Signal d’alerte social et environnemental face à la militarisation de l’agriculture en Indonésie

, par JONG Hans Nicholas

Une paysanne travaille dans son champ au Mont Lawu, Indonésie. Crédit photo : Adam Cohn (CC BY-NC-ND 2.0)

Des commentateurs et des activistes ont fait part de leurs inquiétudes quant au rôle proactif que le gouvernement indonésien compte accorder à l’armée et à de grandes entreprises, dans le cadre d’un programme destiné à instaurer de vastes plantations à travers le pays.

La décision semble faire partie d’un recul insidieux de la démocratie civile Indonésienne aux mains du gouvernement du président Joko Widodo, selon les opposant·es, et pourrait avoir d’énormes répercussions sur les peuples autochtones et leurs droits fonciers, la conservation des forêts tropicales du pays, ainsi que les efforts pour faire descendre la courbe des émissions de gaz à effet de serre.

Le gouvernement a présenté le programme comme une tentative de sécuriser l’approvisionnement alimentaire local et en ce sens, il en fait une priorité nationale en termes de sécurité. Dans ce but, Widodo a confié la supervision du programme à son ministre de la Défense, Prapowo Subianto, ancien commandant dans les Forces Spéciales, impliqué dans la disparition d’activistes pro-démocratie à la fin des années 1990.

Le président est a aussi impliqué l’armée pour s’assurer de la réussite de son programme.

Achmad Soebagio, expert au Ministère de la Défense, affirme que le ministère doit être associé à la mise en place du programme afin de s’assurer que le pays dispose d’assez de nourriture en cas de guerre ou de crise, puisque les provisions de riz du pays ne permettraient de tenir que 69 jours, comparé à 182 jours pour la Thaïlande.

Selon lui, une des causes de la faible sécurité alimentaire en Indonésie est que la majorité des terres cultivées sont la propriété d’individus et petits fermiers, qui cèdent plus facilement leurs terres contre une somme en cash. Ce que le ministère de la Défense cherche à éviter à travers ce programme, a ajouté Achmad.

« L’idée du programme alimentaire du ministère de la Défense est que si les terres agricoles sont détenues par des individus, alors ils sont très rigides et ne sont pas systématiquement utilisées pour la sécurité alimentaire, » a dit-il lors d’une récente discussion en ligne. « C’est pourquoi les terres doivent être contrôlées et gérées par l’État pour qu’il n’y ait plus d’autres reconversions que pour les réserves en nourriture. »

Selon des commentateurs, c’est le signe qu’il n’y aura aucune tolérance envers une opposition populaire qui avait déjà tenu voire même avait fait échouer d’autres grands projets par le passé.

« C’est une vague, un mouvement, un pouvoir qui semble avancer sans transparence, sans écouter l’opposition » indique Laksmi Savitri, directeur du conseil national du réseau d’action et d’information sur l’alimentation indonésienne (FIAN), dans une récente discussion en ligne.

Elle rapporte que l’annonce de Widodo sur les projets de plantations, ou « fermes industrielles », sur les îles de Bornéo, Sumatra, Papua et Nusa Tengarra est le signe que le gouvernement fera pression et ignorera les expressions d’inquiétudes.

« C’est grave. C’est une tentative de réformer complètement le paysage agraire en Indonésie. Même s’il ne s’agit que de culture vivrière, il ne faut le prendre à la légère » dit Lakmi.

Dewi Kartika, secrétaire général du Consortium sur la Réforme Agraire (KPA), remet en question la décision du président d’impliquer le ministère de la Défense et l’armée dans son programme de plantations.

« Ce programme de fermes industrielles est une militarisation de l’agriculture car elle engage l’armée » dit-elle. « Les fermier·es vont devenir des ouvrier·es agricoles et non plus les propriétaires des outils et terres de production. »

De plus, il est tout à fait possible que, en voulant sécuriser les terres pour les plantations, l’Etat ait recours à l’armée pour obliger les gens à quitter leurs terres sous prétexte de sécurité nationale. Khairul Fahmi, un analyste de la défense à l’Institut pour la Sécurité et les Etudes de Stratégies (ISeSS) basé à Jakarta, a affirmé que l’administration Widodo risque de reproduire les actions du régime autoritaire du Nouvel Ordre de l’ancien dictateur Suharto. (Prabowo, le ministre de la défense, était le beau-fils de Suharto.)

