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Intérêts des médias libres et petits conseils pratiques à l’usage des non-journalistes

Cet extrait du guide S’informer, décrypter, participer revient sur la différence de traitement des médias traditionnels et celui des médias alternatifs, à travers des exemples médiatiques concrets ayant conduit au changement social.
Dans une deuxième partie, cet extrait donne des conseils aux non-journalistes pour produire une information de qualité.

Médias classiques ou alternatifs : concrètement, qu’est-ce que ça change ?

Tout… ou presque. Entre le traitement des médias traditionnels français et celui des médias alternatifs, il y a parfois un gouffre tant les visions qu’ils donnent du monde sont dissemblables.
A l’automne 2015, des regains de tensions entre Israéliens et Palestiniens sont attribués par les médias du monde entier aux assassinats de deux colons près de Ramallah. Pendant plusieurs semaines, le monde a les yeux rivés sur les « attaques au couteau » des Palestiniens (vis-à-vis des Israéliens) et les médias participent à décrire un climat de terreur. Très rarement il est mentionné que les assassinats de colons faisaient suite à l’incendie volontaire d’une maison de Palestiniens ayant entraîné la mort de toute une famille. Cet élément de contexte est indispensable pour expliquer ce nouvel accès de violence. Les assassinats de Palestiniens qui se succèdent au fil des mois et la violence qu’ils subissent quotidiennement de la part des colons sont très peu évoqués, soit parce qu’il sont occultés, soit parce qu’ils sont trop courants pour être considérés comme des « événements ». Pas plus que ne sont analysées les raisons qui poussent la jeunesse palestinienne à des actes de révolte. Trop peu de médias reviennent sur les scandaleuses déclarations du Premier ministre israélien appelant les Israéliens à s’armer et à tirer contre les Palestiniens… Autant « d’oublis » qui participent à faire une couverture incomplète et erronée de ce qui est réellement en jeu dans ces attaques au couteau [1].
Plus généralement, les termes employés par les médias pour décrire le conflit israélo-palestinien construisent une version de l’histoire : les Palestiniens perpétuent des « attaques » en réponse de quoi les Israéliens exercent des « représailles » (sous entendu, pour se défendre). En choisissant les agresseurs et les agressés, le langage journalistique construit une vision biaisée du conflit.
Seuls quelques médias indépendants, des ONG et associations spécialistes de la Palestine ont traité différemment la recrudescence des violences de l’automne 2015. Le journal israélien indépendant Ha’aretz, les articles et les tribunes de l’Alternative Information Center de Jérusalem ou les informations de la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine ou de l’Association France Palestine Solidarité ont proposé de véritables analyses de fond sur ces événements et dénoncé l’asymétrie du rapport de force véhiculée dans les médias. Ainsi, les médias libres ou associatifs et l’activisme sur les réseaux sociaux, jouent un rôle capital pour diffuser des informations recueillies directement sur le terrain. La seule façon de fournir une information au plus proche de la réalité et correctement contextualisée est de s’ouvrir aux innombrables voix qui ont leurs propres médias, leurs propres parti-pris et leurs propres réseaux. Il est nécessaire que ces voix aient accès à la sphère publique, et que leur liberté d’expression soit protégée.

Expériences concrètes d’information citoyenne ayant conduit au changement social

INF’OGM

Créée en 1999, l’association française des lanceurs d’alerte Inf’OGM décrypte l’actualité mondiale sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) et les biotechnologies. En pointant les risques que les OGM font courir sur l’environnement, la santé, l’agriculture, sur le changement climatique et la faim dans le monde, Inf’OGM rend l’information claire et compréhensible pour l’opinion publique. La diffusion de ces informations est primordiale pour faire émerger un débat citoyen et pour que l’ensemble de la société puisse prendre des décisions.
Grâce à ce travail de veille et d’analyse d’Inf’OGM et d’autres acteurs mobilisés sur ce thème (chercheurs, militants, faucheurs volontaires...), la question des organismes génétiquement modifiés a gagné du terrain dans les débats publics. Aujourd’hui, les législations nationales et régionales ne peuvent pas nier la réticence des populations à leur égard (même si les gouvernements ou l’Union européenne tentent encore parfois de passer outre). En 2012, les Français étaient 79 % à se dire « très inquiets » ou « plutôt inquiets » de la présence d’organismes génétiquement modifiés dans les produits alimentaires.
L’agriculture - et les OGM en particulier - étant des sujets qui relèvent de la compétence de l’Union européenne, Inf’OGM a lancé en 2011 une pétition pour réclamer à la Commission européenne une réévaluation statistiquement fiable des plantes génétiquement modifiées (PGM) autorisées ou en cours d’autorisation. Depuis cette demande, les règles d’évaluation sont en train d’évoluer au niveau européen, et Inf’OGM s’en fait l’écho sur son site Internet.

