits en saisissant un médiateur. Comme 7000 autres citoyens français, témoigner à un médiateur de nos attentes et de nos exigences vis-à-vis de nos chaînes de télévision est un premier pas pour en changer les rouages. « Beaucoup m’écrivent pour me dire leur écœurement lors de la diffusion de sujets comme les tables et les hôtels étoilés, les vacances et autres passe-temps inaccessibles à la majorité », raconte Nicolas Jacobs, médiateur de l’information pour France 2 dans son rapport annuel 2014. Cette déconnexion des médias avec la réalité n’est pourtant pas une fatalité et les chaînes de télévision montrent une envie de renforcer leur relation avec les téléspectateurs à l’image de France 3, qui prépare désormais ses émissions avec quelque 200 « guetteurs », un échantillon de citoyens volontaires pour faire des propositions et participer ainsi à améliorer la qualité des programmes. C’est bien la preuve qu’il existe des espaces de dialogue (et des voies de réconciliation ?) entre les usagers et les journalistes. Ne manquons aucune opportunité de faire entendre nos voix !

  • Et ne ratons pas non plus les occasions de participer à la production de l’information via les médias libres, de plus en plus nombreux, qui nous invitent à réagir, publier, témoigner, enquêter… Contribuer à la réalisation d’un média participatif, c’est, bien sûr, apporter sa pierre à la diffusion d’une information alternative de qualité, mais c’est aussi vivre de l’intérieur les contraintes et exigences du métier journalistique et, à partir de là, pouvoir passer à une critique des médias plus fine, plus nuancée, plus complexe...
  • Au delà de penser à améliorer le système d’information à l’intérieur de nos frontières, il est indispensable de s’engager globalement pour la liberté d’information. Qu’elle soit menacée par les régimes autoritaires qui sévissent dans certains pays, ou par des mesures plus insidieuses dans les pays dits démocratiques, cette liberté d’informer et d’être informé connaît actuellement un recul inquiétant. Manifester contre les traités internationaux ou les lois nationales qui font reculer nos libertés sur Internet est un moyen efficace pour anéantir ces volontés de contrôler l’information.
    Rejoindre des chaînes de solidarité pour défendre des journalistes intimidés, menacés, condamnés est une autre façon de se positionner en défense de la liberté d’informer à travers le monde.

-* Lire la Charte mondiale des médias libres, y adhérer, la diffuser et s’en servir comme outil de plaidoyer pour créer des nouveaux médias ou démocratiser le cadre de la communication dans son pays peut contribuer à une avancée importante pour la consolidation des médias libres.
Participer à une édition du Forum mondial des médias libres offre la possibilité de se mettre en lien avec les acteurs de l’information de tous les continents, avec des hackers et des acteurs de l’Internet libre, avec des journalistes et blogueurs indépendants… qui font - chaque jour un peu davantage - avancer le droit à l’information dans le monde.

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