Petites rébellions

, par Africa is a Country , GARCIA Saudi

Le racisme anti-Noir·es est plein essor à Haïti. Mais les Haïtien·nes et les Dominicain·es résistent, recourant aux grands moyens comme aux plus modestes.

Portrait de deux jeunes noirs sous la pluie, Saint Domingue.
Crédit : vinylmeister (CC BY-NC 2.0)

Le mot « crise » est si souvent utilisé pour décrire l’île d’Ayiti (République dominicaine et Haïti) qu’il en perd de son poids. Des événements récents mettent en exergue un pic de violences anti-Noir·es et anti-Haïtien·nes, résultat du châtiment sans cesse renouvelé d’Haïti pour avoir fait la révolution en 1804.

En réponse à une annonce de la Commission des droits de l’homme de l’ONU du 3 octobre intimant à la République dominicaine de cesser la déportation des Haïtien·nes vers Haïti, le président Luis Abinader a publié le décret 668-22. Par ce décret, le président donne autorité à la police dominicaine et aux autorités migratoires pour expulser tout « étranger·e » considéré·e comme occupant un territoire d’État. Les plantations de sucre étaient une source essentielle de la richesse du dictateur Rafael Trujillo (au pouvoir de 1930 à 1961) et ont été nationalisées via la CEA (Consejo Estatal de Azucar). Par conséquent, les nombreuses plantations de sucre encore en activité, et qui ne sont pas aux mains de familles puissantes comme les Vicinis, sont des terres appartenant à l’État et où vivent des Haïtien·nes ainsi que leur descendant·es dominico-haïtien·nes.

La protection de la propriété privée a été qualifiée de centrale à ce décret, une déclaration ironique et ridicule dans un pays où certaines lois essentielles font encore défaut, telles que la loi en suspens Ley de Ordenamiento Territorial, destinée à organiser l’utilisation des terres sur tout le territoire national. Le décret a mené à une épuration ethnique : les Haïtien·nes et les Dominicain·es à la peau foncée ont fait l’objet d’attaques violentes, ont été rassemblé·es et placé·es dans des centres de détention de fortune situés dans tout le pays et à la frontière. Il y a déjà eu des vagues de déportations et de détentions arbitraires et illégales de Haïtien·nes en République dominicaine. Cependant, ceci constitue le pire acte d’épuration ethnique depuis le massacre de 1937 dans les régions limitrophes si l’on considère l’ampleur de la chasse à l’homme en cours dans le pays, combinée à l’hypocrisie que représentent les procédures express dont bénéficient les réfugié·es vénézuélien·nes pour l’obtention de permis de résidence, pendant que les personnes dénationalisées depuis 2013 sont ignorées.

Je suis animatrice en équité raciale depuis 2011, ainsi que chercheuse en science politique et culture dominicaine depuis 2012. Les organisations avec lesquelles je travaille, We Are All Dominican et In Cultured Company, ont passé au total 10 ans à répertorier les violences anti-Haïtien·nes et anti-immigrant·es en République dominicaine. We are All Dominican, forte d’une solidarité absolue et constante envers les Dominicain·es noir·es de descendance haïtienne, a formé toute une génération de militants dominicains sur l’île. En parallèle, In cultured Company a réussi à changer le discours sur les relations dominico-haïtiennes, et à dénaturaliser l’éternel conflit en se concentrant sur nos intérêts politiques communs, l’anti-impérialisme et la solidarité. Malgré ces efforts et une vague grandissante d’opposition dans le pays et en dehors, le fascisme est en plein essor en République dominicaine. Il affecte des groupes qui pouvaient penser être immunisés contre celui-ci.

Par exemple, le 12 octobre 2022, des artistes et des militant·es de l’organisation Acción Afro-Dominicana ont été attaqués à l’aide de barres de fer par des membres d’une organisation paramilitaire appelée Antigua Orden Dominicana. Antigua Orden est connue pour ses attaques contre des journalistes, des politiciens et des personnalités médiatiques qu’elle ne juge pas assez anti-Haïtien·nes. L’« Antigua Orden » que cette organisation prône – tout comme la vision des supporters de « Make America Great » [1] - est un ordre social violent et anti-Noir·es. Parmi les actions encouragées par Antigua Orden, la violation arbitraire des droits humains, des droits constitutionnels des immigrant·es, ainsi que leur emprisonnement et leur expulsion.

L’augmentation des violences anti-Haïtien·nes, anti-Noir·es et anti-LGBT approuvées par les pouvoirs publics l’année dernière est particulièrement inquiétante. La violence physique, l’incendie de petites communautés entières, le lynchage, les menaces de mort et le harcèlement en ligne que nous constatons sont possibles que parce qu’une organisation paramilitaire a pu prospérer depuis 2016 sans être inquiétée. Comme la défenseuse du droit foncier Ysanet Batista le déclare : « La République dominicaine vit un mouvement pour les droits civiques. Les organisations comme Antigua Orden sont un retour de bâton de cette transformation sociale, et les décrets comme le 668-22 encouragent la violence fasciste. »

Antigua Orden, et les décrets publiés par la présidence elle-même, visent à compenser le manque de justice économique et humaine que les politiques sociales ont laissé en République Dominicaine. Comme j’en ai fait le constat, ce manque a été le terreau du racisme anti-Noir·es (c’est-à-dire les théories du colorisme ainsi que du remplacement racial), ainsi que des politiques anti-immigrant·es et anti-populaires (officielles et non officielles). Par conséquent, la société dominicaine a basculé vers la violence et la maltraitance en toute impunité. Quelle que soit notre nationalité, nous subirons tou·tes les conséquences de vivre dans, ou même de visiter, un climat social de profonde intolérance.