Sous Suharto, la répression sur les civils étaient courante, y compris dans le secteur agricole.

« Cette situation pourrait voir se répéter le régime du Nouvel Ordre où l’on déclarait avoir réussi à garantir la sécurité et souveraineté alimentaire, mais au prix d’énormes pressions sur les fermier·es pour qu’ils·elles plantent du riz » explique Fahmi. À cette époque, ajoute-t-il, il y avait des « soldats qui allaient dans les champs [pour forcer les fermier·es à planter]. »

Depuis la chute de Soharto en 1998, les Indonésien·nes sont parvenu·es à assurer un large éventail de libertés civiles. Parmi lesquelles figure la reconnaissance officielle des lois traditionnelles et droits ancestraux. Mais parce que les régions ciblées par le programme de plantations de Widodo recouvrent des terres ancestrales et autochtones, la possibilité d’affrontements est tout à fait tangible, car l’armée essaye d’imposer ce programme au mépris de ces libertés » di Fahmi.

« Nous devons rappeler au gouvernement les risques de l’implication du Ministère de la Défense et de l’armée, pour éviter la perception générale qu’ils auraient été mobilisés pour jouer le rôle de de vandales qui s’apprêtent à affronter le public » dit-il.

Safrudin Mahendra, directeur de l’ONG Save Our Borneo (Sauvez notre Bornéo), affirme que l’armée a été impliquée dans des programmes similaires par le passé. Entre autre, elle a servi à assurer la sécurité de certaines agro-industries et de compagnies forestières dans leur entreprise de défrichage, dit-il. Cela suscite de l’inquiétude : sous le couvert du nouveau programme, l’armée soutiendrait à nouveau la déforestation massive, déclare Safrudin.

« Est-ce qu’on va assister au défrichage de nouveaux terrains qui auront besoin de sécurité renforcée pour faciliter le processus ? » dit-il. Parce qu’il y a [d’anciennes plantations] recouvertes par la forêt qui sont encore très bonnes. Nous sommes inquiets que ces lieux puissent devenir la cible du programme de fermes industrielles. »

Le président Widodo a reconnu les risques de disputes pour le partage de terres que pourrait provoquer le programme, et a chargé le Ministère la Planification Spatiale et Agraire de résoudre les potentiels problèmes.

Un processus accéléré

Le programme de fermes industrielles est déjà en marche, avec le lancement de travaux de canaux d’irrigation dans la province du Kalimantan Centrale le 28 Septembre. Le lendemain, l’armée signait un protocole d’accord avec le Ministère de l’Agriculture, et des soldats ont déjà été déployés sur le terrain.

Les analyses d’impact environnemental ont été accélérés afin de pouvoir démarrer les plantations cette année. Cela implique des problèmes potentiel à long terme, dit Dana Tarigan, directeur du chapitre du Nord Sumatra du Forum Indonésien pour l’Environnement (Walhi).

« Il n’y a aucune raison de se précipiter » dit-il. « Si on accélère, ce seront les gens sur place, l’environnement et les finances qui vont en souffrir. »

Le gouvernement a justifié la mise en place accélérée du programme avec le ralentissement dû à la pandémie du Covid-19. Il affirme que l’urgence sanitaire est moins importante que le besoin d’assurer de la production alimentaire indonésienne et de dépendre moins des importations. Mais Dana estime que ces raisons ne collent pas.

« Ne justifiez pas l’accélération de la mise en place du programme avec la pandémie et les problèmes de sécurité alimentaire » dit-il. « La sécurité alimentaire peut être atteinte en améliorant la productivité des fermier·es sans avoir à utiliser de nouvelles terres. »

D’autres ont aussi remis en question le feu vert du Ministère de l’Environnement et de la Forêt quant à l’accélération du processus du rapport d’impact, le qualifiant de biaisé car il passe outre la consultation publique. Rsynaldo Sembiring, directeur exécutif du Centre Indonésien de Législation Environnementale (ICEL), affirme qu’il n’y a aucune base légale dans ce processus expéditif, et que de toute façon une analyse d’impact peut être terminée en moins de trois mois.

