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Indonésie : un géant asiatique à la lisière de la démocratie

Les limites de la démocratisation

, par CDTM 34

Depuis la chute de Suharto, les progrès de l’Indonésie ont été fulgurants mais il reste quelques ombres au tableau… L’Indonésie se targue d’être la troisième démocratie au monde en terme de nombre d’habitants et d’être le pays le plus démocratique de l’ASEAN [1] mais la réalité est, en vérité, plus nuancée.

Manifestation de fermiers pour le droit à la terre à Jakarta. Photo de Jonathan Mcintosh prise en 2004.

Après l’effondrement du régime autoritaire de L’Ordre Nouveau, ses dirigeants et ceux qui se sont rendus coupables de crimes et délits, n’ont jamais été inquiétés. Non seulement le président Suharto n’a pas été jugé mais, à sa mort, le pays a pleuré son dictateur et une semaine de deuil national a été décrétée. Des généraux et anciens responsables politiques du régime autoritaire ont également bénéficié de cette impunité.
Par ailleurs, si l’armée s’est considérablement affaiblie, les militaires restent des personnages importants du régime [2] et l’armée est toujours présente partout sur le territoire.

Les élections sont fréquentes mais la régularité de leur organisation pose problème. En 2009, des milliers de personnes n’ont pas été inscrites sur les listes électorales en raison de problèmes logistiques et 15 % des bulletins, mal remplis à cause d’une procédure trop compliquée, ont été considérés comme nuls.
D’autre part, l’absentéisme généralisé au Parlement et le recours au consensus, qui dote automatiquement chaque parti d’un droit de veto, provoquent une certaine paralysie de l’institution. Il est très difficile de faire passer une loi.

Le difficile respect des droits fondamentaux

La démocratie est en marche depuis la fin de l’Ordre Nouveau mais Amnesty International dénonce des atteintes aux droits fondamentaux en Indonésie. Le pays refuse d’enquêter sur les nombreuses violations commises par le passé et beaucoup de victimes attendent en vain que justice soit faite.

En 2017, il y aurait au moins 30 prisonniers d’opinion. Des ONG dénoncent plusieurs décès à la suite de violences commises par les forces de l’ordre ou de tortures subies en détention [3].
Ces abus concernent en grande partie la Papouasie, région séparatiste très fortement militarisée et interdite aux journalistes étrangers. Des séparatistes sont enfermés sans avoir commis d’actes violents et d’autres sont gravement attaqués. Les châtiments cruels, inhumains ou dégradants sont tolérés.

Une liberté d’expression limitée

Des lois limitent la liberté d’expression, de religion et de conviction. Plus de 11 personnes, souvent de religions minoritaires, ont été condamnées pour blasphème. En 2017, le gouverneur de Jakarta, Basuki Tjahaja Purnama, souvent appelé Ahok, chrétien, d’origine chinoise, dont l’élection en 2014 avait marqué pour la première fois l’accession d’un non-musulman au poste de gouverneur de la capitale indonésienne, est condamné à deux ans de prison pour avoir blasphémé le Coran. Les nombreuses manifestations de soutien populaire en sa faveur et l’intervention d’Amnesty International et du Haut- Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme laissent le pouvoir inflexible. Ce procès scelle l’avenir politique d’Ahok. Il perd l’élection au poste de gouverneur de la capitale indonésienne. Cette affaire est considérée comme un échec pour les démocrates indonésiens.

Quant à la liberté de la presse, les lois contre la diffamation empêchent bien souvent les médias de dire ce qu’ils voudraient, sous peine d’être condamnés.

Oligarchie et népotisme dominent la vie politique

Pour décrire le gouvernement indonésien, le mot oligarchie est très souvent employé. En effet, le pouvoir est concentré entre les mains de quelques familles qui contrôlent les partis politiques et les médias, liés à de puissants conglomérats qui dominent l’économie indonésienne. Cette élite a une fâcheuse tendance à la reproduction sociale et au népotisme. Ce mode de fonctionnement, le système KKN, Korupsi, Kolusi, Nepotism (corruption, collusion et népotisme), était déjà à l’œuvre sous l’Ordre Nouveau. Les élus au Parlement sont, bien souvent, les enfants ou des membres de ces familles.

Une cohésion sociale en danger

La déchirure sociale que constitue l’existence d’une oligarchie installée se double d’impressionnants écarts de richesse. En 2010, l’Indonésie compte 43 000 millionnaires représentant 0,02 % de la population, possédant l’équivalent d’un quart du PIB et la fortune des 40 personnes les plus riches correspond à 10 % du PIB. Cette inégalité de ressources est aussi territoriale : le PIB par habitant à Jakarta est quasiment trois fois supérieur au reste du pays.

