L’Albanie face à son passé

Les raisons de l’exode massif des Albanais

, par Forum Réfugiés-Cosi

Campement d’Albanais à Lyon, 2017. Photo : Tiang Girard (avec son aimable autorisation).

Les Albanais sont nombreux à fuir et demander l’asile, notamment en France, mais très peu obtiennent un statut de réfugiés [1]. Les motifs de demande d’asile reposent essentiellement sur des problèmes de vendetta, des cas de violences physiques (une femme sur trois est victime de violences physiques dans un pays où la violence domestique est courante), la traite des êtres humains ou l’exploitation des mineurs non accompagnés dans du trafic de drogue.

Mais la migration albanaise est un phénomène massif qui dépasse le cadre de l’asile. Les causes des départs sont multiples.

Après des années de régime communiste, les années 1990 sont marquées par des conflits fonciers particulièrement problématiques : le système de redistribution est complexe, confus, et provoque de nombreux procès entre les personnes qui travaillaient la terre et les anciens propriétaires d’avant la nationalisation qui revendiquent également leurs droits. Avec un État défaillant et un système judiciaire corrompu, c’est une justice parallèle s’inspirant du Kanun qui se met en place, pouvant parfois conduire aux meurtres. Dans ce contexte d’insécurité foncière et économique, les populations quittent notamment le sud du pays pour la Grèce et l’Italie. C’est une migration essentiellement de travail.

Durant cette même période, des déplacements de populations venant des régions rurales et reculées du nord vers les grandes villes, comme Tirana, provoquent des phénomènes de surpopulation des villes, avec la création de bidonvilles. Les Roms installés dans des quartiers urbains se retrouvent alors relégués en marge des villes et stigmatisés. Leur accès au système de protection sociale et à l’emploi est de plus en plus restreint. A partir de 2010, lors de la suppression de l’exigence de visas court séjour pour rejoindre certains pays, ce sont surtout ces familles exclues qui font des demandes d’asile en Allemagne et en France.

Bien que, depuis 2009, le pays s’inscrive dans un processus de normalisation (avec notamment la demande d’adhésion à l’Union européenne acceptée en 2014 par le Conseil européen), les désillusions économiques et politiques sont grandes et les départs de l’Albanie se sont multipliés : 30 000 personnes ont quitté le pays en 2015 pour se rendre dans les pays d’Europe de l’Ouest, 60 à 70 000 personnes en 2016, soit environ 2 à 3 % de la population.

Les arrivées actuelles d’Albanais·es en France s’expliquent par plusieurs facteurs :

  • Les populations ayant migré vers l’Italie et la Grèce dans les années 1990 ont quitté ces pays après les crises économiques. Le retour en Albanie s’étant révélé compliqué, elles ont alors tenté leur chance dans d’autres pays de l’Union européenne.
  • La libéralisation économique s’est accélérée avec l’arrivée d’Edi Rama (Premier ministre) entraînant la privatisation des services, la diminution de l’économie informelle. Les conséquences sont une montée du chômage et des prix.
  • Parmi les classes moyennes, l’immense espoir suscité par le Premier ministre actuel, qui n’était pas un homme de clan, a créé un certain nombre de désillusions notamment à cause d’affaires de corruption. Ce sentiment d’impasse politique a alors conduit beaucoup de jeunes couples à partir, ne voyant plus d’avenir pour leurs enfants en Albanie.
  • Une réorientation des demandeurs d’asile s’est opérée de l’Allemagne vers la France car les modifications législatives adoptées entre 2015 et 2016 ont réduit presque à néant les chances d’obtenir une protection en Allemagne. Pour les personnes originaires des Balkans, l’instruction ne doit pas dépasser 15 jours, elles sont alors expulsées vers leurs pays d’origine. Les Albanais·es tentent alors leur chance en France.

Notes

[1Il y a eu 5 618 demandes d’asile en provenance d’Albanie en 2019, pour un taux d’accord par l’OFPRA de 5.5%. Les chiffres OFPRA de 2020 seront publiés en juin 2021 mais l’OFPRA annonce déjà qu’il y a eu une forte baisse.