Il existe une « histoire unique » à propos des Haïtien·nes, diffusée par les médias d’extrême droite en République dominicaine. L’histoire anti-Haïtien·nes change lentement, même si ce changement est léger et irrégulier. Le génie de l’auto-reconnaissance raciale et de l’autonomie culturelle ne peut être remis dans la bouteille, et se heurte à des siècles de ressentiment anti-Haïtien·nes. Bien qu’une partie de la population dominicaine ne se reconnaisse pas en termes raciaux généraux, une fraction grandissante s’identifie à l’héritage africain longtemps réprimé du pays, en termes raciaux admis localement.

Grâce à des entrepreneurs sociaux comme Carolina Contreras, fondatrice du Miss Rizos Salon, les femmes dominicaines cessent d’utiliser du défrisant, qui provoque des cancers utérins, et arborent fièrement leurs coupes afro. Le Dembow, un rythme urbain basé sur des formes ancestrales de jeux de tambour africain, se développe et se rend visible sur la scène musicale internationale. Des mouvements tels que Barrio Alante encouragent et font connaître le développement de modes d’expression culturelle locaux comme le hip-hop, le rap, et le graffiti. Malgré les violences policières et l’oppression économique, ces arts noirs sont florissants dans les zones urbaines de Saint-Domingue les plus marginalisées et les plus touchées par l’oppression raciale. Ces mouvements et d’autres groupes tels que Junta de Prietas, Aquelarre, et Accion Afro-Dominicana, encouragent l’organisation des personnes en fonction d’une analyse explicitement intersectionnelle basée sur le lieu, la race, la classe et l’influence.

Tandis que la République dominicaine vit un éveil racial et civique, Haïti connaît actuellement un important soulèvement contre l’impérialisme et la suprématie blanche. À la veille d’une invasion du pays par les États-Unis et des forces supranationales comme le Conseil de sécurité de l’ONU, il règne un profond sentiment d’incertitude et même de désespoir chez le peuple d’Ayiti. Toutefois, en tant que peuple, nous avons traversé des situations semblables au cours de notre histoire. J’écris notre histoire parce que l’histoire de notre île ne peut être racontée en se contentant de considérer Haïti et la République dominicaine comme des pays séparés.

Le destin de ces nations est interconnecté, ce que prouve l’histoire. Comme aux États-Unis, les militant·es et les organisations telles que In Cultured Company travaillent dur pour introduire ces histoires cachées dans la conscience collective. Nous avons désespérément besoin d’un programme scolaire d’étude ethnique qui considère notre histoire comme centrale à la création du monde moderne. En attendant, nos ateliers sont des lieux où les jeunes Haïtien·nes et Dominicain·es peuvent simplement exister, apprendre et guérir ensemble.

Il y a des personnes de notre communauté dont la vie, les actions et valeurs sont ancrées dans un profond sentiment de peur du futur. Le futur est en effet incertain, mais ce n’est pas une excuse pour le silence de notre communauté toute entière face à la violence raciale. La haine, la violence et l’intolérance ne peuvent se développer et résonner que dans un environnement silencieux.

Quand je vois les membres de la génération Y, à laquelle j’appartiens, fonder une famille, j’espère que nous ne donnerons pas la haine en héritage aux futures générations. Nos enfants, nos proches les plus jeunes méritent mieux qu’une violence sans fin et qu’une cruauté répandue envers les Haïtien·nes.

Les efforts à fournir pour améliorer notre niveau de sécurité, de liberté, de santé et notre économie semblent insurmontable. Mais l’incertitude du futur dépend de notre niveau d’inaction.

Nous pouvons commencer par dire, avec clarté et certitude, que nous vivons un mouvement de soulèvement anti-impérialiste et de revendication des droits civiques tant en Haïti qu’en République dominicaine. Les Dominicain·es de la diaspora peuvent se révolter à leur niveau en s’efforçant simplement à mettre en place les conditions en eux-mêmes, dans leur famille et nos communautés du combat permettant de façonner un futur vers plus de paix, de liberté, d’humanité et d’attention. Rompre le cycle de la peur, de la violence et de l’intolérance nécessite une reprogrammation, il faut s’engager à voir plus de possibilités dans le présent, et vouloir travailler sérieusement à une politique transnationale et à un changement structurel.

Voir l’article original en anglais sur le site d’Africa is a country

Notes

[1Note du traducteur : vient du slogan utilisé par Donald Trump « make america Great again », autrement dit une population qui donnerait de la grandeur à l’Amérique

Commentaires

Dr. Saudi Garcia est membre post-doctorante de l’équipe de recherche de Mellon et futur maîtresse de conférences de The New School’s Department of Anthropology.

Cet article, initialement paru en anglais en janvier 2023 sur le site d’Africa is a country (CC BY 4.0), a été traduit vers le français par Vanessa Mula, traductrice bénévole pour ritimo. L’article est également disponible en anglais sur notre site.