Concernant la santé, l’Indonésie est le pays d’Asie du Sud-Est qui investit le moins dans ce domaine. L’état a instauré une assurance-maladie mais il ne consacre que 1 % de son PIB à la santé, avec de lourdes conséquences pour les Indonésiens, notamment les plus pauvres. En Indonésie, où le taux de mortalité est de 30 ‰, un enfant encourt trois fois plus de risques de mourir avant l’âge de 5 ans qu’un enfant vivant au Vietnam. En 2010, près de 35 % des enfants souffraient d’un retard de croissance dû à la malnutrition.

Par ailleurs, l’investissement dans les infrastructures ne représente que 3 % du PIB indonésien ce qui se traduit par de gros retards de développement. Dans un environnement géographique éclaté, le manque de moyens de communication entre les différentes régions de l’archipel ne favorise pas les échanges et la cohésion sociale.

Une corruption endémique

En Indonésie, la corruption est un problème majeur qui prend ses racines dans l’histoire du pays. En 2017, d’après l’ONG Transparency International, le pays se classe 96e sur 180 (180 étant le pire), en termes de corruption. Si la corruption existait déjà à l’époque coloniale, Suharto en a fait un véritable mode de fonctionnement. Il amasse une fortune colossale. Pas moins d’un tiers des dons de la Banque Mondiale destinés à son pays aurait été détourné pour bénéficier à l’entourage du dictateur. Cela va si loin que même l’armée, pourtant elle aussi bénéficiaire d’avantages, finit par élever la voix. La corruption endémique de l’Ordre Nouveau a joué un rôle important dans la chute du dictateur, tant elle provoquait du mécontentement chez tous ceux qui n’avaient pas la chance d’en bénéficier. Mais son départ est loin d’avoir sonné la fin du système KKN (« corruption, collusion, népotisme »).

Une corruption décentralisée
La formidable décentralisation opérée semble avoir favorisé une corruption galopante. Pour obtenir ce dont on a besoin, on s’adresse désormais à un élu local qui ne se prive pas d’en tirer profit. C’est globalement le cas pour les fonctionnaires si mal payés qu’ils cherchent à se faire de l’argent par d’autres moyens. On se retrouve ainsi à devoir payer pour l’officialisation d’un divorce, l’obtention d’une carte d’identité ou d’un certificat de naissance pour son enfant ! Ainsi, d’après l’UNICEF, 60 % des enfants âgés de moins de 5 ans n’en disposent pas. La corruption est partout : si l’école est censée être gratuite et obligatoire, on est parfois contraint de payer pour pouvoir passer ses examens. Par ailleurs, d’après l’ONG Indonesia Corruption Watch (ICW), presque la moitié du budget de l’Education nationale est détournée.

Des scandales à répétition
Afin de lutter contre la corruption, en 2002, le gouvernement met en place une commission d’éradication de la corruption (KPK) chargée de mener des enquêtes pour débusquer les corrupteurs et les corrompus. Cette commission fonctionne efficacement. Ainsi, dès 2004, 51 députés sont mis en examen pour corruption et de nombreuses personnalités politiques, accusées ou soupçonnées de corruption, sont démises de leurs fonctions.

Mais la justice n’est pas toujours rendue de façon équitable. De nombreuses personnes passent à travers les mailles du filet. De tous ces scandales non jugés se dégage un certain sentiment d’impunité. Les juges eux-mêmes sont accusés de corruption. Comment punir les corrompus et corrupteurs quand ceux qui font la justice figurent dans leurs rangs ? La corruption est partout et une récente affaire l’a encore prouvé au plus haut niveau de l’État : le 24 avril 2018, le président du Parlement indonésien Setya Novanto a été condamné à 15 ans de prison, dans le cadre d’une gigantesque affaire de détournement de fonds qui a coûté au moins 145 millions d’euros à l’État indonésien. C’est là une grosse victoire pour la KPK et tous ceux qui luttent contre la corruption.

