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Dossier Iran : la fin de l’isolement ?

Levée des sanctions : un tournant pour l’économie iranienne

, par AFPICL-BU HDL

Les années d’isolement et les deux présidences d’Ahmadinejad ont eu des répercussions négatives sur l’économie iranienne (taux d’inflation et de chômage élevés, baisse des exportations, vieillissement des infrastructures, développement du marché noir, etc.). Le coût des sanctions est estimé à 500 milliards de dollars [1]. Le président Rohani a tablé sur une reprise de l’économie à la faveur de la levée des sanctions. C’est un enjeu important pour sa réélection en 2017, tout échec pourrait être sanctionné dans les urnes. Les opposants en interne à l’accord sur le nucléaire ne feront rien pour lui faciliter la tâche. L’activité économique a repris, les chiffres l’attestent, mais beaucoup reste à faire et des obstacles restent à lever.

Les premiers résultats positifs

En 2012, à la fin du second mandat présidentiel d’Ahmadinejad, le taux de croissance de l’économie iranienne était tombé à moins 6,61 % selon la Banque mondiale. Avec l’arrivée du président Rohani en 2013, le pays est revenu progressivement à une croissance positive. Dans son plan quinquennal de développement (2016-2021), le gouvernement actuel prévoit une croissance annuelle de 8 % que la Banque mondiale situe plutôt à 5,2% pour l’année 2017. Une croissance forte sera essentielle dans les années à venir pour la réussite du projet.

Le premier effet visible et positif de la levée des sanctions porte sur les exportations de pétrole qui sont remontées au niveau de 3,7 millions de barils produits par jour. L’Iran détient la quatrième plus importante réserve mondiale et a pu doubler ses exportations avec l’assentiment de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) [2]. Moteur de l’économie iranienne, ces exportations représentent une part importante des recettes publiques. En raison de la baisse des cours du pétrole, elles rapportent moins que prévu, mais l’augmentation de la production compense en partie. L’Iran compte sur le développement de ses exportations non pétrolières (gaz [3], acier, aluminium, agriculture, etc.) pour disposer de ressources supplémentaires indépendantes de la rente pétrolière. Pendant l’embargo, il a dû partir à la conquête de nouveaux marchés (Chine, Irak, Inde, Pakistan, Turquie, Corée du Sud) [4] avec lesquels il va poursuivre les échanges commerciaux.

Autres effets visibles : la livraison le 11 janvier 2017 du premier Airbus A321 des cent appareils commandés à Airbus, la signature de contrats avec, entre autres, des grandes compagnies pétrolières, la production en Iran de la Peugeot 2008 avec le groupe d’Etat Iran Khodro, constructeur automobile iranien. Ainsi près de 70 % des pièces des nouvelles voitures seront produites dans l’usine de Téhéran de ce constructeur iranien [5]. Une coopération économique et industrielle se met donc en place progressivement, mais pas aussi vite qu’espérée en raison d’un certain nombre de barrières qui complexifient et freinent l’ouverture économique.

Un obstacle de taille : l’économie rentière des Gardiens de la révolution islamique

L’Iran a un besoin crucial d’investissements étrangers pour rénover ses infrastructures pétrolières et gazières, mais aussi pour développer d’autres pans de son économie. Pour attirer ces investisseurs, l’Iran doit passer par des réformes structurelles, fiscales et juridiques et développer un véritable secteur privé. Mais le président Rohani se heurte dans ce domaine aux Gardiens de la révolution islamique [6] (ou Pasdaran) qui exercent un pouvoir économique et politique sur le pays. C’est un « Etat dans l’Etat ». C’est d’abord une force militaire et de renseignements qui peut agir sur des terrains extérieurs (Irak, Liban, Syrie) ainsi qu’à l’intérieur du pays (lutte contre la drogue, maintien de l’ordre publique, répression de manifestations, etc.). Par ailleurs, les Gardiens détiennent une part importante de l’économie iranienne (industries pétrolières, gazières, pétrochimiques, automobile, télécommunications, grandes entreprises d’infrastructures, etc.) [7], difficile à chiffrer vu l’absence de transparence, et ils s’opposent à toute concurrence. Ils ont également une grande influence dans de puissantes fondations caritatives gouvernementales. Favorisés sous la présidence d’Ahmadinejad par l’attribution de nombreux marchés publics et de postes ministériels, ils sont à la tête du marché noir et de trafics de biens de contrebande qui ont prospéré sous l’embargo. Cet empire militaire et commercial leur confère, au-delà d’un pouvoir économique, un pouvoir politique. Proches du Guide suprême [8] Ali Khameini, les Gardiens protègent le régime, mais préservent aussi leurs avantages dans tous les secteurs de la vie économique iranienne.