Les législateurs se sont concentrés sur la faisabilité du projet gouvernemental de commencer à planter cette année. Lors d’une récente audience parlementaire, le Ministre de l’agriculture Syahrul Yasin Limpo a dit à la commission qui supervise l’agriculture et l’activité forestière que le gouvernement prévoyait de planter 30 000 hectares de riz dans la province de Bornéo du Kalimantan Central cette année. Ce site est le projet pilote du programme de fermes industrielles, et situé dans des terres tourbeuses défrichées au milieu des années 1990 lors d’un projet quasiment identique sous Suharto qui avait échoué.

Sudin, le chef de la Commission Parlementaire, a devancé Syahrul, déclarant avoir visité le site et ne pas être convaincu.

« J’y suis allé, les 30 000 hectares étaient toujours dégradés il y un an » a-t-il affirmé. « En Janvier et Février dernier, j’y suis retourné et c’est toujours sévèrement endommagé, toujours en processus de réhabilitation. C’est pourquoi je vous le demande, est-il possible de planter 30 000 hectares ? Avec quoi allez-vous planter ? 30 000 hectares, c’est considérable. Cela nécessiterait des dizaines de milliers d’ouvrier·es. Y a-t-il assez de travailleur·ses disponibles ? »

Syahrul s’est dit confiant dans son objectif, ajoutant que 300 soldats ont été engagés pour former les fermier·es sur l’utilisation de tracteurs et d’autres équipements mécanisés.

Lors d’une autre audience parlementaire, Sudin a posé la question aux fonctionnaires du ministère de l’environnement de savoir si leurs efforts à planter cette année sur un sol tourbeux et pauvre en nutriment étaient réalistes. Le projet pilote implique le déversement de 5500 mètres cubes de chaux dans le sol pour en réduire l’acidité et le rendre plus apte à la riziculture.

« Comment acheminez-vous autant de chaux dans le Kalimantant Central ? Même en employant les moyens Herculéens de l’armée de l’air, cela prendrait plus de deux ans » a affirmé Sudin.

Grande échelle contre exploitation familiale

Le gouvernement vante la technologie comme l’ingrédient clé qui assurera la réussite du programme de fermes industrielles là où les autres ont échoué. Mais son objectif de produire sur de vastes étendues de terres est « dépassé, autant scientifiquement que politiquement » explique Ben White de l’Institut International des Études Sociales à La Hague.

« Tous les acteurs partagent la même vision de l’agriculture, qui est que plus c’est grand, plus c’est de la monoculture, plus ça concentre de capital et de travail, mieux c’est » dit-il. « Ensuite, les fermier·es ne sont pas des citoyen·ness qui ont des droits, ce sont des outils pour faire gonfler le PIB et doivent être gérés et recevoir des ordres » de la part du gouvernement. »

White estime qu’on assiste à un virage global de l’agriculture intensive vers l’agriculture à petite échelle. L’ONU, par exemple, prône une agriculture centrée sur les fermes familiales dans son plan d’action global « Décennie des Nations Unies de l’Agriculture Familiale 2019-2028. » L’Organisation Alimentaire et Agricole des Nations Unies (FAO) déclare les fermes familiales bien placées pour atténuer l’impact du Covid-19 au sein du système alimentaire, et l’Indonésie a exprimé son soutien aux familles d’agriculteur·rices.

Les petits paysan·nes produisent la plupart de la nourriture en Indonésie, mais font face à de considérables difficultés dans l’accès aux crédits, aux services, aux technologies et aux marchés. En conséquence, ils souffrent de revenus limités et instables, de mauvaises conditions sanitaires, de l’inégalité de genre en termes de salaires et d’opportunités, et d’une protection sociale limitée.

Le programme de fermes industrielles n’améliorera aucune de ces problématiques car il s’appuie sur de grands investissements d’agro-industrie et implique la plantation en monoculture à grande échelle, selon White.

« Il y a donc quelque chose d’étrange là-dedans » dit-il. « D’un côté, l’Indonésie s’engage de manière enthousiaste à soutenir l’agriculture familiale, mais en même temps, s’accroche toujours, et compte étendre, le modèle de agro-industriel à grande échelle. »

White explique que certaines des grandes entreprises agricoles d’Indonésie sont des vestiges de l’époque coloniale hollandaise, et qu’elles conserve le contrôle des terres qui devraient revenir de pleins droit au peuple. Le programme de fermes industrielles projette de faire n’est que l’imitation du modèle agricole colonial, dit-il.