Une lutte périlleuse
Faire partie de la KPK ou d’une ONG de lutte contre la corruption peut s’avérer très dangereux. Le Parlement cherche à affaiblir la KPK et à décrédibiliser ses commissaires, dont certains ont reçu des menaces de mort ou ont été victimes d’agressions liées à leur activité dans la KPK. Le 11 avril 2017, un enquêteur qui travaillait sur une affaire de détournement de fonds concernant des cartes d’identité électroniques, impliquant le président du Parlement, a subi une attaque à l’acide à Jakarta. Gravement blessé, il a passé dix mois à Singapour pour y être soigné et n’est rentré dans son pays que le 22 février 2018. Loin de se laisser abattre, il a déclaré vouloir reprendre son travail. Les membres de la KPK affirment avec détermination qu’ils ne se laisseront pas intimider et continueront à traquer la corruption dans leur pays.

Des conflits ethniques et religieux persistants

Suharto avait pris soin d’interdire les discussions relatives à l’origine ethnique et à la religion afin d’éviter tout risque de conflit mais, à mesure que s’effrite la puissance de l’Ordre Nouveau, les problèmes réapparaissent. Au moment de la transition démocratique, la nation indonésienne voit ressurgir les problèmes liés à ces questions.
De 1996 à 2001, le pays est en proie à de violentes émeutes, notamment sur l’île de Bornéo, où des autochtones dayaks massacrent des Madurais installés dans le pays, faisant près de 500 morts en quinze jours. Dans la région de Sulawesi, chrétiens et musulmans s’entredéchirent. Sur l’archipel des Moluques, la majorité chrétienne se sent menacée par l’importante migration musulmane, encouragée depuis des années par le gouvernement indonésien. Après une guerre civile qui a fait plus de 5 000 victimes, la paix est revenue mais n’a pas mis fin aux tensions entre communautés.

La montée de l’islam radical et de l’intolérance
L’Indonésie à forte majorité musulmane n’est pas un Etat islamique mais plusieurs partis se sont très fortement islamisés et ont fait passer des lois liberticides, notamment une loi soi-disant anti-pornographique qui interdit tout ce qui peut être considéré comme « contraire à la morale ». Le port du voile se généralise. Une cinquantaine de localités ont adopté des lois d’inspiration islamique, c’est le cas de Tangerang, petite ville voisine de Jakarta, où les femmes sont désormais contraintes de porter le voile et où les paris, la vente d’alcool et la prostitution sont prohibés. Quant à la province d’Aceh, elle a obtenu le droit d’appliquer la charia.

La société évolue. Depuis la fin des années 1970, dans ce pays traditionnellement très respectueux des libertés religieuses, la religion est une question de plus en plus sensible et les citoyens indonésiens semblent de moins en moins tolérants : seul un tiers des Indonésiens serait prêt à élire un président non-musulman.
La construction des lieux de culte est très réglementée mais souvent les musulmans ou les autorités locales s’opposent, sans fondement légal, à la construction d’églises chrétiennes qui sont victimes d’actes malveillants.

On assiste en Indonésie à la montée d’un islam radical ayant pour objectif la création d’un califat en Asie du Sud-Est. Dans les années 2000, le réseau de la Jemaah Islamiyah était à l’origine de nombreux attentats. Aujourd’hui, DAECH revendique de nombreux attentats touchant en particulier les églises chrétiennes et les lieux fréquentés par les touristes occidentaux. [4]

Jakarta mène une lutte exemplaire contre le terrorisme qui lui a valu des éloges de la communauté internationale. De nombreux terroristes ont été capturés et jugés. La fermeté du pouvoir a mis un frein aux attentats les plus violents mais ne signe pas la fin des problèmes, comme en attestent les attentats de Surabaya, en mai 2018. [5].

Notes

[1Association of South East Asian Nations (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) : Organisation régionale de coopération économique, politique et culturelle fondée en 1967 et rassemblant 10 pays d’Asie du Sud-Est : l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande, Brunei, le Vietnam, le Laos, la Birmanie et le Cambodge.

[2Susilo Bambang Yudhoyono, président de l’Indonésie entre 2004 et 2014, est un ancien général de l’Ordre Nouveau.

[3Rapport « Indonésie 2017-2018 », Amnesty International, consultable sur https://www.amnesty.org/fr/countries/asia-and-the-pacific/indonesia/report-indonesia

[4De 2002 à 2004, ces attentats ont fait de très nombreuses victimes, notamment dans un bar et une discothèque à Bali, dans un restaurant McDonald et un hôtel américain à Jakarta, contre l’Ambassade australienne

[5Dimanche 13 mai 2018, des attentats revendiqués par DAECH frappent trois églises de la ville de Surabaya et tuent 14 personnes. Le lendemain a lieu un attentat contre une base de police de Surabaya

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