Des sanctions américaines prorogées, un secteur financier pénalisé

Le Congrès américain a voté début décembre 2016 une prolongation de dix ans des sanctions liées au non-respect des droits de l’homme par l’Iran, à son soutien au terrorisme au Moyen-Orient et à son programme de missiles balistiques. Cela empêche notamment les investissements dans l’énergie, les échanges financiers et la défense. La conséquence immédiate de cette décision est que les banques européennes dont les françaises, liées aux banques américaines, tardent à investir en Iran. Elles sont d’autant plus prudentes que les pratiques autorisées par les autorités américaines de contrôle ne sont pas très claires. Elles préfèrent attendre la confirmation du feu vert de l’OFAC [9]. La sanction américaine de 8,83 milliards de dollars infligée à BNP Paribas pour avoir contourné l’embargo en 2014 est présente dans toutes les mémoires. De fait, ce sont des petites banques européennes, pas plus d’une dizaine, qui font face aux banques chinoises, indiennes et turques déjà présentes [10]. Les banques d’Etat iraniennes sont nombreuses et en manque de capitaux en raison de fonds gelés dans le monde entier au moment de la mise en place des sanctions. L’Iran n’a récupéré que 3 milliards de dollars sur les 55 milliards escomptés [11]. Cette situation devrait se régler, mais l’Iran considère que les Etats-Unis n’ont pas tenu leurs engagements sur la levée des sanctions ce que ces derniers récusent considérant que l’accord portait sur les sanctions uniquement liées au nucléaire. Le gouvernement iranien devra aussi appliquer les directives internationales de lutte contre le blanchiment d’argent pour sortir de la liste noire du Groupe d’Action Financière (GAFI) plusieurs banques iraniennes. Les détournements de fonds publics, les avoirs placés à l’étranger ou les pratiques des dessous-de-table sont facilités par le fonctionnement du système actuel. Le Président Rohani a été confronté en 2016 au scandale des salaires exorbitants de certains dirigeants des banques d’Etat et de la Caisse du développement du pays. Il a dû les limoger.

L’Iran doit restaurer un climat de confiance entre tous les acteurs de son économie : encourager le secteur privé, entreprendre des réformes structurelles pour réduire la bureaucratie, lutter contre le clientélisme, et la corruption [12], mettre en place une meilleure gouvernance du système financier et un système de paiement international, etc.

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Vendeur dans les rues de Téhéran
Photo : Stéphane Charles

L’inflation baisse, mais le chômage résiste

Deux autres difficultés se dressent sur le chemin du redressement économique de l’Iran : l’inflation et le chômage. Les sanctions internationales ont eu un impact sur le taux d’inflation qui a plusieurs fois dépassé les 20 % pour atteindre même plus de 45,1 % en 2012 selon la Banque mondiale [13]. Le prix des produits de base a atteint de tels sommets que certains ont évoqué une hyperinflation. En juin 2016, le président Rohani a annoncé que le taux était passé sous la barre des 10 % suite à une politique monétaire drastique. L’inflation a baissé, mais reste élevée.
Le chômage avoisine les 12,7 % de la population active et touche les classes populaires et moyennes, urbaines et rurales et particulièrement les jeunes (25 % des 15 à 24 ans) dont beaucoup sont diplômés. Les chiffres officiels sont loin de la réalité selon d’autres sources indépendantes. Il faut savoir que le centre de statistiques du régime considère qu’une heure travaillée dans la semaine suffit à vous catégoriser dans la case « avec emploi ». Il semble que pour les jeunes, le taux de chômage réel avoisine les 50 %, et pour les filles, les 80 %. Les sanctions cumulées des Etats-Unis et de l’Union européenne ont diminué de façon drastique les recettes de l’Etat basées sur la manne pétrolière. La solidarité familiale ou les aides publiques (essence, alimentation) ont pu un temps atténuer le choc de l’embargo. Les restrictions ont permis au marché noir contrôlé par les pasdaran de prospérer et à la pauvreté de gagner du terrain (au moins 20 % de la population est touchée en particulier des femmes) [14].Ces taux importants sont une des raisons pour lesquelles le Guide suprême et les conservateurs ont souhaité que des négociations sur le nucléaire soient menées pour éviter une explosion sociale. L’Etat n’est plus en capacité de créer des emplois à travers le secteur public. Une des priorités du gouvernement est bien de favoriser le secteur privé, créateur d’emplois, pour faire face à l’arrivée sur le marché du travail des jeunes et des femmes, plus de 60 % de la population sont âgés de moins de 30 ans, selon les estimations. Le taux de chômage des jeunes est un enjeu crucial auquel, à ce jour, la levée des sanctions n’a pas apporté de solution. Le gouvernement iranien a pu juguler l’inflation et revenir à un taux à un chiffre. Mais l’embellie économique attendue n’est pas encore au rendez-vous et les chiffres du chômage restent mauvais. Il sera difficile pour l’économie iranienne, même relancée, d’absorber un nombre aussi important de chômeurs rapidement.

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