« Récemment, des expériences au niveau local ont montré que l’implication du gouvernement dans la vie quotidienne des producteurs rappellent l’époque coloniale hollandaise » affirme White. « On leur dit de cultiver des cultures spécifiques, on leur impose les périodes auxquelles ils doivent planter, avec des sanctions pour les paysan·nes qui désobéiraient. C’est quelque chose qui n’a pas disparu avec la fin du régime colonial ou avec le début de la période de la réforme [en 1998]. C’est toujours d’actualité. »

White a appelé le gouvernement indonésien à chercher un meilleur modèle agricole, qui puisse traiter les paysan·nes comme des citoyen·nes libres avec leurs propres droits et souveraineté.

« Il faut dépasser cette obsession avec la croissance du PIB pour commencer à améliorer le bien-être des producteur·rices et des consommateur·rices » a-t-il déclaré. « À quoi ressemblerait notre agriculture et notre système alimentaire s’ils n’étaient pas conçus pour maximiser la croissance du PIB ou le profit de grandes entreprises agricoles, mais plutôt pour garantir l’approvisionnement de nourriture et autres produits agricoles afin qu’ils soient suffisants, sains et sans danger pour tous ceux qui en ont besoin ? »

Agriculture d’entreprise

Le gouvernement affirme que les paysan·nes ne seront pas mis sur la touche avec ce programme agricole, et qu’ils et elles seront plutôt responsabilisé·es au travers d’un système d’ « agriculture d’entreprises », qui inclura des outils modernes, des méthodes de production avancées, l’accès à des aménagements de post-production, et un marketing efficace.

Mais White dit que le système agricole d’entreprises, tel qu’il est décrit dans un document gouvernemental, pourrait finir par servir davantage les grandes entreprises que ceux des paysan·nes locales·aux. Selon lui, à sa lecture, on pourrait penser « dites donc, peut-être que ce sont de bonnes choses pour les paysan·nes. Pour que les paysan·nes puissent avoir leurs propres entreprises. »

Mais en creusant un peu dans le dossier on se rend vite compte que les paysan·nes n’auront pas vraiment leur mot à dire de ce système, estime White.

Le système se définit en trois modèles de cultures en fonction des participant·es : coopérative, entreprise, et coopérative-entreprise combinés. Le modèle coopératif comprend trois grandes parties : paysan·nes, investisseurs et managers. Selon le gouvernement, les investisseurs gagneront la moitié du profit net grâce à ce modèle de culture, alors que les managers toucheront 20 %.

« Et pour des milliers de paysan·nes, seulement 5 à 10 % » rapporte White. « Donc ça appelle la question, que veut dire le slogan du gouvernement ‘l’agriculture corporative par, pour et pour les paysan·nes’ ? »

Sous le modèle entreprise, ce sont actionnaires d’entreprises qui ont le contrôle absolu, ajoute-t il.

« Ce qui est important c’est que plus on creusait le grand dessein, moins le mot « paysan·nes » apparaissait » explique White. « Dans la description des entreprises, aucune mention n’est fait des paysan·nes » .

Un modèle agricole qui profiterait à l’Indonésie est un modèle qui ne se concentre pas sur une seule denrée, comme le riz, affirme White. Cela devrait être un modèle où les paysan·nes sont libres de choisir celles qu’ils et elles veulent cultiver sur leurs terres, où ils et elles ont d’autres sources de revenus, sont capables de transformer leurs récoltes pour y ajouter de la valeur, et se soutiennent mutuellement au lieu d’être en compétition, dit-il.

Qomarun Najmi, membre du Syndicat pour les Fermiers Indonésiens (SPI), confirme, affirmant que prioriser les profits est le contraire de la définition d’un paysan.
« Nous ne comptons quasiment jamais les pertes et profits » dit-il. « Notre but est de gérer nos terres, de satisfaire nos besoins. Si nous avons plus, nous le partageons avec les autres. Si les paysan·nes passent leurs temps à compter les pertes et profits, alors nous perdons notre âme de paysan·nes, et nous devenons des hommes d’affaires, tournés vers le profit. »

White estime que c’est quelque chose que le gouvernement ne semble pas saisir, au milieu de sa précipitation pour mettre en place des fermes industrielles.
« Peut-être que ce n’est pas la mentalité des fermiers qu’il fallait changer » dit-il, « mais celle des fonctionnaires et du mode opératoire des bureaucrates agricoles. »

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