En Indonésie, le charbon de Sumatra fait plus de mal que de bien

, par New Mandala , BENI SAPUTRA Muhammad

Mine de charbon dans le nord-est de la province de Bengkulu, sur l’île de Sumatra, aux mains d’une entreprise chinoise basée à Hong Kong. Les communautés locales sont inquiètes des risques d’innondations liées à la terre retournée.
Crédit : Beyond Coal and Gas (CC BY 2.0)

À la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP26) qui s’est tenue en novembre à Glasgow, l’Indonésie s’est engagée à progressivement cesser toute utilisation du charbon d’ici 2056. Le charbon est une ressource majeure dans le secteur de l’énergie indonésien, source de 65% de l’électricité produite en 2029. En pleine récession à cause de la pandémie de coronavirus, le secteur minier indonésien avait rapporté, de janvier à octobre cette année, 50 billions de roupies, dont 80% provenaient du charbon. C’était la plus grosse somme dégagée depuis dix ans. La majorité des bénéfices ne profite cependant pas aux habitant·es, particulièrement à Sumatra, à cause de l’impact négatif des entreprises d’exploitation du charbon sur leur vie quotidienne.

Deuxième région d’Indonésie en termes de réserves de charbon après Kalimantan, Sumatra est soumise à la fois aux bienfaits et aux préjudices de l’or noir. D’un côté, le charbon est une importante source de revenus pour certaines de ses provinces. Mais de l’autre, les résident·es pâtissent de l’exploitation frénétique du charbon sur toute l’île. A Jambi, province ponctuée de mines de charbon, le passage, chaque jour, de milliers de camions surchargés de ce combustible sur la route principale ont exaspéré les résident·es. Les camions causent des embouteillages qui s’étendent sur des kilomètres, et chaque jour qui passe, les riverain·es de la route principale respirent inéluctablement de la poussière ainsi que d’épaisses émanations de diesel. Mais la nuisance causée par les camions de charbon ne s’arrête pas là. Les camions de charbon affluent dans les stations essence, ce qui, en plus de provoquer des embouteillages, gêne l’accès des résident·es. Cela favorise également les pratiques illégales, certain·es commerçant·es réservant du gazole aux chauffeurs de camions de charbon. Ainsi, presque toutes les stations essence de Jambi se retrouvent régulièrement à court de carburant en l’espace de quelques heures à peine après un ravitaillement.

Ce qui exaspère le plus les habitant·es, ce sont les accidents de la circulation réguliers que causent ces chauffeurs, dont certains sont imprudents, inexpérimentés et sans permis, et qui coûtent la vie de dizaines de personnes. De 2017 à 2020, plus de 30 résident·es ont été tué·es, et uniquement en 2021, le total de morts s’élève à 34. De plus, certains chauffeurs de camions empruntent secrètement, et régulièrement, des routes communautaires, ce qui pousse les riverain·es à prendre d’elles·eux-mêmes des mesures punitives, allant du blocage des routes à l’incendie volontaire des camions de charbon.

Les catastrophes sont en partie dues à une législation ambiguë concernant les droits d’accès des camions de charbon à la route. Selon la loi Minerba n°3 de 2020 révisée, les entreprises d’exploitation du charbon sont tenues d’utiliser des routes spécifiques pour le transport de leurs marchandises, mais la loi dispose aussi que l’accès aux routes publiques ne leur est pas interdit. Cette faille juridique est avantageuse pour les entreprises minières, les affranchissant de l’obligation de construire leurs propres routes. Mais quand les entreprises ont la complaisance de le faire, les conséquences peuvent être graves. Le projet de construction routière de Marga Bara Jaya Corporation, autorisé par le ministre de l’Environnement et des Forêts, en est un exemple. Sur une zone longeant Jambi et le sud de Sumatra, il permet à l’entreprise de construire 88 kilomètres de route sur une largeur de 60 mètres, à travers la forêt protégée de Harapan. Mais cela ne s’arrête pas là, puisque la concession accorde à l’entreprise le contrôle de 424 hectares de forêt vierge.

Il est probable que le projet de construction complique encore la cohabitation, déjà source d’accidents fréquents, entre les humain·es et les animaux sauvages, en particulier les tigres, dans les deux provinces. En 2019, 7 attaques de tigres ont été rapportées dans le sud de Sumatra, au cours desquelles 5 personnes sont mortes et deux autres ont été blessées. A Jambi, cette année seulement, des tigres ont tué plusieurs villageois·es, mangé du bétail, et terrorisé des villages.