FALÉA CONTRE LA MINE

Située à l’extrême sud-ouest du Mali, à la frontière avec la Guinée, le village de Faléa et ses alentours sont particulièrement délaissés par les autorités. En 2005-2006, sous la pression de la Banque mondiale, le gouvernement malien engage une politique extractiviste afin de rembourser sa dette extérieure. Riche en argent, cuivre et uranium, la zone de Faléa intéresse des multinationales canadiennes, qui obtiennent du gouvernement la possibilité d’explorer les sous-sols pour y chercher de l’uranium.
Face à la contamination des eaux et aux décès inexpliqués d’animaux, des villageois inquiets partent à la recherche d’informations auprès des scientifiques et des antinucléaires européens. Ils font un stage en France auprès de la CRIIRAD, la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité et reviennent avec des compteurs pour mesurer la radioactivité. Face à l’ampleur de la radioactivité et de la catastrophe annoncée si la mine est exploitée, l’équipe villageoise décide de créer une radio communautaire pour informer toutes les populations de la région dans leur dialecte. La dizaine de radios de proximité existantes est alors mise en réseau pour relayer l’information. Tous les villageois de Faléa et sa région prennent conscience de la situation et des enjeux. Rapidement, ils s’organisent et obtiennent des soutiens précieux (groupe des Verts au Parlement européen, villes de Genève et Zurich) pour se former, monter des équipes juridiques, enregistrer les témoignages et faire pression auprès des compagnies afin qu’elles dédommagent les populations… Une grande consultation populaire est organisée, avec tous les arguments scientifiques à l’appui. Le verdict est unanime : les habitants ne veulent pas de la mine et exigent une réforme du code minier afin d’y inclure le droit des populations à disposer de leurs ressources minières. Le gouvernement malien est obligé de céder et devant la résistance organisée des habitants, la multinationale canadienne Denison Mines Corp. est contrainte de quitter Faléa en janvier 2014. « Avec notre niveau d’information et de formation, nous sommes capables d’opposer tellement de contraintes qu’une compagnie étrangère ne pourra jamais plus exploiter notre sous-sol en toute tranquillité », affirme apaisé Many Camara, représentant en France des villageois du projet citoyen de Faléa contre la mine. Cette victoire a été obtenue grâce aux médias de proximité qui ont permis l’information des villageois et donc l’organisation de leur mobilisation.

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Dessin Claire Robert / Ritimo

Quelques conseils utiles à l’usage du non-journaliste pour produire de l’information

Avec Internet, chacun a la possibilité de commenter ou de produire de l’information. Mais cette possibilité pour tous de prendre la parole n’est pas forcément gage de qualité, et le port de « lunettes journalistiques » peut être utile quand on se lance dans la production d’information.
Rappel de quelques règles de base, afin de bien distinguer information et commentaire, article et tribune ou tout simplement pour fabriquer une information éthique, de qualité, qui soit en recherche de vérité :

-# Une information doit être factuelle et précise. Il s’agit de répondre aux quatre questions de base : Qui ? Quoi ? Où ? Quand ? Auxquelles peuvent s’ajouter : Pourquoi ? Comment ? Et accessoirement : Avec qui ? Pour qui ?

-# Choisir un angle : l’angle, c’est le biais par lequel on aborde un sujet. Il doit être défini au tout début, avant d’aller enquêter, d’interviewer quelqu’un ou de se rendre sur le terrain ; il doit être affiné ou transformé au moment de l’interview ou sur le terrain si l’on s’aperçoit que l’angle choisi au préalable n’est pas pertinent et qu’un autre s’impose. L’angle doit pouvoir être résumé en une phrase ou une question. Choisir un angle est à la fois un gage d’efficacité (on va chercher l’information avec précision et non dans la dispersion) et de modestie (on sait que l’on n’a traité qu’une facette du sujet).

-# Poser les bonnes questions : construire des questionnaires avant entretien, à partir de l’angle que l’on s’est choisi, en évitant les questions fermées qui amènent des réponses courtes. Préférer les questions de type « pourquoi ? » et « comment ? » qui invitent la personne interviewée à s’expliquer davantage, à se raconter, à développer… Au cours de l’entretien, veiller à ce que l’interlocuteur soit dans le concret, en lui demandant de raconter son vécu et des anecdotes personnelles. Quand l’information sera fabriquée, montrer à la personne interviewée ce que l’on a réalisé à partir de son témoignage.

-# Aller sur le terrain : Ce que l’on voit, entend, ressent est à la base du reportage. Le terrain permet l’investigation en rencontrant des gens qui vivent directement telle ou telle situation concrète, en les interviewant et en recueillant parfois des avis contradictoires. L’information issue du terrain est donc fondamentalement plus proche de la vérité, plus riche, moins uniformisée que celle qui est commentée, à partir d’articles ou de dépêches.

-# Se mettre à la place du lecteur : la capacité d’absorption des usagers des médias est limitée. Si dans les 10 premières secondes, il ne comprend pas de quoi il est question, il va « zapper ». Pour capter son attention, on doit lui donner à lire, voir ou entendre du nouveau, du simple, de l’intéressant, du précis.

-# Diversifier ses sources : le choix d’un sujet ou d’un angle est souvent lié aux opinions et aux goûts de celui qui fabrique l’information. Mais pour construire une bonne information, il faut accepter de prendre en compte des faits qui vont à l’encontre de ses hypothèses de départ ou de ses idées personnelles. C’est en diversifiant ses sources et en multipliant les témoignages (par exemple, se fixer un minimum de trois sources différentes) que l’on peut parvenir à une « subjectivité honnête ». D’où l’importance de prendre le temps de bien choisir ses sources, de les analyser, de les mettre à distance si nécessaire… Sans jamais oublier de les citer !

Bien sûr, il faut connaître et respecter les règles fondamentales du droit de la presse (la loi de 1881, qui interdit et sanctionne la diffamation et l’injure ; le respect de la vie privée des personnes) et de la déontologie journalistique (respect de la présomption d’innocence, séparation stricte entre l’information et la publicité, refus des pressions de toute nature, secret des sources des journalistes...).

Enfin, améliorer son information ou rectifier ses erreurs, même après coup, est un geste apprécié des lecteurs, auditeurs et téléspectateurs. Cela prouve que l’on a le souci de la qualité de son information !

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