Les personnes qui affluent depuis des années pour s’installer illégalement dans la zone forestière de Harapan y auront plus facilement accès, ce qui va également continuer d’empirer la déforestation. En conséquence, les peuples de la forêt de Jambi (les Suku Anak Dalam) vont être davantage repoussés hors de la forêt pour l’installation de leurs habitations et la recherche de leurs moyens de subsistance. Sans la forêt, les Suku Anak Dalam ne peuvent plus chasser des sangliers sauvages et récolter des produits de la forêt pour les vendre. Cela les pousse à saccager les cultures du village, ce qui crée des tensions ainsi que des conflits mortels avec les riverain·es.

Les problèmes liés à la route à cause des camions transportant du charbon se retrouvent dans d’autres régions de Sumatra. Néanmoins les plus grandes difficultés rencontrées notamment par les habitant·es de Aceh, de Sumatra-Ouest, de Bengkulu, et de Sumatra du Sud viennent des centrales à charbon. Ces dernières provoquent une pollution multidimensionnelle, ainsi que des problèmes économiques. Les habitant·es sont aussi affecté·es par des maladies respiratoires ainsi que d’autres maladies, conséquences directes de l’inhalation de cendres de charbon sur une longue période de temps. Pour toutes ces raisons, beaucoup de riverain·es sont obligé·es de quitter définitivement leur domicile. Cependant, pour d’autres, rester est la seule option possible car un déménagement serait trop coûteux.

La malédiction du charbon qui afflige les habitant·es de Sumatra est une conséquence des politiques malsaines. De nombreux oligarques régionaux et nationaux sont liés au secteur du charbon, et les entreprises d’exploitation du charbon jouent souvent un rôle de financier pour les candidats politiques. Ce clientélisme a contribué à faire exploser le nombre de permis d’exploitation délivrés dans le commerce du charbon, passé de 750 en 2001 à 10 900 aujourd’hui. Le ministère de l’Energie et des Ressources minérales a mis fin à 1000 de ces permis. Le président Joko Widodo a quant à lui révoqué 2 078 permis d’exploitation de minéraux et de charbon. La nature du clientélisme affaiblit également le pouvoir de négociation des gouvernements locaux vis-à-vis des dirigeants de mines de charbon. Loin de sanctionner les entreprises pour leurs fautes, ils continuent de leur envoyer des invitations à discuter de l’augmentation salariale de leurs conducteurs de camions ainsi que de leurs ouvriers routiers sous-payés, invitations qui restent, à chaque fois, sans réponse. Même scénario pour les crimes environnementaux, commis en toute impunité par les entreprises d’extraction du charbon, sur fond de relation clientéliste entre les élus locaux et les oligarques de l’industrie du charbon.

La loi Minerba n°3 de 2020 révisée, associée à la loi controversée Omnibus, déclarée conditionnellement inconstitutionnelle, va empirer les choses pour les habitant·es de Sumatra et rendre l’exploitation plus rentable pour les oligarques du charbon, tout en allégeant leurs obligations. La loi Minerba révisée accorde une extension de permis aux entreprises d’extraction du charbon, même lorsqu’il est prouvé qu’elles n’assument pas leur obligation de sauvegarde de l’environnement. La loi recentralise également les industries minières, offrant l’opportunité aux oligarques nationaux de s’imposer dans l’industrie du charbon comme ils l’ont fait sous la présidence de Suharto. Les riverain·es qui s’opposent à l’exploitation minière ou même la « perturbent » sont passibles de condamnations ou d’amandes. Quant à la loi Omnibus, elle garantit un taux d’imposition à 0 % sur la production des entreprises qui parviennent à augmenter la valeur ajoutée du charbon.

Malgré le débat de la COP26 concernant l’élimination ou la réduction progressive de l’usage du charbon, la conférence a au moins fixé un délai d’un an à l’Indonésie pour mettre fin à sa dépendance au charbon. Cependant, jusqu’en 2056, le charbon continuera certainement de faire plus de mal que de bien aux habitant·es de Sumatra.

Voir l’article original en anglais sur le site de New Mandala